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Philippe Savet détourne la figure mythologique du protégé de Jupiter dans une « catabase contemporaine ». Ici, Ganymède ne monte pas vers l'Olympe, il s'enfonce dans la nuit des clubs et l'addiction chimique. Après sa disparition, il ne reste rien de lui que des écrits poétiques, ainsi que les témoignages disparates de ses proches qui cherchent à comprendre ce qui lui est arrivé. Ce « livre à trous » explore une identité queer oscillant entre autodestruction et quête viscérale de liberté. À travers une narration discontinue, l'auteur étudie ce que l'excès et la vulnérabilité font au corps, transformant la consommation de drogues en un acte sacrificiel. Le récit refuse toute cohérence rassurante pour laisser place à une urgence de vivre brute, où le plaisir se mêle irrémédiablement à la perte de soi.
Mille millilitres de Ganymède, Philippe Savet, Éditions Le Nouvel Attila, 2026.
les buildings la neige
tes gouttes de sueur le long de la skyline
tu n'es pas physiquement présent à New York
tu es au-dessus du lit comme un ange gardien ou un monstre affamé
tu es là
poussiéreuse et sombre cette planète gazeuse et fraîche
tu es le pic de glucose
et je sais que ce n'est pas de l'amour mais
ton corps
côte à côte
en maillot de bain sur du sable
les aloès que je déchire le jus des feuilles coupées sur ma peau
tes suçons sur mes bras
j'essaye de courir mais je n'y arrive pas j'ai l'impression
pour échapper au pire
plusieurs années se sont écoulées mais le souvenir reste le même
une diarrhée sévère un sentiment d'effroi un ciel nuageux et quelques rayons qui traversent le hublot jusqu'à mon visage encore incapable d'entrevoir les éclaircies du périple
et je retournerai à Rome sans toi
et je retrouverai les clés dans ta langue pliée en deux
moi aussi je mourrai au combat
à coups de hache et de pipes
c'est un mensonge que je me suis inventé
jupiter, je
suis guidé par ta présence discontinue dans ce grand
naissance de mes tragédies
au début les week-ends s'étendent sur quatre jours du
au début le clubbing c'est descendre le long escalier noir
au début c'est la nuit toujours la nuit et il y a un code
dans ces sous-sols je me retrouve face aux différents
au début je suis comme un observateur timide et vulnérable qui n'ose pas ne sait pas
au début je ne connais personne mais il y a toi qui me présentes aux autres
désormais j'essaye de marcher dans tes pas de prendre
j'ai reconstruit ton corps dans le corps des autres j'ai
c'est mentir que de dire que tous ces hommes avec qui je couchais je n'attendais rien d'eux en retour il y a toujours eu ce besoin viscéral d'être aimé mais dans cet entrelacs de séduction les hommes et ma sexualité ne me faisaient plus peur et je me suis vraiment acharné j'ai gaspillé le plaisir j'ai fait du mal
moi aussi j'ai été vilain
moi aussi je suis parti
au moment de vider cette pipette je me pose la question des raisons qui me poussent à le faire à la vider encore sachant tout ce qu'elle comporte d'illicite et de dangereux cette pipette qui détruit mon organisme et m'enracine dans l'oubli
détruire dis-je
ou blier
lorsque j'avale je ne me souviens de rien je souffre d'amnésie antérograde il me suffit d'un millilitre pour tomber raide dans le néant mais cette fois-ci je me pose la question prendre ou ne pas prendre la pipette que je tiens dans mes mains telle est la question me mutiler pour échapper au réel me rapproche irrémédiablement de la mort ce n'est pourtant pas ce que je cherche ce que je cherche c'est la vie c'est la vie quelque part dans ce liquide transparent capable de me rendre heureux enfin joyeux mort je ne me poserai plus la question d'avaler ou non de m'affaiblir ou non et je pense aux hommes qui m'ont assassiné aux hommes qui m'ont entraîné là-dedans dans cette boîte qui s'ouvre et se referme et dans laquelle je suis trop petit pour décider quand je peux en sortir ou non et dans le noir je pense aux hommes qui me donnent du plaisir et à ceux qui me font du mal je pense à ma bouche qui a le pouvoir d'aimer et de disparaître et à quel était mon rôle lorsque j'étais ignorant parcourant le monde à cheval comme un bébé dans son innocence
comme toi
un intermédiaire entre les dieux et les morts
pour devenir démon j'ai dû me confronter aux autres
ma pipette en plastique est un espoir que je porte contre mon cœur elle représente toute la misère du monde et je la vide pour apaiser la misère je suis un martyr qui chaque nuit avale la misère du monde pour réduire la misère du monde et je prends la misère en moi comme pour m'infliger ce lourd fardeau propre aux martyrs et aux saints
mon corps est un espace poreux dans lequel le monde vient s'échouer
et s'échouer
ne me dites pas que vous croyez aux fantômes
*
j'aimerais vous dire les paysages de printemps que j'ai
si je m'endors maintenant c'est pour naître de nouveau
je vous parlerai des mythes et de ma naissance
je reviendrai parmi vous mais j'aurai tout oublié alors il faudra me rappeler pourquoi je ne dois pas prendre cette pipette alors il faudra venir ouvrir la boîte et m'en sortir et me montrer le chemin vers la rédemption
s'il vous plaît
Mille millilitres de Ganymède, Philippe Savet, Éditions Le Nouvel Attila, 2026.
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By Pierre MénardPhilippe Savet détourne la figure mythologique du protégé de Jupiter dans une « catabase contemporaine ». Ici, Ganymède ne monte pas vers l'Olympe, il s'enfonce dans la nuit des clubs et l'addiction chimique. Après sa disparition, il ne reste rien de lui que des écrits poétiques, ainsi que les témoignages disparates de ses proches qui cherchent à comprendre ce qui lui est arrivé. Ce « livre à trous » explore une identité queer oscillant entre autodestruction et quête viscérale de liberté. À travers une narration discontinue, l'auteur étudie ce que l'excès et la vulnérabilité font au corps, transformant la consommation de drogues en un acte sacrificiel. Le récit refuse toute cohérence rassurante pour laisser place à une urgence de vivre brute, où le plaisir se mêle irrémédiablement à la perte de soi.
Mille millilitres de Ganymède, Philippe Savet, Éditions Le Nouvel Attila, 2026.
les buildings la neige
tes gouttes de sueur le long de la skyline
tu n'es pas physiquement présent à New York
tu es au-dessus du lit comme un ange gardien ou un monstre affamé
tu es là
poussiéreuse et sombre cette planète gazeuse et fraîche
tu es le pic de glucose
et je sais que ce n'est pas de l'amour mais
ton corps
côte à côte
en maillot de bain sur du sable
les aloès que je déchire le jus des feuilles coupées sur ma peau
tes suçons sur mes bras
j'essaye de courir mais je n'y arrive pas j'ai l'impression
pour échapper au pire
plusieurs années se sont écoulées mais le souvenir reste le même
une diarrhée sévère un sentiment d'effroi un ciel nuageux et quelques rayons qui traversent le hublot jusqu'à mon visage encore incapable d'entrevoir les éclaircies du périple
et je retournerai à Rome sans toi
et je retrouverai les clés dans ta langue pliée en deux
moi aussi je mourrai au combat
à coups de hache et de pipes
c'est un mensonge que je me suis inventé
jupiter, je
suis guidé par ta présence discontinue dans ce grand
naissance de mes tragédies
au début les week-ends s'étendent sur quatre jours du
au début le clubbing c'est descendre le long escalier noir
au début c'est la nuit toujours la nuit et il y a un code
dans ces sous-sols je me retrouve face aux différents
au début je suis comme un observateur timide et vulnérable qui n'ose pas ne sait pas
au début je ne connais personne mais il y a toi qui me présentes aux autres
désormais j'essaye de marcher dans tes pas de prendre
j'ai reconstruit ton corps dans le corps des autres j'ai
c'est mentir que de dire que tous ces hommes avec qui je couchais je n'attendais rien d'eux en retour il y a toujours eu ce besoin viscéral d'être aimé mais dans cet entrelacs de séduction les hommes et ma sexualité ne me faisaient plus peur et je me suis vraiment acharné j'ai gaspillé le plaisir j'ai fait du mal
moi aussi j'ai été vilain
moi aussi je suis parti
au moment de vider cette pipette je me pose la question des raisons qui me poussent à le faire à la vider encore sachant tout ce qu'elle comporte d'illicite et de dangereux cette pipette qui détruit mon organisme et m'enracine dans l'oubli
détruire dis-je
ou blier
lorsque j'avale je ne me souviens de rien je souffre d'amnésie antérograde il me suffit d'un millilitre pour tomber raide dans le néant mais cette fois-ci je me pose la question prendre ou ne pas prendre la pipette que je tiens dans mes mains telle est la question me mutiler pour échapper au réel me rapproche irrémédiablement de la mort ce n'est pourtant pas ce que je cherche ce que je cherche c'est la vie c'est la vie quelque part dans ce liquide transparent capable de me rendre heureux enfin joyeux mort je ne me poserai plus la question d'avaler ou non de m'affaiblir ou non et je pense aux hommes qui m'ont assassiné aux hommes qui m'ont entraîné là-dedans dans cette boîte qui s'ouvre et se referme et dans laquelle je suis trop petit pour décider quand je peux en sortir ou non et dans le noir je pense aux hommes qui me donnent du plaisir et à ceux qui me font du mal je pense à ma bouche qui a le pouvoir d'aimer et de disparaître et à quel était mon rôle lorsque j'étais ignorant parcourant le monde à cheval comme un bébé dans son innocence
comme toi
un intermédiaire entre les dieux et les morts
pour devenir démon j'ai dû me confronter aux autres
ma pipette en plastique est un espoir que je porte contre mon cœur elle représente toute la misère du monde et je la vide pour apaiser la misère je suis un martyr qui chaque nuit avale la misère du monde pour réduire la misère du monde et je prends la misère en moi comme pour m'infliger ce lourd fardeau propre aux martyrs et aux saints
mon corps est un espace poreux dans lequel le monde vient s'échouer
et s'échouer
ne me dites pas que vous croyez aux fantômes
*
j'aimerais vous dire les paysages de printemps que j'ai
si je m'endors maintenant c'est pour naître de nouveau
je vous parlerai des mythes et de ma naissance
je reviendrai parmi vous mais j'aurai tout oublié alors il faudra me rappeler pourquoi je ne dois pas prendre cette pipette alors il faudra venir ouvrir la boîte et m'en sortir et me montrer le chemin vers la rédemption
s'il vous plaît
Mille millilitres de Ganymède, Philippe Savet, Éditions Le Nouvel Attila, 2026.
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