Vous proposerez la réalisation d’un court métrage à partir des questionnements ci-après :
Les collectionneurs sont-ils névrosés ? D’où vient cet amour pour les objets ?
Lire le document complémentaire en annexe.
Contrainte de réalisation
Le tournage se déroulera dans un nombre de lieux limité.Le court métrage ne dépassera pas 30 plans.Fièvre, angoisse, émoi… Pour chacun de leurs objets, ils ont eu le coup de foudre et se conduisent alors comme des amoureux transis. Un attachement pas forcément pathologique, même s’il peut faire basculer leur vie.
Un comportement aux multiples facettes
Même les amateurs acharnés d’objets ne parviennent pas à expliquer cette pulsion irrépressible, cet appétit insatiable d’acquisition qui régit leur existence. Sacha GUITRY, grand collectionneur d’objets d’art et de manuscrits, distinguait les « collectionneurs placard » des « collectionneurs vitrine » : les premiers, introvertis et méfiants, ne montrent jamais leur collection ; les seconds, extravertis et parfois exhibitionnistes, ne parlent que d’elle. Chez tous, la passion peut se décliner de mille façons différentes : l’accumulation forcenée, le choix sélectif, les objets gros ou petits, artistiques ou utilitaires ; il y a aussi ceux qui suivent les modes ou poursuivent une collection familiale, les modérés qui dépensent peu ou les prodigues qui engloutissent leur salaire… Un point commun : tous ressentent la même excitation lorsqu’ils chinent dans une brocante, la même émotion lorsqu’ils trouvent un objet, le même désespoir quand ils ne peuvent pas l’acquérir. Un véritable comportement amoureux… D’ailleurs, ne disent-ils pas fréquemment à propos d’un objet « j’ai eu le coup de foudre » ? Tout se passe comme si, entre leurs mains, l’objet devenait vivant et aimé. « Avec lui, on peut établir une identification beaucoup plus étroite et exclusive qu’avec n’importe quel être humain, explique le commissaire-priseur et académicien Maurice RHEIMS dans Les collectionneurs (Éd. Ramsay, 1981). Un objet supporte n’importe quel excès de passion, il est une sorte de chien insensible qui reçoit les caresses et les renvoie comme un miroir, fidèle non aux images réelles mais aux images désirées. »
Les objets comme prolongement de soi
Mais d’où vient cet amour pour les objets ? Le psychanalyste américain Werner MUENSTERBERGER, auteur du Collectionneur, anatomie d’une passion (Éd. Payot, 1996), fonde son origine dans la petite enfance. À la naissance, le bébé ne fait pas la distinction entre lui et sa mère et vit avec elle un état fusionnel. Un jour, il s’aperçoit qu’elle peut s’absenter. Un véritable traumatisme. Pris d’angoisse et de peur, il tend les mains, saisit un objet et le garde près de lui. C’est l’« objet transitionnel », défini par le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. WINNICOTT dans son ouvrage De la pédiatrie à la psychanalyse (Éd. Payot, 1989), comme « objet qui ne fait pas partie du corps du nourrisson et qu’il ne reconnaît pourtant pas encore complètement comme appartenant à la réalité extérieure » Cet objet – poupée de chiffon, hochet, carré de tissu, etc. – est le prolongement de l’enfant à l’extérieur. Il lui permet de soulager sa peur de la solitude. Selon Werner MUENSTERBERGER, le collectionneur retrouverait, dans chacune de ses acquisitions, le pouvoir de l’objet transitionnel. Ainsi, toute sa vie, Honoré DE BALZAC s’est ruiné pour amasser des objets de valeur. Or il ne cessait de répéter : « Je n’ai jamais eu de mère. » Son goût pour les objets contrebalançait les traumatismes d’une enfance sans amour. « Si le collectionneur est parfois névrosé, explique Maurice RHEIMS, ce n’est pas à cause des objets, mais en raison de la nature des sentiments qu’il leur porte. »
Une accumulation sans fin
Autre caractéristique de certains collectionneurs : l’absence de point de saturation. Même si leur goût change et si leur intérêt se déplace vers d’autres types d’objets, ils ne s’arrêtent jamais. Mais rien à voir avec ce que les psychanalystes freudiens définissent comme un « trouble obsessionnel compulsif ». « Nous sommes tous compulsifs ! explique le psychiatre français Robert NEUBURGER. À des degrés divers, bien sûr. C’est pourquoi le “collectionnisme” n’est ni un comportement pathologique ni une maladie. On peut même dire que c’est un traitement en soi ! La preuve en est que bien des collectionneurs sont déprimés lorsqu’ils ont terminé une collection. Mais il leur suffit d’en commencer une nouvelle, et la dépression disparaît… »
Témoignages de collectionneurs
▸Jean-Paul FAVAND, directeur du musée des Arts forains
« Ma mère était une collectionneuse inconditionnelle : elle a rassemblé des objets dans plus de cent domaines différents ! Et je la suivais souvent. Plus tard, comme j’étais metteur en scène et comédien, j’ai recherché des objets du spectacle. Je suis devenu antiquaire à 21 ans, en me spécialisant dans les “curiosités”. Lorsque je suis parti de chez mes parents, j’ai laissé tous mes objets chez eux car j’avais l’impression que ce serait une partie de moi qui resterait… Depuis, j’ai surtout collectionné des objets qui me “parlent”. Pour tous les collectionneurs, les objets ont un langage qui fait résonner un point précis de leur personnalité. Par exemple, je possède la plus importante collection d’objets de sorcellerie européens ainsi qu’une belle collection de cannes de cérémonies, pleines de symboles. Des objets magiques ! Chercher un objet est une véritable chasse au trésor. Actuellement, je tente de retrouver l’un des plus beaux manèges du monde, perdu après la guerre, et j’ai même mis des professionnels du renseignement sur le coup… En créant un musée, j’ai cassé la démarche du collectionneur qui, en principe, ne montre pas ses possessions. En outre, cela m’aide à ne pas trop m’attacher aux objets. Tant de collectionneurs ont fini par disjoncter ! Cela dit, continuer d’entretenir cette soif d’accumulation, même si j’essaie d’y échapper, m’empêche de me sentir vraiment libre… »
▸Fabrice DULHOSTE, chef de groupe-gestion
« Tout a commencé en Afrique. J’étais très jeune et mon père était diplomate au Burundi. Un jour, des Africains nous ont proposé des objets d’art. C’étaient de vulgaires reproductions pour touristes… mais ça nous a donné envie de rechercher de véritables objets anciens. Depuis, je n’ai jamais arrêté. Seuls les objets cérémoniels m’intéressent, notamment les statues et les masques rituels. Ils sont très difficiles à trouver, même en Afrique ; la plupart de ceux que je possède ont été rapportés en Europe au début du siècle. Si on me propose un objet, je suis capable de sauter dans ma voiture et de faire mille kilomètres. J’ai même parfois pris l’avion pour, finalement, ne découvrir que des faux… J’ai deux petites statuettes yombé (du Congo) qui m’ont coûté une fortune, et il a fallu que je négocie pendant un an et demi avec les propriétaires avant de pouvoir les acquérir ! Lorsque nous nous sommes mis d’accord, j’ai été envahi par une émotion extraordinaire, et j’éprouve toujours le même plaisir à les regarder aujourd’hui. À la maison, les objets ne restent jamais à la même place et je ne m’en lasse pas car je découvre toujours en eux quelque chose de nouveau. Lorsque je pars en vacances, je les emporte avec moi et les dispose là où je m’installe. Toute la famille s’y est habituée et ne peut m’imaginer sans mes objets. Peut-être mon fils, qui a aujourd’hui 5 ans et reconnaît déjà des objets dans les catalogues, reprendra-t-il le flambeau ? »
▸Claire GALLOIS, romancière
« Toute petite, j’étais fascinée par deux anges en marbre qui se trouvaient dans l’entrée de l’appartement de mes parents. Et cela a duré des années. Ils représentaient le pouvoir de s’envoler, la liberté. Or je suis très sensible à l’enfermement. Il y a une dizaine d’années, lors du partage de l’héritage familial consécutif au décès de mes parents, les anges m’ont été dévolus par tirage au sort. J’ai alors décidé de commencer une collection d’anges. Mais pas n’importe lesquels. Je suis très sélective et je ne choisis que des objets en matière noble : pierre, bois, métaux. Jamais de plastique ! J’ai toujours fréquenté assidûment les brocantes, parce que j’aime tout ce qui témoigne du temps passé. Aussi ai-je pu me constituer une collection de très beaux anges. De toute façon, un ange laid, ça n’existe pas… Je n’étais pas obsédée par ma collection, mais j’éprouvais un réel plaisir à chaque fois que je découvrais un nouvel objet. Hélas, les anges sont devenus à la mode. Lorsque j’ai vu qu’il y en avait partout, y compris sur les serviettes en papier, j’en ai eu assez. Aujourd’hui, je ne veux plus de collection. Le parcours normal d’une vie, n’est-ce pas de se défaire des choses ? »
Erik PIGANI, psychologue et psychothérapeute, psychologies.com, juin 2022.