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Or


- « ... De nouveau, les mots lui viennent :
CF Ramuz est né en 1878 à Lausanne, en Suisse, de parents commerçants. Après des études de lettres dans sa ville natale, il part pour Paris, où il séjournera régulièrement jusqu’en 1914, tout en participant à la vie littéraire romande. Après la « Grande Guerre » il renonce au roman explicatif pour décrire des communautés aux prises avec les forces du mal, la guerre, la fin du monde. Il développe ainsi un nouveau style d’écriture proche du langage parlé, abandonnant la narration linéaire et introduisant le « on » comme l’expression d’une collectivité.
Dans l'épisode 3 de cette série, écouter ces passages d'un des livres préférés de CF Ramuz, 'Passage du poète' :
- chapitres 6 et 7
Puis voilà qu’ils ont regardé le ciel de nouveau, se demandant : « Qu’est-ce qu’il va nous donner ? »
De nouveau, il y a eu dans le fond du lac ces bancs de pierre mis l’un sur l’autre comme si on les avait construits pour une assemblée qui aurait dû venir y prendre place ; et, ce qui y prend place, c’est un mauvais vent qui vous arrive apportant le froid, qui fait que les femmes ont remis leurs châles, les hommes leurs gilets de laine tricotée ; après quoi, on n’a plus qu’à attendre, comme ils font, se tenant sur la porte des caves, tandis que l’averse pend en barbes d’eau aux avant-toits.
Ils vont regarder le thermomètre et le thermomètre marque 3° après qu’il a marqué 25°.
Encore deux degrés de moins, parce que c’est tendre, c’est délicat…
Il y a cette petite chair comme celle de l’enfant qui vient de naître. Il y a qu’à peine on y touche, elle vous casse entre les doigts. Les premiers jets, les premières pousses pas habituées à l’air avec leurs petites feuilles pâles de couleur, transparentes, pas encore capables de se défendre.
Ils regardent le ciel, ce soir, parce que si par hasard le temps venait à se lever pendant la nuit, et c’est pleine lune…
En effet, le ciel s’est éclairci, les étoiles se sont montrées ; ils ont été debout au petit jour.
Heureusement que, cette fois-ci, ils ont été quittes pour la peur, sous un ciel qui s’est recaché, pendant que le lac se remet à fumer vers eux ses fumées.
Il recommence à pleuvoir. On recommence à enfoncer dans la grosse terre où on reste pris par les chevilles ; il n’y a plus qu’à continuer d’attendre, comme ils font. Ils se tiennent les mains dans les poches sous les avant-toits, regardant pleuvoir : – ils s’étonnent de voir qu’il y a des métiers où le temps qu’il fait n’importe guère. Se tenant autour de la place, ils ont vu venir Besson, et Besson a mesuré de l’œil la distance qu’il y a entre les deux platanes. Besson s’en va. Besson revient. Ils ont vu que Besson avait été emprunter une bâche. Besson est monté sur le mur et le voilà qui attache sa bâche à une branche par l’un des coins. Il se fait avec sa bâche un toit, ayant fini par la fixer et la tendre sur les quatre côtés ; il se met dessous. « Tombe seulement ! » a-t-il l’air de dire à la pluie, parce qu’elle est autour de lui avec ses fines lignes grises, mais pas dans ce qu’il occupe d’air et dans le cube où il se tient.
Étant reparti tout seul, comme pour vous donner l’exemple, comme s’il vous faisait signe avec ses mains ; ayant recommencé avec ses mains à vous parler une espèce de langue, comme si elles écrivaient dans l’air des mots et encore des mots.
Ils commencent à chercher à lire sans y réussir encore. Ils se tiennent sous les avant-toits, ils essaient de lire entre les hachures : seulement à tout moment elles sont poussées de côté, se confondant les unes dans les autres. On ne voit même plus Besson, Besson a disparu. Il reparaît. Il disparaît. On tire le rideau de nouveau, il est assis sur son théâtre, on voit qu’il écrit toujours.
Alors une femme a dit : « Moi, je me moque de la pluie », alors on a vu qu’il ne pleuvait presque plus.
— Et, le petit, il faut qu’il s’habitue, parce que je veux qu’il puisse sortir par tous les temps sans s’enrhumer.
On lui a dit :
— Peut-être bien que vous avez raison.
Elle lui a seulement, au petit, mis sur la tête son tablier ; elle s’arrête à quelques pas de Besson. Elle lui dit : « C’est joli… »
Besson :
— Vous trouvez ?
Elle :
— C’est un joli métier.
Besson a dit :
— Tous les métiers sont jolis.
Elle a dit :
— C’est vrai.
Elle a réfléchi. Elle a dit :
— Ça dépend de la manière dont on les fait. Vous, le vôtre, vous le faites bien.
Elle a ri.
À ce moment, le petit a tendu les mains de dessous le tablier. Il tend les mains voulant avoir et voir, confondant voir avec avoir, comme font les petits enfants, et c’est ce qui est beau. Touchant avec les yeux, voyant avec les mains, ne voyant pas encore sans toucher ; et, comme il ne peut ni voir, ni toucher, et veut les deux choses, voilà qu’il se fâche.
— Mettez-le par terre, a dit Besson.
— J’avais peur qu’il ne vous gêne.
Ils regardent le petit que sa mère tient sous les bras lancer en avant ses deux pieds ensemble, tellement il est pressé.
Ils voient qu’il ne pleut plus. Pas vrai ! Que si ! Ils mettent la main à plat devant eux : pas la moindre goutte. Voilà votre bâche qui ne va plus servir à rien, Monsieur Besson, sous les platanes, les petits platanes taillés chaque année à ras des trois ou quatre branches qu’on leur a laissées, en sorte qu’elles sont devenues aussi grosses que le tronc, mais on n’y avait jamais fait attention. Renflées du bout, massives, toutes boursouflées, sans aucune trace de feuilles encore, ni de bourgeons, semblant taillées dans de la pierre, semblant faites au ciseau dans un bloc de rocher, – avec des troncs de couleur claire, gris pâle, tachés de vert là où l’écorce vient de tomber, – et c’est comme si on ne les avait jamais vus.
Voilà que les troncs viennent dehors et viennent à vous, pendant qu’eux-mêmes viennent, et ils font le cercle, entourant Besson et le petit enfant qui s’est avancé encore : alors Besson a fait taire ses mains et entre ses genoux il a arrêté sa corbeille.
Au milieu du cercle, entre les platanes, sous la bâche, là le mouvement cesse, parce que les mains de l’enfant à présent peuvent toucher ; – mais l’enfant de nouveau se fâche.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Ils regardent ; ils sont amusés.
Et la mère : « Voyez-vous ça ! »
— Voyez-vous ça, c’est parce que ça ne bouge plus et il n’aime que ce qui bouge.
Alors Besson est reparti.
De nouveau les osiers font leurs signes l’un devant l’autre et écrivent comme à la craie leurs lettres en l’air, après que Besson a dit à la mère :
— Faites attention !
Et le petit crie de joie, tandis qu’il faut le retenir, parce qu’il se porte de toutes ses forces en avant, voyant la corbeille tourner de nouveau au creux du tablier de serge verte, sous une barbe blanche, des yeux clairs.
— C’est que c’est tout plié à nous, par ici.
Bovard de nouveau dans sa vigne ; et, ayant levé les yeux sur la côte :
— C’est de nous, c’est à nous…
Il dit :
— C’est tout habitué à l’obéissance par ici, depuis le temps que c’est en vignes. Et le bon Dieu lui-même a décidé que ce serait en vignes, ayant orienté le mont comme il convient, se disant : « Je vais faire une belle pente tout exprès, dans l’exposition qu’il faut, avec l’inclinaison qu’il faut, et je vais mettre encore dans le bas la nappe de l’eau pour qu’il y ait ainsi deux soleils sur elle, que le soleil qui vient ailleurs d’en haut seulement vienne ici d’en haut et d’en bas… » Je dis que c’est le bon Dieu qui a arrangé lui-même tout ça, puis il nous a dit : « À votre tour », alors quoi ? on est désignés. Soldats, caporaux, officiers, sous son Haut Commandement…
Comme Bovard dit dans sa vigne, se parlant ainsi à lui-même avec des mots qui viennent, et il en est étonné, mais il en vient encore :
— Le bon Dieu a commencé, nous on est venu ensuite et on a fini… Le bon Dieu a fait la pente, mais nous on a fait qu’elle serve, on a fait qu’elle tienne, on a fait qu’elle dure : alors est-ce qu’on la reconnaîtrait seulement à présent, dit-il encore, sous son habillement de pierre ? et ailleurs l’homme se contente de semer, de planter, de retourner ; nous, on l’a d’abord mise en caisses, regardez voir si ce que je dis n’est pas vrai ; mise en caisses, je dis bien, mise tout entière dans des caisses et, ces caisses, il a fallu ensuite les mettre les unes sur les autres…
Il les montre avec sa main qui monte de plus en plus, par secousses, à cause de tous ces étages, à cause de tous ces carrés de murs comme des marches.
— Et ce n’est plus du naturel, c’est du fabriqué ; c’est nous, c’est fabriqué par nous, ça ne tient que grâce à nous ; ça n’est plus une pente, c’est une construction, c’est une tour, c’est un devant de forteresse…
Pendant qu’il montre encore, de dessus son éperon, devant lui, le déroulement de tout ça, avec les renflements qu’il y a par place et des avancements comme celui sur lequel il se tient, et des retraits, en un grand demi-cercle, – songeant au temps qu’il a fallu, songeant à la peine qu’il a fallu :
— Des centaines d’années, mille ans, deux mille et plus…
La bise fait bouger les pointes de sa moustache.
Il tient d’une main le manche du fossoir ; l’autre, il la lève, il la promène autour de lui.
De nouveau sur son éperon, sur sa bosse, haut perché, comme sur un socle, avec le vide derrière lui, à cent mètres au-dessus de l’eau, contre une montagne bleue et blanche et aussi grand que la montagne bleue et blanche ; se tenant tourné vers le mont et alors de ce côté la terre vient à sa rencontre, de sorte qu’il faut qu’il renverse la tête pour la considérer.
Il ne peut plus s’arrêter. Il voudrait s’arrêter qu’il ne pourrait plus, parce que le poète est venu ; les mots sortent de lui tout le temps, comme quand les ruches se réveillent.
— Depuis les tout vieux temps, depuis aussi loin qu’on existe, depuis les Romains et depuis les moines, les vieux temps et les tout vieux temps ; et ça s’appelle encore par ici l’Abbaye, il y a le vin des Abbesses, ça s’appelle le Prieuré, c’est plein de noms de ces temps-là partout, c’est encore plein de leur ouvrage ; et regardez-moi ces murs, regardez-moi seulement ces murs si loin que l’œil porte, si loin qu’on tire avec le regard en haut et en bas, à droite et à gauche, – combien ça en fait-il ? parce qu’il a fallu, sans quoi la terre serait venue en bas ; alors ils en ont fait un premier, puis un autre, et puis dix, et cent, puis mille, commençant par le bord de l’eau, après quoi ils sont montés, ils sont montés jusque dans le ciel à leur échelle, et là ils auraient trouvé à grimper encore qu’ils seraient grimpés… Depuis les vieux temps, depuis tout là-bas dans le temps, d’année en année : les Romains, les moines, les gens à robes, les gens à pantalons, et puis des autres et encore des autres, et puis nos arrière-grands-pères et puis nos grands-pères et puis nos pères, et puis nous : à faire, et ensuite à refaire, à construire, et à reconstruire et à re-reconstruire, entretenir, recimenter ; chaque année remonter sur son dos la terre, remonter à la hotte la pente tout entière ; aller voir où ça s’est fendu, là où le mont pousse en avant, là où la pierre cède, là où elle se fissure ; et boucher les trous, combler les fissures, repousser le mont en arrière, faire que ça tienne quand même, faire que ça dure, – depuis deux mille ans peut-être que ça dure, mais ça n’aurait pas duré et ça ne durerait pas, si on ne s’en était pas mêlé, si on ne rebâtissait pas tout le temps…
Il s’est arrêté, fatigué de mots, seulement c’est vrai.
Il y avait depuis très longtemps dans sa tête une vérité qui ne pouvait pas venir dehors : à présent il est délivré.
Il est grand, il est maigre ; il a encore la moustache noire. La bise en fait bouger les pointes ; il se tient face à la bise qui vient d’en haut, levant la tête, les mains autour du manche de son fossoir, sous le soleil, contre la terre ; et il est lui-même la terre où seulement l’esprit vivrait.
Il sort d’elle comme la souche en sort, ayant la couleur de l’écorce sur sa figure brune et moussue, avec des rides en tout sens comme des crevasses dedans.
Il sort de ce mont où il va rentrer, et un moment se tient debout sur lui pour le dire, puis retournera à sa parenté.
On voit qu’il lui ressemble, étant fait, lui aussi, de pierre par en dessous, ayant les os saillants, épais, fortement soudés, fortement tenus ensemble. Il parle, étant le mont lui-même, étant lui-même produit et porté dehors, étant une production, fait de pierre et d’argile, cimenté comme un mur, couleur de terre, couleur de souche, couleur de roc, couleur d’air, couleur de saison ; et grand, maigre et osseux et grand, et dressé tout debout contre le mont lui-même dressé. Et il se tient comme le mont se tient, mais échappe d’en haut avec sa poitrine et sa face, là où est logé le cœur, là où habite la connaissance. Étant le mont, mais aussi sa conscience, c’est-à-dire son expression, ce qui prolonge, ce qui sait en arrière et sait en avant, se rappelle, prévoit, combine, veut :
— Et depuis les vieux temps et les tout vieux temps, reprend-il, mais pour les temps futurs, parce que nous on est au milieu…
Étant fait à la ressemblance du mont, mais faisant à son tour le mont à sa ressemblance, caressant le mont de la main, avec des mouvements de la main arrondis d’où il semble que la forme naît, comme quand on caresse une femme et la caresse la refait. Et là est le travail des hommes et ce qui en sort grâce aux hommes : la belle vigne, et rien que de la vigne, les milliers de milliers de souches bien alignées, mises partout où on a pu, mises en rangées ; taillées, nettoyées, ébourgeonnées, soignées, fumées et d’où à présent le sarment neuf commence à sortir aux cornes par deux jets couleur de miel, à petites feuilles transparentes encore, mais déjà leur couleur est partout pour une promesse, sortant à chaque instant un peu plus sous le grand soleil…
Et tout à coup Bovard est reparti, parce qu’une colère lui vient :
— Alors ils planteraient par ici leurs tomates ! ils viendraient avec leurs primeurs, leurs légumes, comme si on avait besoin de légumes, leurs cardons, c’est-à-dire de la nourriture pour ânes, leurs abricots, leurs espaliers, leurs framboisiers, leur le diable sait encore quoi !… Parce que ça n’a pas été pendant deux ou trois ans, ils renieraient le pays… Jamais !
— Tant pis, dit-il, même si ça ne devait plus aller du tout…
De nouveau, les mots lui viennent :
— C’est de faire pour rien qui est beau. Même si le travail ne paie pas, parce que c’est de faire qui compte. Quand même je serais tout seul, et quand même je n’ai pas été gâté, quand même je sais bien ce que c’est, allez ! et on n’est pas toujours payé et c’est dur et c’est ingrat, et c’est toujours la même chose, mais je dis : « C’est ça qui est beau !… »
Il a pris son racloir, il donne un coup de racloir.
On a déjà raclé une fois ; on va racler une deuxième fois, une troisième, une quatrième :
— Et, je dis, c’est justement ça, c’est ce manque de variété. C’est justement parce qu’on a une plus grande peine, parce qu’on risque davantage, parce qu’on a misé sur une chose, et une seule, toujours la même ; et ça c’est l’honneur… On ne se paie pas en argent, nous autres. On ne gagnerait plus un sou qu’on ferait ses vignes quand même.
Il racle.
— On ne peut pas être payé en argent pour un travail de ce genre-là : on est payé seulement d’y croire, on est payé dès qu’on y croit… Nous, on est comme le soldat, le soldat se bat pour se battre. On est comme une mère, on est comme une mère avec son enfant : ça ne lui fait rien qu’il soit mal fait ; plus il est mal fait, plus elle se donne de peine pour lui, plus elle l’aime ; elle lui donne tout, sans rien demander. Parce qu’elle est payée de l’aimer.
Il racle.
— Je dis que c’est comme ça : l’honneur et l’amour. Et point d’argent du tout, s’il faut, parce qu’il resterait l’honneur, l’honneur et l’amour.
Il racle.
— Et, quoi qu’il arrive, on garde ses vignes, et on crèvera dessus, nous autres, mais on ne les reniera pas.
Raclant à grands coups pour le bien montrer, raclant et c’est un travail d’homme une fois les pousses sorties, parce que si les femmes venaient elles risqueraient de les abîmer avec leurs jupes :
— Nous qu’on est de la vieille espèce, de la bonne espèce, de la vieille bonne espèce, et on est quelques-uns encore de cette espèce, alors hardi !
Il racle.
Le téléchargement de cet épisode et la transcription complète sont disponibles sur www.odiolab.ch/series/entre-ombres-et-lumiere/
Merci à la Bibliothèque Numérique Romande pour la mise à disposition du texte traduit de l’allemand, et à Wikipedia pour la mise à disposition de l'illustration.
Charles Ferdinand - dit ‘CF’ - Ramuz dans Passage du poète: Besson le vannier arrive au printemps dans un village du Lavaux, à côté de Lausanne, surplombant le Lac Léman. Il vient y travailler le temps d’une saison. Sur son passage, on rencontre plusieurs personnages, du fossoyeur jusqu'à Mathilde et sa robe neuve en passant par Congo, à la charge de la commune, Gilliéron dans sa cave, Bovard dans sa vigne... Chacun est pris dans ses soucis. Besson, avec sa tranquillité silencieuse, s’intègre sans s’intégrer. Ce sont les autres qui modifient leur regard sur leur quotidien. L’été fini, une fête des vignerons rassemble tout le monde, et Besson s’en repart dans le silence de la nuit.
CF Ramuz est né en 1878 à Lausanne, en Suisse, de parents commerçants. Après des études de lettres dans sa ville natale, il part pour Paris, où il séjournera régulièrement jusqu’en 1914, tout en participant à la vie littéraire romande. Après la « Grande Guerre » il renonce au roman explicatif pour décrire des communautés aux prises avec les forces du mal, la guerre, la fin du monde. Il développe ainsi un nouveau style d’écriture proche du langage parlé, abandonnant la narration linéaire et introduisant le « on » comme l’expression d’une collectivité.
Dans le 2e épisode de cette série, place à CF Ramuz: écouter ces passages d'un de ses livres préférés, 'Passage du poète' :
- chapitres 4 et 5
Alors il y a eu un petit orage avec deux ou trois coups de tonnerre.
Le fond du lac a été longtemps occupé par des nuages posés l’un au-dessus de l’autre comme des bancs pour s’asseoir ; un coup de vent les fait venir en bas.
Il y a eu un ciel clair, contre lequel a été seulement dressée l’échelle d’une grosse averse ; puis elle s’avance, et tout se brouille, tandis que la terre change de couleur et c’est son tour de changer de couleur.
On ne sait jamais le temps qu’il va faire.
C’est pourquoi, d’avril à octobre, ils tiennent la tête levée.
Là-haut est leur véritable banque ; là-haut, ils ont placé leur capital. Depuis le commencement d’avril et jusqu’après les vendanges, ce qui fait sept mois, jour après jour, et tout le long du jour, et dès qu’ils sont debout et encore avant de se mettre au lit, ils regardent là-haut vers le temps qu’il va faire.
Car il se fait sans eux, le temps, et bien souvent même contre eux et ils ne peuvent rien y changer, alors ils ont appris à obéir, mais ont appris aussi à être attentifs et à lire les signes qui sont écrits sur cette page vite tournée, à ce ciel qui est comme un livre qui aurait tellement de pages que la même ne se présenterait jamais deux fois. Le tout petit mot d’un nuage qui est apparu, qui s’en va ; la ligne écrite en gris du brouillard traînant à mi-mont ; la coloration d’un coucher de soleil ; quand la lune a une couronne comme une mariée ; – et sur la terre aussi les signes : la limace qui sort, l’araignée qui tisse sa toile, les taons qui sont méchants, l’hirondelle qui vole bas…
L’escalier des nuages a été détruit tout d’un coup ; il a plu, il a fait froid.
Ils rallument les poêles de faïence ronds qui ont des cercles comme des tonneaux ; ils regardent de derrière les carreaux la terre des vignes noircir sous l’averse.
Et puis il fait beau, il fait chaud. La montagne redevenue blanche à sa pointe brille au travers de la vitre de l’air bien lavée, semblant s’être approchée de vous avec ses deux couleurs.
Il y a eu un lac des deux mêmes couleurs, un lac qui est bleu avec des veines blanches.
Le mur fendu d’un tout petit jardin potager pend dessus avec l’angle d’une dépendance où il y a le pressoir et un appartement pour le vigneron, avec trois fenêtres à contrevents verts tenant mal dans leurs gonds forcés…
Pendant ce temps, Besson est toujours sur la place, faisant aller ses mains comme quand on joue à pigeon vole.
C’était l’heure où les hommes rentrent du travail : ils lui ont parlé un moment, pendant que lui levait vers eux, de dessous son chapeau et au-dessus de sa barbe frisée, deux petits yeux qui étaient clairs à cause de la peau foncée.
Midi a sonné ; il se lève. Lui aussi, a été manger la soupe, ce que tout le monde faisait sans pourtant qu’on entendît encore le bruit des cuillères contre les assiettes, comme plus tard dans la saison, quand on tient les fenêtres ouvertes. Le soleil s’était caché de nouveau.
Ils repartent au travail vers les une heure.
Bovard est entré dans la chambre de son garçon, il lui a dit : « Comment est-ce que ça va ? » Malheureusement, ça n’allait pas. On l’a vu, le pauvre, s’asseoir difficilement sur son lit, tenant la main à plat sur sa poitrine ; et, de sa bouche entr’ouverte, sortait une petite toux qui ne voulait jamais venir dehors avec toute sa racine, alors elle repoussait toujours.
Bovard a dit à son fils : « Ne bouge pas, reste bien tranquille, je n’ai pas besoin de toi » ; et il est parti seul pour sa vigne, ayant eu trois fils et deux sont loin et le troisième pour le moment est comme s’il n’était pas là ; de sorte que ce matin il a été seul à travailler et cette après-midi encore il va être seul, comme il a vu, ayant craché quand même dans ses mains et empoigné son fossoir.
Dès les une heure, Bovard est retourné seul à sa vigne qui se trouve sur un de ces promontoires que le mont projette par place, surplombant la route et le lac.
Sur son socle de pierre et de terre, il y a eu quand même, et dès les une heure, Bovard, et Bovard avec son fossoir décrit un demi-cercle dans l’air.
Sur son socle, à cent mètres au-dessus de l’eau, dans le ciel, contre une montagne bleue et blanche, et aussi grand que la montagne ; et à présent c’est le travail de retourner, après qu’on a taillé avec le sécateur et raclé avec le racloir, parce que le soleil est déjà chaud et on voit les bois qui pleurent et se mouillent, leur écorce tout humide subissant un changement de couleur au-dessus de la corne, tandis qu’à la partie taillée la goutte qui est en train de se former brille en petits feux, blancs, rouges, jaunes, bleus, comme un collier de dame.
Bovard y va quand même tant qu’il peut, amenant à lui la terre qui vient dehors d’un seul bloc, tellement elle est forte et dure ; puis, se baissant, il prend un échalas qu’il enfonce ensuite avec le dos du fossoir.
Entre les souches qui sont encore comme mortes sous leur mousse, stériles aux yeux, arides, – seulement regardez-y de plus près, parce qu’alors, à leur surface, et en haut de la vieille écorce craquelée, des deux côtés du bois qui pleure, un premier bouton s’est formé, tout cotonneux et sec encore, mais il va se développer, il va devenir comme de la chair, s’ouvrant chaque jour un peu plus, parce qu’une poussée s’y fait, et jusque dans l’ossement mort il y a qui veillent quand même des forces de résurrection. C’est alors comme quand un tuyau de fontaine crève et le jet jaillit dehors. Les grands hauts sarments chaque année refaits, chaque année retranchés par l’homme, mis en fagots par lui et emportés, puis redemandés par lui à la terre, qui les redonne.
Mais il faut qu’on l’y aide, comme Bovard fait tant qu’il peut. Retourner la terre, la fumer, racler, nettoyer : car rien ne vous est donné qu’on ne donne ; c’est la loi, comme se dit Bovard, pour s’encourager. Il se démène tant qu’il peut sur sa bosse, bien qu’il soit seul, mais il s’est dit : on travaillera double. Il fait encore monter son fossoir, il le fait descendre, traçant un grand demi-cercle brillant contre le ciel, puis la montagne, et, de nouveau, il prend un échalas.
Il ne s’est arrêté un moment que pour regarder passer le train de 1 h. 22. Ça est né de l’autre côté du golfe entre une grande maison blanche qu’il y a là et l’eau, n’étant tout d’abord qu’un point noir qui est venu se mettre sous une grosse fumée grise. C’est d’abord vu de face, ce n’est qu’un point ; puis, à mesure que ça prend le tournant dans la concavité du golfe, ça se déploie et ça s’allonge, suivant si exactement la rive qu’on dirait que c’est un morceau d’elle qui vient.
Bovard a mis les mains autour du manche de son fossoir, tournant le dos au mont et à la terre ; il regarde vers en dessous, il ramène ses yeux à ses pieds dans la quantité même que le train vient.
Et maintenant il est juste au-dessous de lui et maintenant on dirait un ver noir, une grosse longue chenille à la peau nue, qui se traînerait sur le ventre avec ses anneaux, ayant une corne de fumée.
En marge du bleu de l’eau, dans cette couleur de feuille sèche qui est encore la couleur qu’ont les vignes, avec les petites colonnes noires du fumier dressées par-ci par-là entre les souches, – juste sous les pieds de Bovard ; puis on a entendu le grincement des freins.
Là, en effet, est la station avec ses deux quais gravelés et sa petite bâtisse de bois peinte à l’huile sous un toit d’ardoises ; et Bovard, les mains autour du manche de son fossoir, continue de regarder, à cause du monde qui attend et il y a des personnes en retard qui dégringolent encore le sentier.
Des demoiselles sténo-dactylographes, des commis de banque, des employés de commerce : ceux dont la vigne n’a pas voulu ou qui n’ont pas voulu d’elle ; – quelques écoliers aussi, garçons et filles, avec leurs serviettes.
Boyard, les mains autour du manche du fossoir, regarde d’en dessus les changements du monde, lui qui ne change pas.
Étant de ceux qui n’ont jamais changé, étant un fidèle, – tandis qu’on entend le conducteur crier : prêt ! – étant l’homme d’un ouvrage toujours le même, étant l’homme qui est sur le même point de la terre d’un bout à l’autre de l’année, d’un bout à l’autre de la vie, et immobile quand tout passe, tout se déplace, tout se modifie : les habitudes, les façons de se mettre et de se tenir, les façons de dire, les mœurs, les métiers : – lui toujours au même métier, à un métier toujours le même depuis les plus vieux temps, dans les mêmes lieux, devant la même eau, sous le même ciel, du matin au soir et de jour en jour ; – alors il laisse à présent s’en aller le train dont la locomotive a soufflé avec bruit trois ou quatre fois.
Et ce qui doit s’en aller s’en va, ce qui est mobile redevient mobile.
Un morceau de rivage inutile quitte le rivage et a pris bientôt de la vitesse parce que c’est une chose à quoi la vitesse peut servir…
Bovard crache dans ses mains.
Il lève de nouveau l’outil, qu’il porte au-dessus de sa tête, il l’abat ; il le lève, il l’abat ; il le lève encore, seulement cette fois l’outil s’est arrêté.
C’est que s’il n’y a personne après vous, s’il n’y a personne qui sorte de vous ; si personne n’est là pour vous continuer. S’ils s’en vont tous ainsi, il se dit ; d’une façon ou de l’autre, s’ils s’en vont et s’ils m’abandonnent.
On s’est condamné à une seule chose, toujours la même, dans le même lieu : alors si on s’était trompé, parce qu’on croyait à son travail, mais peut-être qu’il vous a menti.
Si c’était une punition, et les autres vont courir le monde.
C’est pourquoi il garde son outil levé, réfléchissant ; et, tourné de nouveau vers la pente qui est sa part, il ne sait plus ; – parce que d’autres ont la distance, ont toute la place qu’il faut pour des comparaisons entre les choses, et on peut choisir ; on va à l’une, puis on la quitte, on va à l’autre…
Justement Besson venait de partir pour sa tournée, mais parce que Bovard tenait la tête baissée, Bovard ne l’a pas vu passer.
De nouveau le temps gris qu’il faisait le jour où Besson est venu ; Besson va au-dessus du mur gris contre un autre mur gris supportant un carré de terre grise, et il y a tous ces carrés de terre qu’on voit et c’est tout ce qu’on voit.
Et, lui, Bovard n’a pas vu le vannier, qui a été pourtant la seule chose claire, quand de nouveau il y a eu ses paniers, de nouveau il y a l’entassement des paniers et des corbeilles, beaux blancs, en osier nouvellement écorcé, frais à voir.
Besson monte la route, il s’éloigne, il est caché tout entier par sa hotte, parce qu’il se montre de dos. C’est comme une fumée de nouveau. Un peu de vapeur, une brume blanche, un flocon de laine de mouton. Ça s’évapore, ça diminue, ça se rapetisse ; c’est comme quand dans l’air froid l’haleine vous sort de la bouche ; et puis ça a été à demi masqué par un buisson, Besson étant à présent arrivé au-dessus des vignes.
Il est sur une pente d’herbe parsemée de buissons de ronces, sous une espèce de falaise portant le ciel comme un plafond de chambre et déjà la colonne blanche touche le plafond de la chambre.
Il s’en va en tournée ainsi dans le pays de là derrière où les eaux ont une autre pente et, sitôt la crête passée, se tournent vers le pôle opposé[1] ; alors immédiatement tout change, parce qu’il fait noir, il fait étroit, il fait fermé ; on est parmi des forêts dans lesquelles par-ci par-là on a découpé des carrés et au milieu est un village…
Il a été dans ces villages et d’un de ces villages à l’autre, faisant son métier, vendant ses paniers.
À quatre heures, il s’est assis sans rien dire à une table sous un hangar où il y avait un jeu de quilles et les hommes avaient aligné leurs verres sur une planche placée au-dessus de l’endroit d’où ils faisaient partir la boule.
Entre les poutres entre-croisées, contre du brouillard, celui-ci a baissé la tête comme le taureau qui va donner un coup de corne, et il était noir contre le brouillard.
Pendant que le brouillard venait, il baisse la tête en même temps qu’il avance le genou gauche, pliant la jambe, et en même temps il tend en arrière le bras droit, pendant que les autres se tiennent debout et regardent : alors toute l’artillerie des quilles au bout de la piste a éclaté.
Besson regarde ; il a bu ses trois décis dans un coin à une table, puis il est parti.
Est allé plus loin, a été encore dans deux villages, s’est enfoncé dans le brouillard où il a fondu et n’a plus été, marchant sur des chemins en terre molle au travers des bois où une pomme de pin de temps en temps vous tombe sur la tête et l’écureuil dans le fin bout de l’arbre, tenant le fruit entre ses pattes, en arrache les écailles qui font un bruit de petite pluie.
Et Besson a fait ainsi son métier, là-haut, là derrière, loin de nous, sans plus penser à nous et comme nous ayant oubliés, jusque vers les cinq ou six heures ; – il change alors de direction, faisant demi-tour sur lui-même, de sorte que de nouveau il se trouve tourné de notre côté.
Il fait un pas, il en fait encore un. Il vient de laisser derrière lui une ferme où il est entré, ayant appelé dans le corridor à carreau rouge, appelant : « Hé ! y a-t-il quelqu’un ? » puis il s’est retrouvé dehors. Il fait un pas, il fait un deuxième pas dans le bas de cette dernière pente qu’il remonte et où il n’y a rien qu’une pauvre herbe grise et du brouillard ; mais il chasse le brouillard de lui avec ses bras, et puis c’est plus haut qu’il regarde. Là, des troncs espacés font comme une barrière et on voit le ciel par les trous. Il s’est mis à dire à ce ciel : deviens bleu ; il chasse le brouillard avec ses bras, il le fait aller en arrière. Il a dit au soleil : lève-toi ! Alors la croûte blanche devant lui se défait, elle s’écaille rapidement comme une peinture fatiguée ; par chacune des fissures la lumière est venue dehors, tandis qu’il est encore dans l’ombre ; seulement il monte. Et sa tête, ses épaules, ont été dans le soleil.
Il a fait grandir devant lui le ciel, le tirant à lui de bas en haut. Il monte encore d’un pas ou deux ; il a à présent du soleil jusqu’à la ceinture. Déjà tout le ciel qu’il peut voir est bleu dans l’illumination qui vient et il le tire à lui d’en haut ; alors une montagne est venue, une montagne qui pend après.
Il n’y a rien eu d’abord que cette corne blanche, parce qu’il commence par le haut. Blanche, blanche et bleue, comme toute neuve ; alors Besson a dit : « Bon, ça va ! » Il a fait encore une poussée comme quand l’enfant grimpe à un mur ; il se trouve dans le soleil jusqu’au ventre, tandis que maintenant il y a deux, trois, il y a sept, huit, neuf sommets et dessus de montagnes qui montent comme des ballons, séparés encore, mais bientôt rejoints, et ils ont fait ensemble une chaîne sous la neige.
Il a vu ; il jette un regard à droite et à gauche, il a dit : « Ça y est-il ? » Il a dit ensuite : « Ça y est. »
Il est comme quand on a écrit une belle première ligne de mots sur la page, parce que c’est par en haut qu’on commence à écrire, mais le soleil lui descend jusqu’aux genoux, il a été dans le soleil jusqu’aux chevilles, il y a été tout entier. Il avance dedans en lui faisant faire des remous, en le traînant à l’une et l’autre de ses jambes, comme quand il y a une inondation, comme le mineur dans la mine après qu’il a crevé la poche avec son pic ; – il avance, il sort de la galerie, il va encore un bout à plat.
Et la colonne des paniers s’est éteinte ; il n’éclaire plus, c’est lui qui est éclairé.
La lumière qui est partie d’elle est maintenant partout sauf sur elle ; et lui sous sa hotte, ayant fait, contemple, comme s’il n’avait pas fait.
Car la montagne entière était venue ; il y a eu tout le pays. Il y a eu tout le pays qui est fermé, à cause des montagnes qui l’entourent. Il y a eu une terre particulière et séparée, et c’est une région du monde entre les autres régions du monde : avec une fin à elle, un commencement. Tout est contenu exactement dedans sans qu’aucune chose en déborde. Comme dans une de tes corbeilles, les grandes à lessive, ovales, larges du fond. Le porteur de corbeilles est devant la plus belle, la plus grande, où il a déposé le jour et où il a rangé soigneusement tout ce qui va faire besoin aux hommes, parce qu’ils ont besoin de l’eau pour être au chaud, alors tout le fond est en eau où qu’on regarde. – Lui, a mis la main sous sa barbe. – Il se tient arrêté à l’endroit où tout à coup le terrain casse allant d’un seul mouvement jusqu’au fond du trou ; lui, se tient sur le bord du trou et voit venir après la montagne les eaux, avec leurs bateaux et leurs barques. Il se penche un peu plus en avant ; alors est venu le côté d’ici, alors vous êtes enfin venus, étages, où le bois blanc des échalas neufs scintille dans les jeunes vignes, et les vieux ont une couleur comme celle du rocher. Et son œil à lui, s’abaissant toujours, est allé d’un de ces degrés à un de ces degrés. De haut en bas, et puis de gauche à droite. Et toute la suite qu’il y a là vient à son tour, et chacun des brins dont c’est fait, sur ce côté de la corbeille au beau rebord faisant sa courbe.
Les murs et la suite des murs, avec leurs mailles et leurs nœuds, cet autre ouvrage de vannerie qu’il fait venir encore à lui, puis il le laisse aller, il l’abandonne.
Un homme alors sort à une place qu’on voit, un autre sort un peu plus bas ; sur cette marche, sur cette autre marche. Ils ont paru chacun sur son étage, et le village vient plus loin, comme si on l’avait serré d’abord fortement dans ses mains.
Ils lèvent les bras, ils lèvent le fossoir des deux bras, puis l’abattent, puis ils se baissent.
Et Bovard se baisse.
Bovard plus en avant que les autres et se tenant sur sa pointe de terre au delà de laquelle il n’y a plus rien que le vide, mais il s’est dit : « Allons-y quand même !… » Quelque chose leur a crié : hardi ! à eux tous, comme si une voix qui ne fait point de bruit venait ; alors ils retrouvent leurs forces. Bovard se baisse. Il prend par terre un échalas qu’il met debout contre la souche ; c’est pour l’aider, la souche. Il retourne alors le fossoir les dents en haut et avec le dos du fossoir il tape, et un autre tape. Bovard entend taper autour de lui et partout le bruit vient, comme une réponse à une demande, comme si une conversation commençait ou bien comme quand on chante. D’où Bovard se tient, il ne peut pas voir qui lui répond ; peut-être est-ce le mont lui-même à cause des échos qu’il y a. Est-ce le mont ? ou bien son plus proche voisin, mais ça ne fait rien, puisque ça vient, du moment que ça vient, – parce qu’on est encouragé, on s’encourage les uns les autres, quand ainsi le mont tout entier commence à chanter, de haut en has, d’un bout à l’autre.
Bovard tout à coup s’est dit : « Ça ne fait rien ! » il s’est dit : « Allons-y quand même !… »
Et celui-ci plus loin qui dit de même, et ce troisième, bien qu’ils ne puissent pas se voir les uns les autres, mais ils se parlent les uns aux autres, ils s’appellent les uns les autres, se faisant signe de proche en proche par le son, comme avec les notes d’un chant, comme avec les mots d’une phrase ; – et lui, pendant ce temps, là-haut, qui regarde, et eux font.
C’est comme si on avait sauté en avant d’un bon mois dans la saison.
Cette tombée de soleil sur vous : on saute en avant d’un mois dans l’année.
Il semble qu’on ait tourné le robinet à la sève et il y a tous ces petits boutons qui crèvent, qui étaient gris, qui ont crevé, deviennent roses comme des fleurs, entre les murs.
De haut en bas du mont, entre les murs passés au blanc de chaux, les murs gris et tachés de bleu, tachés de vert, tachés de jaune, sous le ciel vu seulement dans la seconde de ses moitiés, parce qu’il y a la paupière du mont sur l’autre ; et le bourgeon crève, il devient rose, il porte dehors la première feuille comme du miel…
Tandis que là-haut un regarde, et les autres font.
Ils lèvent le fossoir, ils tapent sur les échalas.
Une grande conversation commence, une musique s’est levée entre les murs qui vous cuisent déjà le derrière, à travers le drap du pantalon.
On siffle pour faire tenir tranquille le lézard qui vient de sortir de son trou, traînant derrière lui sa longue queue, à côté d’une touffe de ruines de Jérusalem.
Le lendemain matin, quand Besson est sorti, tout sort en même temps que lui.
Voilà que le sonneur le rencontre et la cloche manquait encore, parce que c’était un dimanche matin ; mais le sonneur a vite été dans le clocher où pend la corde qu’il empoigne des deux mains.
Partout, dans le village, ils repoussent les contrevents peints en vert qu’ils tiennent fermés contre la nuit, ils ont fait grincer les espagnolettes ; les fenêtres ont ouvert les yeux sur de la vue ou sur point de vue, mais ça ne fait rien. Quelques-unes c’est sur la plus étroite des ruelles où elles se font vis-à-vis à deux mètres l’une de l’autre ; – et montée de la vie, parce qu’un poète est venu, et il écrit autour de lui son livre ; il fait partir la cloche dans le ciel, il met en mouvement sur la terre les hommes, après qu’il les a posés là et autour d’eux le pays.
Dans la ruelle, c’est Congo qui est en train d’enrouler sa ceinture rouge avec ses mains roses, n’ayant pas pris le temps de s’habiller complètement avant de sortir, et il n’a pas voulu déjeuner, parce qu’il a prétendu que le café n’était pas assez fort :
— Du jus de chapeau !
Le poète est venu ; Congo s’en va le long de la ruelle, ne disant qu’une seule chose et toujours la même, qu’il pousse devant lui en même temps qu’un de ses pieds, puis l’autre pied.
Un poète est venu, on ne l’a pas reconnu et on ne sait pas qui il est.
C’est simplement un homme, un homme parmi les hommes, un homme comme les autres hommes.
On ne sait pas qui il est et on ne l’a pas reconnu, ayant comme nous une blouse, ou une veste de drap noir, avec une chemise empesée et un chapeau et une barbe ; ayant des habits de semaine la semaine et le dimanche des habits de dimanche, ayant un travail comme nous ; – il y en a qui font des paniers, par exemple : alors lui est arrivé avec ses paniers, et on a dit : « C’est le vannier… »
On a vu dans la ruelle Rose Bron, qui a dix-huit ans, mettre la tête à la fenêtre, puis elle a ri tout haut.
— Du jus de chapeau !
Congo s’arrête :
— C’est vrai, ça !
Il regarde vers Rose, il tient ses mains l’une sur l’autre au-dessus de ses pantoufles tournées en dedans :
— Comme je vous dis…
Et elle qui appelle sa sœur :
— Hélène ! Hélène !
Sa sœur qui vient, alors elles ont été les deux à la fenêtre :
— Qu’est-ce qu’il y a, Congo, voyons ?
Elles rient tellement fort qu’Amaudruz qui habite la maison vis-à-vis se montre ; et lui aussi :
— Qu’est-ce qu’il y a, Congo ? salut !…
Et à présent partout le monde sort sur le pas des portes, pendant que Congo ne comprend pas, ou peut-être qu’il est flatté :
— C’est pourtant vrai ! a-t-il repris, hochant la tête.
Et est reparti, pendant qu’on rit de plus en plus fort et qu’on s’appelle, allant en traînant les pieds dans la direction de la place qu’on voit, après un tournant, faire entre les maisons, avec ses maisons à elle, comme des planches de sapin neuf mises debout, parce que c’est son côté d’en haut qu’elle montre, celui qui est tourné au midi, celui qui est en plein soleil.
Besson est assis sous les platanes, comme d’habitude, mais aujourd’hui il ne travaille pas, étant sur son mur les genoux rejoints, le pantalon rendu visible par l’absence du tablier de serge verte, les doigts immobiles, les doigts vides ou qui ne tiennent que la pipe qu’ils vont chercher par moment à la bouche ; – alors c’est un tout petit travail, un travail qui ne compte pas, et il n’y a plus les osiers.
Il n’y a plus les blancs, bien écorcés, ni ceux avec l’écorce qui sont de deux espèces ; il n’y a plus les blancs, ni les jaunes, ni les rouges, ceux qui bougent, ceux qui sont en paquets ; ceux qui se plient et s’entrecroisent faisant des petits mouvements, et ils se baissent, puis se relèvent comme sous le vent, en souvenir du temps où le vent venait sur eux.
Il n’y a plus les osiers, il n’y a que l’homme assis sur le mur, qui cause là en fumant sa pipe, pendant que devant lui on a vu le soleil venir, et les façades se sont éclairées, qui sont étroites, peintes à la chaux, ayant deux, trois étages comme dans les villes, ayant deux et trois et même quatre rangées de fenêtres avec un perron dans le bas et, dans le haut, coupant la ligne de l’avant-toit, sous un autre petit toit à elle, une porte où pend une poulie qui sert à faire monter les sarments.
On tire les rideaux. On tire les grands rideaux, les petits rideaux. Ils tirent les petits rideaux de devant les vitres, lesquelles sont allées en arrière, jetant tout à coup un feu blanc comme si on vous tirait dessus.
Lui, assis sur son mur, et c’est devant lui, en face de lui, sans qu’il bouge, ni fasse rien, que ça se fait, – disant seulement de temps en temps un mot dans sa barbe ou lâchant une bouffée de fumée, qui vient lentement dehors avec son bleu par une quantité de petits trous.
Et Congo qui arrive sur la place s’est frotté les mains l’une contre l’autre, recommençant à dire toujours sa même phrase, mais on ne l’entend plus.
Le bâton a été mis dans la fourmilière. Noverraz crie à sa femme :
— Lance-moi la clef… Émilie, tu entends ? lance-moi la clef !
Il y a, dans le réduit qui est sous le perron, les pots de fleurs qu’on rentre pour l’hiver, et Noverraz voit que le moment est venu.
Il rattrape la clef au vol d’une main : on va mettre de nouveau les deux tonneaux peints en vert où sont les lauriers-roses dans le bas de l’escalier, l’un d’un côté, l’autre de l’autre.
Puisque tout sort. Et les pots de géranium en terre jaune seront rangés en bordure aux marches de côté de la rampe de fer.
On voit Noverraz qui roule les deux tonneaux sur la tranche, ne pouvant pas les soulever, ensuite il est venu avec les pots qu’il tient devant lui des deux mains.
Puisque tout sort, pendant que Besson cause et Congo, lui, ne dit plus rien, et écoute, se tenant à quelque distance du groupe, et on voit changer la forme de l’ombre sur la place, brusquement, comme si on taillait dedans avec des ciseaux.
Les grosses cheminées carrées dessinent à terre leurs avancements dont l’un se casse au bas d’une façade, étant trop important pour tenir tout entier sur le sol ; une petite fille chante.
Une femme sort un fauteuil.
Elle a été prendre dans le salon un beau fauteuil en velours grenat et à clous de cuivre, qu’elle apporte, le tenant par les deux bras.
On a entendu le bruit d’une canne dans le fond du corridor et ils se sont tus sur la place.
On a entendu la canne, on a entendu :
— Ça va, papa ?… Eh bien, viens toujours…
Et il est né là-bas de l’ombre qui remplit encore le corridor, entre les murs peints en jaune, n’ayant été d’abord qu’une tache pâle par sa figure qu’il lève difficilement à cause du poids qui est sur sa nuque, mais il la lève quand même tant qu’il peut.
Et sa fille :
— Ça va ?
Elle le tient sous un bras ; lui, de l’autre main, tape sur le carreau avec sa canne, cherchant une place où l’appuyer, puis il l’appuie ; alors son corps peu à peu s’est défait de l’obscurité.
Le soleil forme un triangle en arrière de la porte ; là, il s’arrête. Il s’est arrêté au bord du soleil, comme s’il n’osait pas entrer dedans. On voit qu’il a un bonnet en poil de lapin ; ses cheveux sont longs et sont blancs, faisant des mèches qui dépassent.
On a vu aussi très bien sa main tachée de noir trembler sur le corbin de la canne. On voit qu’il est tout enveloppé dans une robe de chambre grise qui traîne, ne laissant sortir que le bout d’une pantoufle à grosse semelle de feutre. Quant à sa figure, on ne l’a plus vue. C’est qu’il tient la tête baissée. Et sa fille attend à côté de lui, sachant qu’il ne faut rien forcer, le soutenant, plus grande que lui, parce qu’il est devenu tout petit : ainsi nos enfants augmentent dans leur taille et, nous, nous diminuons toujours plus.
Mais, tout à coup, c’est comme s’il se remettait à grandir.
Une petite fille chante. On le voit grandir comme on voit, dans le bon soleil, grandir la plante, – sur ce bord de soleil et avant d’y entrer, et comme pour lui faire honneur. Il se redresse ; sa figure se montre de nouveau, elle se montre de plus en plus, avec les yeux qui s’ouvrent, blancs encore ; il fait un pas en avant, encore un, et encore un autre.
Sa fille alors l’a fait asseoir dans le fauteuil.
On vient. Les hommes qui sont sur la place ont tenu à venir lui serrer la main, parce qu’il a nonante-trois ans. Il y a bien six mois qu’on ne l’avait pas vu, en sorte qu’on avait oublié même qu’il existât, et la petite fille chante. Comme ceux qui sont sous la terre, dans l’oubli de dessous la terre où il nous faudra bien entrer une fois, nous aussi, et dans cette poussière d’oubli ; mais voilà que lui en sort, il l’a secouée de lui.
Il se refait, il ressuscite. Il s’est appuyé au dossier du fauteuil, il va en arrière ; il a renversé la tête, il se tient droit, la peau de sa figure se tend, il rajeunit.
Il met les deux mains devant lui, les tenant levées pour les réchauffer, comme à un feu de cheminée ; il a ôté de dessus ses genoux les pans de sa robe de chambre, et le rouge lui monte de là par les tuyaux du dedans jusqu’à ses joues, tandis que ses yeux trouvent une couleur pour vous regarder. Et, tout de suite, il a recommencé à parler, il vous reconnaît, il s’est mis à rire, pendant qu’on le félicite.
Tous les bruits repartent. La petite fille chante toujours ; dans les cuisines, on met la table. Une bande d’enfants courent sur le pavé, les moineaux s’égosillent.
Et puis aussi, alors, le bruit des serrures des caves, car il n’y a pas ici que ce qui est sur la terre, il n’y a pas ici que ce qu’on voit, c’est seulement une moitié de ce qui existe qui se montre, la place fait défaut en largeur, mais non en profondeur ; et ils ont creusé, ayant des maisons qui sont enfoncées dans le sol comme les dents dans la mâchoire, ou comme l’arbre dont la partie apparente n’est rien encore, parce qu’il y a l’autre, il y a la racine, le fondement.
Tout bouge là-haut, et, au-dessus de nos têtes, est une espèce de vie : – seulement, ici, écoutez !
Quand ça recommence là-haut et tout recommence là-haut, les semelles à clous raclent le pavé, on parle, on rit, on appelle, on crie : – seulement laissez-les rire, laissez-les crier, laissez-les parler ; parce que :
— Écoutez ! a dit celui-ci en levant le doigt dans la cave, et puis il pose la main à plat contre un des ovales : « Sentez-vous ? »
Il pose la main contre le mur : « Sentez-vous ? »
Alors cet autre bruit s’élève, que d’abord on n’entendait pas tellement il est sourd, d’en dessous, intérieur, profond ; il a grandi, il a recouvert peu à peu les autres.
Ils auraient beau chanter et crier plus fort encore, là-haut sur la terre ; ils ne comptent plus, ils sont sur la terre et ici on est sous la terre.
Quand le vin rebouge dans les tonneaux, et sous les douves tout repart en même temps que la sève repart, parce que le vin se souvient ; l’enfant n’est pas encore complètement séparé de sa mère.
Ils ont fait grincer les serrures des caves, ils s’appellent les uns les autres, ils se sont invités. Ils s’alignent sous la terre, tout contre les tonneaux eux-mêmes alignés et ne laissant entre eux que juste la place qu’il faut pour ces deux rangées d’hommes se faisant vis-à-vis ; et amitié, fraternité.
Le soleil de là-haut éclaire le dehors : le nôtre nous éclaire en dedans. Celui-là les corps, celui-ci les cœurs.
Ils ont dit à Besson : « Venez. » Besson prend sa place dans une des rangées, pendant que celui qui remplit le verre est à un bout et le verre va, revient, repart, fait le tour. Ils regardent dedans de haut en bas, ou ils regardent au travers contre la flamme de la bougie, et le vin bouge là de nouveau, parce qu’il renaît, lui aussi.
Tout à coup, par la porte ouverte, un homme qui descend a dit :
— Dites donc, il y a Gilliéron qui est tout seul…
— Appelle-le.
L’homme remonte :
— Hé ! Gilliéron.
Il lui semble avoir vu que Gilliéron s’est retourné, quelle heure est-il ? Il ne sait plus très bien, lui non plus, parce qu’on n’a plus besoin du temps, pendant que deux demoiselles passent en robe blanche, et il fait rose.
Gilliéron est seul, et il ne faut pas ; alors :
— Hé !
Gilliéron a fini par se retourner.
— Hé ! Gilliéron, allons, arrive !
Les demoiselles sont passées, on ne sait pas l’heure qu’il est ; Gilliéron s’arrête.
On l’appelle, il se tient arrêté :
— Arrive, parce que ça ne te vaut rien, tu sais…
Il ne bouge toujours pas, l’autre s’est approché de lui, et l’a pris par le bras.
On lui a dit :
— On t’attendait.
Il est venu. On lui donne une place, la meilleure. On l’a mis au milieu de nous, parce qu’il n’y a plus que des amis ici. Tous les hommes sont des amis, c’est ce qu’il n’avait pas compris encore. Il était seul : ça ne lui a pas réussi. « Mais, à présent, tu vas voir ça !… » Étant arrivé le dernier, il a fallu qu’il se rattrape, c’est pourquoi on lui a rempli son verre trois fois de suite et il vide son verre trois fois de suite, pendant que les autres attendent. « Santé !… » « Santé !… »
— Et puis ne pense plus à tout ça, c’est fini, parce qu’on est là.
Étant à présent hors du temps, eux tous ; et Gilliéron boit encore une fois pendant qu’on se tient tourné vers lui.
Hors du temps, parce qu’ils sont ensemble, au-dessus du temps.
Le verre recommençant à circuler est arrivé de nouveau à Besson ; on ne lui avait rien dit, il se contentait d’écouter et de boire quand c’était son tour, il se tenait là bien tranquille ; mais tout à coup, à cette tournée-ci, par un progrès :
— On ne vous connaît pas bien encore… Permettez…
Ils disent des choses qu’ils n’auraient jamais osé, ni su dire, dans l’autre vie (c’est la fausse vie). Rien de ce qui nous importe n’y est dit, rien de ce qui est l’essentiel, rien de ce qui compte, rien de ce qu’on aime ; et il y a partout entre nous les murs du secret non percés de portes, parce qu’on n’ose pas ; – ils ont osé :
— Si on pouvait vous demander…
Besson :
— Vous pouvez.
Ils ont dit :
— D’où venez-vous ?
— D’un peu partout.
Il n’y avait déjà plus de temps, voilà qu’il n’y a plus d’espace :
— D’Amérique ?
— D’Amérique.
Tranquille, tenant son verre qu’il vide à petites gorgées, vous regardant tranquillement ensuite de dessous son front qu’il penche en avant avec son chapeau ; puis sa barbe est allée en arrière et il lève de nouveau son verre.
— Pourquoi pas ?
Parce qu’on lui a dit :
— De la Chine ?
Et on rit, et il rit aussi.
— D’Afrique ?…
On rit, et puis il y a l’Australie, il y a les îles dans la mer ; ils les nomment, elles sont appelées, elles viennent, ils changent sans cesse de lieu, les océans sont traversés.
Ils ont dit :
— Tahiti ?…
Ils ont dit :
— Les Marquises ?… Tu te souviens, Auguste, il y avait ce nom-là dans notre livre de géographie quand on allait ensemble à l’école, et ça nous amusait, parce que c’était un nom de personne.
Besson a dit :
— Les Marquises aussi, si vous voulez…
Il y a eu à ce moment du bruit dans l’escalier ; ils ont vu que c’était Congo :
— Tu tombes bien, justement on parlait de toi… Encore une partie du monde… Vous voyez, Monsieur Besson. Vous la reconnaissez, celle-là…
Ayant alors tiré Congo au milieu d’eux et le tenant tourné face à la bougie ; puis ils lui tapent sur l’épaule :
— Toi, on sait du moins d’où tu viens… Tu viens de loin, tu dois avoir soif.
Le téléchargement de cet épisode et la transcription complète sont disponibles sur www.odiolab.ch/series/entre-ombres-et-lumiere/
Merci à la Bibliothèque Numérique Romande pour la mise à disposition du texte traduit de l’allemand, et à Wikipedia pour la mise à disposition de l'illustration.
« Tout à coup, on sent venir contre soi la bonne tiédeur qui règne là-dessous, une espèce de saison non terrestre et toujours la même, et toujours le même climat qu’on y tient prisonnier par le moyen des voûtes ; une nuit qui n’est dissipée que quand l’homme veut et il vient avec sa lumière à lui, son soleil à lui, sa lune à lui. »
Charles Ferdinand - dit ‘CF’ - Ramuz dans Passage du poète: Besson le vannier arrive au printemps dans un village du Lavaux, à côté de Lausanne, surplombant le Lac Léman. Il vient y travailler le temps d’une saison. Sur son passage, on rencontre plusieurs personnages, du fossoyeur jusqu'à Mathilde et sa robe neuve en passant par Congo, à la charge de la commune, Gilliéron dans sa cave, Bovard dans sa vigne... Chacun est pris dans ses soucis. Besson, avec sa tranquillité silencieuse, s’intègre sans s’intégrer. Ce sont les autres qui modifient leur regard sur leur quotidien. L’été fini, une fête des vignerons rassemble tout le monde, et Besson s’en repart dans le silence de la nuit.
Dans le 1e et dernier épisode de cette 3e série, place à CF Ramuz: écouter ces passages d'un de ses livres préférés, 'Passage du poète' :
- chapitres 1 à 3
Sa hotte a fait clair dans les vignes, le jour où il est venu.
Il avait dit qu’il s’appelait Besson ; il était vannier. L’affaire a été alors seulement qu’on n’était pas très sûr qu’il y aurait suffisamment d’ouvrage pour lui dans le pays, comme on lui a dit ; et les gens à qui il s’était adressé secouaient la tête :
— On ne croit pas.
Ils ont dit encore :
— Vous savez, nous autres, dans le vignoble… Ce qu’il nous faut, c’est le bois plein… L’osier, ça laisse passer. L’osier, c’est fait pour ceux qui récoltent solide…
Et il avait ri avec ses yeux clairs au-dessus de sa fine barbe blanche frisottée :
— Ça, c’est vrai.
Puis :
— Mais ça ne fait rien.
Ayant expliqué qu’il ne comptait rester dans le pays que quelques mois et que la situation du village à mi-mont lui paraissait commode pour ses tournées, parce qu’il allait, l’après-midi, vendre sa marchandise, et il y a ici la pente du mont et le village se trouve juste dans le milieu : alors, vous comprenez, je n’aurais chaque fois ni trop à monter ni trop à descendre, parce que dans un métier comme le mien il faut aller chercher la clientèle à domicile.
On lui a dit :
— Si vous croyez…
Il est arrivé quelques jours plus tard ; c’était à la fin de mars.
Il arriva à pied avec sa grande hotte. On avait fini de tailler la vigne, on commençait par-ci par-là les fossoyages. On le vit qui venait, ayant pris la côte de flanc par les rares sentiers qu’il y a, et la plupart du temps il faut suivre le dessus des murs et on saute d’un mur à l’autre. Il venait de l’ouest. Il faisait gris.
Il venait avec sa grande hotte blanche ; il faisait gris dans le ciel, gris sur le lac, gris contre le mont.
C’était une hotte toute neuve, et dessus étaient empilés ses corbeilles et ses paniers, tandis qu’il avait mis ses affaires dedans, comme on voyait, parce que, par les trous de l’osier, on voyait qu’il y avait dans la hotte des habits pliés et du linge.
Et il avait un bâton, et donc il venait, venant de l’ouest, à travers les vignes, un jour de la fin de mars, quand tout était en terre sèche : le ciel est en terre sèche, le lac est en terre sèche, et, à côté des tas d’échalas couchés encore entre les souches nues, à peine si la mauvaise herbe qui pousse vient varier un peu cette couleur.
On s’est demandé : « Qu’est-ce que c’est ? »
Cet empilement de paniers, on aurait dit une fumée de locomotive.
Il y a ici deux lignes de chemins de fer, dont l’une longe le bord du lac, et l’autre prend le vignoble en travers : alors comme quand la locomotive qu’on ne voit pas souffle en l’air de distance en distance ses bouffées, ou bien les vapeurs qui s’élèvent quand après une averse le gros soleil donne sur la terre.
Un flocon de brouillard, de la laine de mouton.
On ne voyait pas l’homme qui était dessous, étant de trop petites dimensions, trop étroit, sans hauteur, tellement la hotte était haute, et tellement il y avait, attachés dessus, de ces corbeilles, de ces paniers, les uns aux autres par des ficelles, – qui venaient, et l’homme était gris. Et il venait sous sa colonne blanche, et on le regardait venir de loin, en se demandant : « Qu’est-ce que c’est ? »
Parce que tout à coup elle a été dans tout ce gris quelque chose qui éclairait, faisant une couleur brillante et cette couleur venait comme quand un peu de brouillard se promène, très lentement poussé vers vous.
Pourtant, il n’y avait pas de vent ou à peine ; on se mouillait le doigt : non, il n’y avait pas de vent.
Le vent qui vient de l’ouest s’appelle le joran.
Cela fut descendu vers nous avec lenteur de mur en mur, de l’un à l’autre de tous ces casiers qui sont l’un au-dessus de l’autre, comme des commencements de maisons ou des restes de maisons, parce que le haut aurait brûlé.
Il faisait terriblement gris ; c’est un temps sans montagnes. Du côté de l’eau, on voyait l’eau rejointe au ciel, et il descend vers elle, et elle monte vers lui. Et de notre côté à nous, le côté habité, de même : car là c’était le mont et là c’était tout le vignoble, mais le haut en était caché, parce que le ciel pendait dessus. Alors, là dedans, il y avait eu cette belle apparition blanche vers laquelle on s’était tourné et un assez long temps on n’a pas compris ce que c’était, puis peu à peu elle a pris forme.
On a vu l’homme, il était tout petit. Sous sa hotte, il était tout gris, comme quand la fourmi porte son œuf blanc trop gros pour elle. Mais il n’a pas semblé que cette charge le gênât, quand il fut venu, et il est entré dans la ruelle et il a éclairé la ruelle ; parce qu’alors on lui a dit : « Est-ce lourd ? » mais il riait, bien que la construction montât jusqu’au premier étage et à peine si elle pouvait passer, tant elle était large.
Et, sur la place, il a ôté sa hotte ; il vous a fait voir ce qu’elle pesait ; on empoignait la hotte par les courroies, tandis que lui la maintenait en équilibre, et, en effet, on s’étonnait de sa légèreté.
Il se tenait sur le côté sud de la place entre les petits platanes taillés et les petits platanes étaient éclairés d’en dessous.
Il se tenait là devant un mur bas ; il disait : « Voilà qui fera mon affaire. »
C’est une place pas beaucoup plus grande qu’une grande chambre, parce que dans le vignoble la terre a trop de valeur.
Et Besson s’y est tenu un instant encore, parce que plusieurs personnes l’avaient rejoint. La hotte continuait à faire clair, pendant qu’il parlait et on lui parlait. Le soir était venu, c’était dans l’obscurité.
Les ruelles s’étaient mises à fumer de la nuit vers vous par leurs deux ou trois ouvertures carrées comme quand une cheminée fume, et, dans cette nuit, alors, il y a eu ce point de plus en plus clair, de plus en plus blanc.
Tandis que les hommes rentraient du travail en traînant les pieds, et ils s’arrêtaient les uns après les autres autour de la hotte en faisant un groupe.
De nouveau on ne savait plus ce qu’on voyait au milieu d’eux et au-dessus.
Comme s’ils se tenaient autour d’un feu qui fume blanc. Comme quand la locomotive lâche sa vapeur. Comme quand le gros soleil d’été après une averse donne sur la terre.
Puis on a vu la tache claire s’éloigner, pendant que le groupe des hommes se défaisait.
Le lendemain matin, ils sont sortis un à un de chez eux, mal réveillés à la fois de leur nuit et du long hiver.
Il continuait de faire gris, et eux avaient d’abord à secouer d’eux la double fatigue que c’est d’avoir dormi trop longtemps et de n’avoir rien fait ou pas grand’chose pendant quatre ou cinq mois.
Quand il gèle, il pleut, il neige et il gèle.
Quatre ou cinq mois où on n’a guère d’autre travail ici que celui de remonter la terre, mais c’est seulement quand il fait beau temps ; à part quoi il y a bien aussi la fabrication des échalas ou soigner le vin, mais c’est tout.
Ils passaient l’un après l’autre sur la place, allant au travail avec la hotte et dans la hotte le fossoir dont on voyait sortir le manche par le bout ; ils allaient lentement, chaussés de gros souliers à clous, ayant des jambières de cuir, quelques-uns des guêtres de toile qui boutonnaient sur le côté.
Les femmes, qui avaient encore le ménage à faire et à préparer les enfants pour l’école, ne devaient les aller rejoindre que plus tard ; et donc le mari est seul et il part seul, ou bien le père et le fils sont ensemble, mais ils allaient sans rien se dire et c’est seulement qu’on y est forcés, parce qu’il nous a été dit dans les commencements du temps : « Vous travaillerez… » Alors, chaque soir, on remonte son réveille-matin dont on avance la sonnerie à mesure que les jours grandissent, et il vous tire hors de vos draps ; on sort une jambe, mais c’est dur, quand le jour lui-même n’est pas bien réveillé, la saison non plus, sous ces brumes, dans le moisi de l’air, ce brouillard, et on voit les averses qui traînent sur le lac comme des toiles d’araignées.
L’un après l’autre ; chacun pour soi.
Ils sont montés pourtant les escaliers des vignes avec la hotte, avec leurs jambières de cuir, dans leurs gros gilets de chasse en laine brune, leur pipe de terre à la bouche ; ensuite ils ont été dans la dispersion.
Tout fait silence.
Quelquefois, le train qui va passer s’annonce longtemps d’avance par l’écho qu’il éveille dans la concavité du mont ; puis il tait sa propre rumeur, étant passé.
Ce qu’il y a, la seule chose qu’il y ait, c’est qu’on est là et on ne peut compter que sur soi, devant tant de mètres sur tant, devant une longueur de terre, devant une largeur de terre, et on ne peut compter que sur soi.
Ils étaient sortis de chez eux, ils étaient descendus le perron.
L’odeur du café à la chicorée leur a couru après un moment par l’ouverture de la porte ; dehors ils ont trouvé le froid. On entend pleurer un enfant, la mère s’est fâchée. Ils montent, ils sont là-haut ; ils se sont mis au travail, et c’est dur, mais il le faut bien.
Cependant Besson était sorti, lui aussi, et était venu s’installer entre deux platanes, sur le mur où il avait plié en quatre une toile à sac. Quand les enfants partirent pour l’école, il était déjà à la besogne.
Ils n’eurent pas le temps de s’arrêter pour le regarder travailler parce que la cloche sonnait.
Les enfants courent sur le pavé avec leurs semelles de bois ; les plus petits ont une ardoise sous le bras.
Au bout d’une ficelle, pend une éponge. Ils ont aussi des petits sacs brodés en rouge où on voit un ramoneur tout noir avec son échelle.
À quelques-uns, leurs épaules sont prises dans un gros châle tricoté à bordure, qui se noue dans le dos. Les filles ont des jaquettes de couleur sur leur tablier ; les garçons, des bonnets en poil de lapin et des culottes trop longues.
Les fenêtres des maisons se sont ouvertes, on y a vu paraître la literie qu’on aère, les gros plumiers recouverts d’une étoffe à carreaux bleus et blancs, rouges et blancs, l’oreiller où la tête de l’homme s’est posée. Les femmes les tapotent de la main pour les regonfler, puis les posent dans l’ouverture de la fenêtre qui finit par être bouchée.
Là où la tête de l’homme s’est posée pour la nuit ; elle, elle a mis la sienne tout à côté, et il y a eu sur l’oreiller deux têtes.
Et c’est comme ça que ça va ; il n’y a plus eu de fenêtres. On a entendu le bruit des balais.
Besson, pendant ce temps, prenait un brin d’osier, puis prenait un autre brin d’osier, la carcasse du panier étant faite de jets plus forts, et il la tenait entre ses genoux où il la faisait tourner à mesure. Et de nouveau une chose claire naissait là, une chose claire est venue, tandis que les mains, au-dessus, faisaient beaucoup de petits signes comme dans le langage des sourds-muets. Il s’est mis à faire une lumière couleur d’osier autour du panier et c’est quand l’osier a été dépouillé de son écorce jaune ou rouge, à l’effet de quoi on le met tremper dans l’eau.
Une première cheminée fume. Les moineaux se sont d’abord annoncés sur le bord des toits par des cris, se tenant posés dans les gouttières, puis ils ont été comme quand l’averse s’abat. Ils sont tombés à grosses gouttes sur les platanes ; il y en a eu quelques-uns qui ont passé entre les branches, ils se sont avancés jusqu’entre les pieds de Besson. Parce qu’ils n’ont pas peur, parce qu’ils ont compris ; et, tournant la tête de côté pour le regarder, avec un seul œil, ils se rassurent. Là-haut la grosse cheminée fume bleu.
À ce moment, Congo arrive.
Il ne fait presque point de bruit dans ses pantoufles de lisière. On l’avait seulement entendu toussoter et cracher dans la ruelle bien avant qu’il se fût montré.
Congo qui s’avance en traînant les pieds, avec une barbe de quinze jours sous un chapeau de feutre devenu rouge ; une barbe sur sa figure comme de la moisissure de pain et des mains roses aux ongles blancs.
Généralement, il se méfie du monde ; il ne veut connaître personne. Sitôt qu’il aperçoit quelqu’un, il fait un détour pour l’éviter. On aurait donc été étonné si on l’avait vu s’avancer, continuer à s’avancer, comme il a fait, tenant ses mains l’une sur l’autre, tenant l’une sur l’autre ses grosses mains aux ongles blancs, tandis qu’il pousse devant lui ses semelles à petits coups sans les lever, comme si elles étaient à roulettes.
Il marmonne quelque chose, il marmonne encore quelque chose.
Il a dit :
— À présent, c’est ces draps de lit.
C’en est un qui est tombé à la charge de sa commune, et, chez nous, on appartient à une commune toujours la même, de père en fils, de génération en génération, à travers les siècles et le temps, où qu’on puisse aller à travers le monde. Il y a une loi qui oblige les communes à entretenir ceux de leurs ressortissants qui tombent dans le besoin, alors les communes les font revenir sur leur territoire où elles les mettent en pension, de façon que l’argent n’aille pas s’employer ailleurs. Les communes cherchent tout naturellement à faire travailler leur argent sur place, disant à ceux qui font appel à elles : « Rentrez d’abord », et ils y sont bien obligés, seulement Congo n’était pas content.
Cette fois, c’est les draps de lit dont il se plaint ; la fois d’avant c’était la soupe.
— Comprenez-vous ça ? ils ne me donnent qu’un drap…
C’est ce qu’il a dit. Rien qu’un drap de lit, un drap au lieu de deux. Alors on ne peut pas savoir si ce drap doit aller dessus ou dessous, c’est ce qu’il a dit aussi, parce qu’il s’était approché encore tout en parlant ; et lui non plus n’a pas fait peur aux moineaux qui se sont seulement écartés de devant lui.
Il a mis un pied là, puis l’autre pied tout à côté ; son pantalon tombe en tire-bouchonnant sur ses pantoufles ; ses mains plus haut, mises l’une sur l’autre, sont comme une grosse pivoine rose.
Les fumées à présent étaient trois, trois grosses, faites de beaucoup de petites. Elles ont d’abord penché et d’abord hésité, flottant de côté et d’autre ; à présent, elles montent tout droit. À présent, elles sont comme trois colonnes de verre et on voit le ciel à travers, qui est blanc, qui n’est plus gris. Et Congo a dit…
Mais on n’a pas pu comprendre ce qu’il disait, tellement les moineaux dans cet instant ont fait de vacarme, s’étant roulés par terre les uns sur les autres, à cause d’une bataille qu’ils ont eue ; et, en même temps, tout autour de la place, les couvertures qu’on secoue des deux mains claquent aux fenêtres. Les draps de lit sont dessus, les couvertures sont dessous, puis plus dessous encore viennent les oreillers posés sur le plumier.
Congo tient ses mains contre sa ceinture ; il secouait sa tête qui était comme un morceau de pain oublié longtemps dans une armoire.
Il a tenu tout un discours. L’ayant tenu, il a été content.
Il regarde à présent ces autres mains qui allaient vite, allaient, allaient encore, avec les signes de leurs doigts comme pour des choses à dire, au-dessus du tablier vert qui s’enfonce entre les genoux.
Une porte s’ouvre, une femme descend le perron, une femme part pour la vigne.
Une femme a pris son racloir, parce qu’elles, leur travail, c’est ces raclages, et elle part.
Il va falloir se dépêcher, si le beau vient, comme il semble bien que ça va être le cas.
Elle lève la tête ; on a vu le dessous de son menton.
Tenant un instant les yeux fixés sur le ciel, où un va-et-vient continuel de petits nuages se fait à présent, comme si on déplaçait des mottes à la pelle ; – et : « Dépêchons-nous ! » se dit-elle, donnant avec le haut de son corps un coup en avant.
Dépêchons-nous : raide encore sous le corsage et la jupe, devant la ruelle qui monte, et quand les souliers qu’on vient de mettre sont comme du caillou autour du pied…
Gilliéron, lui, rentrait déjà. Il s’est tenu devant Besson un moment, le regardant écrire en l’air avec ses doigts ; puis : « Est-ce que ça vous rapporte ?… »
— Ah ! bon… tant mieux pour vous.
Il hausse les épaules.
Congo est toujours à la même place.
Gilliéron a continué son chemin qui n’a plus été très long. Il est entré dans la cuisine. Il n’y a personne dans la cuisine. Il entre dans la cuisine et pousse du pied sa hotte qu’il a ôtée de dessus son dos en jurant ; elle tombe sur le côté. Il dit : « Tant pis, reste où tu es. » Il jure de nouveau. Il a été s’asseoir sur un tabouret, le dos à la table ; il se lève. Il a été se mettre à la fenêtre. On voit à travers les carreaux le brouillard qui n’est pas encore levé sur le lac : alors l’eau semble sans limites, avec toute une terre qui viendrait d’en sortir comme au commencement du monde, à cause des taches qu’il y a dessus, qui font des fleuves, des lagunes, des estuaires, des presqu’îles.
Mais Gilliéron ne regarde pas. Il hausse les épaules, il est revenu s’asseoir ; il se lève. Il est monté au premier étage, et il y a eu le grand bruit qu’il fait parce qu’il traîne les pieds là-haut sur le plancher. Il redescend. La cuisine est sans feu ; il prend le pain dans l’armoire. Du pain et du fromage, et c’est tout, parce qu’on n’a plus de soupe, parce que c’est les femmes qui font la soupe. Rien que du pain et du fromage, mais c’est encore plus qu’il ne lui en faut, parce qu’il a vu qu’il n’a pas faim. Il avait ouvert la grande lame de son couteau, il repousse le plat du revers de la main, et se lève, et se lève encore, et va un petit bout, revient. Regardant la table, le fourneau, la batterie de cuisine pendue au mur ; et : « Qu’est-ce que ça peut valoir ? » essayant d’évaluer un à un les objets, puis ça le fatigue, d’ailleurs ils doivent se vendre en bloc. Il prend dans le tiroir de la table l’indicateur des chemins de fer pour la dixième fois. Il a relevé les yeux, il se reheurte à ce grand silence. Et le silence lui a crié que oui, que c’est vrai, qu’il va être vendu, quand il se remet comme ça à écouter en dehors de lui, et écoute dans l’air où l’aîné des enfants d’une voisine, une fille, traînait sa voiture à poupées qui avait des roues en bois plein, et le plus petit courait derrière en criant, et le feu de sarments dans le fourneau, une fois que le tirage s’était établi, chantait comme l’harmonium à l’église. Alors : tant pis ! Il recommence à hausser les épaules, puis ses épaules sont venues en bas, comme un talus gelé quand le soleil donne dessus. S’étant assis de nouveau les mains sur les genoux, puis elles glissent le long de ses genoux, tombent de chaque côté de lui, pendent ; et il commence à suivre le mouvement avec toute sa personne comme quand on s’endort. Mais le mouvement qu’il fait le réveille ; il se redresse. Il donne un coup de poing sur la table, il dit : « C’est pas possible ! » Et de nouveau le fourneau, qui se tait, lui répond que oui… que oui… Et la table pas servie. Le carreau pas lavé, les vitres pas frottées. Et le silence aussi : « Que oui !… » Et sa colère passe, parce qu’elle est bien trop petite en face de ça, n’est-ce pas ? alors on entre dans un état dont on voit seulement qu’on ne va pas pouvoir le supporter longtemps ; pourquoi, de nouveau, il se lève ; il n’hésite plus, il va au clou où pend la grosse clé, il prend la grosse clé rouillée, il sort dans la ruelle. Il y a une porte verte qui est au bas d’un escalier de sept ou huit marches, par où on descend sous la terre quand on est mal sur la terre. Tout à coup, on sent venir contre soi la bonne tiédeur qui règne là-dessous, une espèce de saison non terrestre et toujours la même, et toujours le même climat qu’on y tient prisonnier par le moyen des voûtes ; une nuit qui n’est dissipée que quand l’homme veut et il vient avec sa lumière à lui, son soleil à lui, sa lune à lui.
Alors toutes les autres choses sont quittées. On quitte les choses de là-haut qui se tiennent là-haut sous l’éclairage de l’injustice et de l’erreur. Et de la méchanceté. Les choses de là-haut où tout change continuellement : et ici pas, et ici rien, ou quoi ? Gilliéron prend premièrement soin de refermer la porte bien exactement et rien ne pourra plus entrer, pas le plus petit gramme de jour, se refabriquant une nuit complète, après quoi il a frotté une allumette qui a été un point vert comme si une très lointaine étoile se levait à un nouveau ciel, puis elle s’avance avec un feu rouge qu’elle communique. Un horizon à nous, occupé seulement par des choses à nous : il regarde ; et le devant des gros tonneaux ovales est à sa gauche comme à sa droite.
Le voilà alors qui tend le bras, après avoir rempli son verre, vidé son verre.
Il l’a vidé tout d’un coup, puis le remplit de nouveau, faisant aller de côté la manette du petit robinet de cuivre qu’ils appellent guillon ; – et dans le verre se tient la vérité.
J’ai tout ce qu’il faut, moi, ici ; alors, là-haut, qu’ils fassent ce qu’ils veulent, qu’ils y fassent ce qu’ils veulent de moi, – tendant le bras :
— Je suis tranquille, je leur ai échappé.
Il boit ; il remplit de nouveau son verre, et il boit.
— Je me fous de vous…
Il tend le bras.
— Je me fous de toi…
Il parle à sa femme à présent, à sa femme qui est partie la semaine d’avant avec les deux enfants.
— Vendez-moi seulement, si vous voulez ; ça ne compte pas, ça ne compte plus.
Il boit et il voit que c’est ça qui compte.
— Parce que j’ai quitté ce monde-là, heureusement. Il boit.
Le téléchargement de cet épisode et la transcription complète sont disponibles sur www.odiolab.ch/series/entre-ombres-et-lumiere/
Merci à la Bibliothèque Numérique Romande pour la mise à disposition du texte traduit de l’allemand, et à Wikipedia pour la mise à disposition de l'illustration.
"Rien que la taquinerie montre quel plaisir il y a à exercer sa puissance sur autrui et à en arriver au sentiment agréable de la supériorité."
Selon Friedrich Nietzsche lui-même "Humain, trop humain […] est le monument commémoratif d'une crise. Je l'ai intitulé : un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire ; en l'écrivant, je me suis débarrassé de tout ce qu'il y avait en moi d'étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m'est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci : là où vous voyez des choses idéales, moi je vois... des choses humaines, hélas ! trop humaines ! [...] On trouvera ce livre sage, posé, parfois dur et ironique."
Dans le 7e et dernier épisode de notre série sur Friedrich Nietzsche, écouter ces passages du livre 'Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres' de l'auteur apatride Friedrich Nietzsche:
- CHAPITRE II : pour servir à l'histoire des sentiments moraux (sections 103 à 107)
« L’innocence de la méchanceté ». — La méchanceté n’a pas pour but en soi la souffrance d’autrui, mais sa propre jouissance, sous forme par exemple d’un sentiment de vengeance ou d’une forte excitation nerveuse. Rien que la taquinerie montre quel plaisir il y a à exercer sa puissance sur autrui et à en arriver au sentiment agréable de la supériorité. Maintenant, l’immoralité consiste-t-elle à prendre du plaisir au déplaisir d’autrui ? La joie de nuire est-elle diabolique, comme le dit Schopenhauer ? Le fait est que nous prenons plaisir dans la nature à rompre des branches, à briser des pierres, à combattre les animaux sauvages, et cela, pour en tirer la conscience de notre force. Le fait de savoir qu’un autre souffre par nous rendrait donc immorale ici la même chose à l’égard de laquelle nous nous sentons autrement irresponsables ? Mais si on ne le savait pas, on n’y trouverait pas non plus le plaisir de sa supériorité ; celle-ci ne peut se manifester que dans la souffrance d’autrui, par exemple dans la taquinerie. Tout plaisir en lui-même n’est ni bon ni mauvais ; d’où viendrait alors cette distinction que, pour prendre plaisir à soi-même, on n’a pas le droit d’exciter le déplaisir d’autrui ? Uniquement du point de vue de l’utilité, C’est-à-dire de la considération des conséquences, d’un déplaisir éventuel, au cas où l’homme lésé, ou l’État qui le représente, ferait attendre un châtiment et une vengeance : cela seul peut à l’origine avoir fourni le motif pour s’interdire de tels actes. — La pitié a aussi peu le plaisir d’autrui pour but que, comme j’ai dit, la méchanceté ne se propose la douleur d’autrui en soi. Car elle cache au moins deux éléments (peut-être bien plus) de plaisir personnel et n’est sous cette forme que le contentement de soi : d’abord il y a le plaisir de l’émotion, telle qu’est la pitié dans la tragédie, puis, lorsqu’on passe à l’acte, le plaisir de se contenter en exerçant sa puissance. Pour peu qu’en outre une personne qui souffre nous soit très proche, nous nous ôtons à nous-mêmes une souffrance en accomplissant des actes de pitié. — Hormis quelques philosophes, les hommes ont toujours mis la pitié à un rang assez bas dans la série des sentiments moraux : à bon droit.
Légitime défense. — Si l’on admet d’une façon générale la légitime défense pour morale, il faut admettre aussi presque toutes les manifestations de l’égoïsme dit immoral : on fait mal, on vole ou on tue pour se conserver ou pour se garantir, pour prévenir une infortune personnelle ; on ment lorsque la ruse et les détours sont le vrai moyen de satisfaire à l’instinct de conservation. Nuire à dessein, quand il s’agit de notre existence ou de notre sécurité (conservation de notre bien-être) est admis comme moral ; l’État lui-même nuit au même point de vue, quand il prononce une peine. Ce ne peut naturellement pas être dans l’action de nuire à son insu que réside l’immoralité : là, c’est le hasard qui règne. Y a-t-il donc une espèce d’action de nuire à dessein où il ne s’agisse pas de notre existence, de la conservation de notre bien-être ? Y a-t-il une manière de nuire à dessein par méchanceté pure, par exemple dans la cruauté ? Si l’on ne sait pas le mal que fait son acte, ce n’est pas un acte de méchanceté ; ainsi l’enfant à l’égard de l’animal n’est pas pervers, n’est pas méchant : il l’éprouve et le détruit comme son joujou. Mais sait-on jamais pleinement le mal qu’un acte fait à autrui ? La limite où s’étend l’action de notre système nerveux est celle où nous nous garons de la douleur : si elle s’étendait plus loin, jusque dans nos semblables, nous ne ferions de mal à personne (sauf dans les cas où nous nous en faisons à nous-mêmes, où par exemple nous nous taillons pour notre guérison, nous nous fatiguons et faisons des efforts pour notre santé). Nous concluons par analogie que quelque chose fait mal à quelqu’un et, par le souvenir et la force de l’imagination, nous pouvons en souffrir nous-mêmes. Mais quelle différence il reste toujours entre le mal de dents et le mal (pitié) qu’excite la vue du mal de dents ! Ainsi : lorsqu’on nuit soi-disant par méchanceté, le degré de la douleur causée nous est dans tous les cas inconnu ; or dans la mesure où il y a plaisir à l’acte (sentiment de sa propre puissance, de sa propre forte excitation), l’acte se fait pour conserver le bien-être de l’individu et tombe ainsi sous le même point de vue que la légitime défense, le mensonge légitime. Sans plaisir, point de vie ; le combat pour le plaisir est le combat pour la vie. De savoir si l’individu livre ce combat de sorte que les hommes l’appellent bon ou de sorte qu’ils l’appellent mauvais, c’est une question que décident le niveau et la nature de son intelligence.
La justice rétributive. — Qui a pleinement saisi la théorie de l’irresponsabilité complète ne peut plus ranger sous la catégorie de justice ce que l’on appelle justice des peines et des récompenses : à supposer que la justice consiste à donner à chacun ce qui lui appartient. Car celui qui est puni ne mérite pas la punition ; il est seulement employé comme un moyen de détourner dorénavant de certains actes par la terreur ; de même celui que l’on récompense ne mérite pas la récompense : le fait est qu’il ne pouvait pas agir autrement qu’il n’a agi. Ainsi la récompense n’a d’autre sens que celui d’un encouragement pour lui et pour d’autres, afin de fournir un motif d’actions futures ; l’éloge s’accorde à celui qui court dans la carrière, non à celui qui est au but. Ni peine ni récompense ne sont choses qui reviennent à chacun comme lui appartenant ; elles lui sont données par des raisons d’utilité, sans qu’il ait à y prétendre avec justice. Il faut aussi bien dire : « Le sage ne récompense pas parce qu’il a été bien agi », que l’on a dit : « Le sage ne punit pas parce qu’il a été mal agi, mais pour qu’il ne soit plus mal agi. » Si peine et récompense disparaissaient, il disparaîtrait aussi les motifs les plus puissants qui détournent de certains actes, conduisent à certains actes ; l’utilité des hommes en exige le maintien ; et étant donné que peine et récompense, que blâme et éloge agissent de la manière la plus sensible sur la vanité, cette même utilité exige aussi le maintien de la vanité.
Au bord de la Cascade. — En contemplant une chute d’eau, nous croyons voir dans les innombrables ondulations, serpentements, brisements des vagues, liberté de la volonté et caprice ; mais tout est nécessité, chaque mouvement peut se calculer mathématiquement. Il en est de même pour les actions humaines ; on devrait pouvoir calculer d’avance chaque action, si l’on était omniscient, et de même chaque progrès de la connaissance, chaque erreur, chaque méchanceté. L’homme agissant lui-même est, il est vrai, dans l’illusion du libre arbitre ; si à un instant la roue du monde s’arrêtait et qu’il y eût là une intelligence calculatrice omnisciente pour mettre à profit cette pause, elle pourrait continuer à calculer l’avenir de chaque être jusqu’aux temps les plus éloignés et marquer chaque trace où cette roue passera désormais. L’illusion sur soi-même de l’homme agissant, la conviction de son libre arbitre, appartient également à ce mécanisme, qui est objet de calcul.
Irresponsabilité et innocence. — La complète irresponsabilité de l’homme à l’égard de ses actes et de son être est la goutte la plus amère que le chercheur doit avaler, lorsqu’il a été habitué à voir dans la responsabilité et le devoir les lettres de noblesse de l’humanité. Toutes ses appréciations, ses désignations, ses penchants sont par là devenus sans valeur et faux : son sentiment le plus profond, celui qu’il portait au martyr, au héros, a pris la valeur d’une erreur ; il n’a plus le droit de louer, ni de blâmer, car il ne rime à rien de louer et de blâmer la nature et la nécessité. De même qu’il aime une belle œuvre, mais ne la loue pas, parce qu’elle ne peut rien par elle-même ; tel il est devant une plante, tel il doit être devant les actions des hommes, devant les siennes propres. Il peut en admirer la force, la beauté, la plénitude, mais il ne lui est pas permis d’y trouver du mérite : le phénomène chimique et la lutte des éléments, les tortures du malade qui a soif de guérison sont juste autant des mérites que ces luttes et ces détresses de l’âme où l’on est tiraillé par divers motifs en divers sens, jusqu’à ce qu’enfin on se décide pour le plus puissant — comme on dit (mais en réalité, jusqu’à ce que le plus puissant décide de nous). Mais tous ces motifs, quelque grands noms que nous leur donnions, sont sortis des mêmes racines où nous croyons que résident les poisons malfaisants ; entre les bonnes et les mauvaises actions, il n’y a pas une différence d’espèce, mais tout au plus de degré. Les bonnes actions sont de mauvaises actions sublimées : les mauvaises actions sont de bonnes actions grossièrement, sottement accomplies. Un seul désir de l’individu, celui de la jouissance de soi-même (uni à la crainte d’en être frustré), se satisfait dans toutes les circonstances, de quelque façon que l’homme puisse, c’est-à-dire doive agir ; que ce soit en actes de vanité, de vengeance, de plaisir, d’intérêt, de méchanceté, de perfidie, que ce soit en actes de sacrifice, de pitié, de recherche scientifique. Les degrés du jugement décident dans quelle direction chacun se laissera entraîner par ce désir ; il y a continuellement présente à chaque société, à chaque individu, une hiérarchie des biens d’après laquelle il détermine ses actes et juge ceux d’autrui. Mais cette échelle de mesure se transforme continuellement, beaucoup d’actes s’appellent méchants et ne sont que bêtes, parce que le niveau de l’intelligence qui s’est décidée pour eux était très bas. Mieux encore, en un certain sens, aujourd’hui encore tous les actes sont bêtes, parce que le niveau le plus élevé de l’intelligence humaine qui peut être atteint actuellement sera sûrement encore dépassé : et alors, en regardant en arrière, toute notre conduite et tous nos jugements paraîtront aussi bornés et irréfléchis que la conduite et les jugements de peuplades sauvages arriérées nous apparaissent aujourd’hui bornés et irréfléchis. — Se rendre compte de tout cela peut causer une profonde douleur, mais il y a une consolation : ces douleurs là sont des douleurs d’enfantement. Le papillon veut briser son enveloppe, il la déchiquette, il la déchire : alors vient l’aveugler et l’enivrer la lumière inconnue, l’empire de la liberté. C’est dans des hommes qui sont capables de cette tristesse — qu’ils seront peu — que se fait le premier essai de savoir si l’humanité, de morale qu’elle est, peut se transformer en sage. Le soleil d’un Évangile nouveau jette son premier rayon sur les plus hauts sommets dans les âmes de ces isolés : là les nuages s’accumulent plus épais que partout ailleurs, et côte à côte règnent la clarté la plus pure et le plus sombre crépuscule. Tout est nécessité — ainsi parle la science nouvelle : et cette science elle-même est nécessaire. Tout est innocence : et la science est la voie qui mène à pénétrer cette innocence. Si la volupté, l’égoïsme, la vanité sont nécessaires à la production des phénomènes moraux et de leur floraison la plus haute, le sens de la vérité et de la justice de la connaissance ; si l’erreur et l’égarement de l’imagination a été l’unique moyen par lequel l’humanité pouvait s’élever peu à peu à ce degré d’éclairement et d’affranchissement de soi-même — qui oserait être triste d’apercevoir le but où mènent ces chemins ? Tout dans le domaine de la morale est modifié, changeant, incertain, tout est en fluctuation, il est vrai : mais aussi tout est en cours : et vers un seul but. L’habitude héréditaire des erreurs d’appréciation, d’amour, de haine, a beau continuer d’agir en nous, sous l’influence de la science en croissance elle se fera plus faible : une nouvelle habitude, celle de comprendre, de ne pas aimer, de ne pas haïr, de voir de haut, s’implante insensiblement en nous dans le même sol et sera, dans des milliers d’années, peut-être assez puissante pour donner à l’humanité la force de produire l’homme sage, innocent (ayant conscience de son innocence), aussi régulièrement qu’elle produit actuellement l’homme non sage, injuste, ayant conscience de sa faute — c’est-à-dire l’antécédent nécessaire, non pas l’opposé de celui-là.
La double lutte contre le mal. — Quand un mal nous atteint, on peut en venir à bout ou bien en en supprimant la cause, ou bien en modifiant l’effet qu’il produit sur notre sensibilité : donc, par un changement du mal en un bien, dont l’utilité ne se révélera peut-être que plus tard. La Religion et l’Art (ainsi que la philosophie métaphysique) s’efforcent de provoquer le changement de sensation, soit par le changement de notre jugement sur les faits de notre vie (par exemple à l’aide du principe : « Dieu châtie celui qu’il aime »), soit en éveillant un plaisir tiré de la douleur, de l’émotion en général (c’est d’où l’art du tragique prend son point de départ). Plus un individu a de penchant à interpréter et à justifier, moins il prendra en considération les causes du mal et moins il les écartera ; l’adoucissement et l’assoupissement momentanés, comme ils sont employés par exemple pour le mal de dents, lui suffisent même dans les souffrances les plus graves. Plus l’empire des religions et de tous les arts de narcotisme perd de terrain, plus strictement les hommes se proposent la véritable suppression des maux, ce qui tombe, il est vrai, mal pour les poètes tragiques — car on trouve pour la tragédie toujours moins de matière, parce que le domaine du destin impitoyable, inéluctable, se fait toujours plus étroit, — mais plus mal encore pour les prêtres : car ceux-ci n’ont vécu jusqu’ici que de l’assoupissement des maux humains.
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"Parce que les hommes, conformément à leur habitude intellectuelle, ont oublié le but originel des actes dits justes, équitables, et surtout parce que durant des siècles les enfants ont été instruits à admirer et à imiter ces actes, peu à peu est née l’apparence qu’un acte juste serait un acte non égoïste : or c’est sur cette apparence que repose la haute estime qu’on en fait […]"
Selon Friedrich Nietzsche lui-même "Humain, trop humain […] est le monument commémoratif d'une crise. Je l'ai intitulé : un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire ; en l'écrivant, je me suis débarrassé de tout ce qu'il y avait en moi d'étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m'est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci : là où vous voyez des choses idéales, moi je vois... des choses humaines, hélas ! trop humaines ! [...] On trouvera ce livre sage, posé, parfois dur et ironique."
Dans le 6e épisode de notre série sur Friedrich Nietzsche, écouter ces passages du livre 'Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres' de l'auteur apatride Friedrich Nietzsche:
- CHAPITRE II : pour servir à l'histoire des sentiments moraux (sections 88 à 102)
Interdiction du suicide. — Il y a un droit qui nous permet de prendre la vie à un homme, il n’y en a pas qui nous permette de lui prendre la mort : c’est pure cruauté.
Vanité. — Nous nous soucions de la bonne opinion des hommes, d’abord parce qu’elle nous est utile, puis parce que nous voulons nous en faire des amis (les enfants de leurs parents, les écoliers de leurs maîtres et les gens bienveillants en général de tout le reste des hommes). C’est seulement quand la bonne opinion des hommes a du prix pour quelqu’un, abstraction faite de son avantage ou de son désir de faire plaisir, que nous parlons de vanité. Dans ce cas, l’homme veut se faire plaisir à lui-même, mais aux dépens des autres hommes, ou bien en les menant à se faire une fausse opinion de lui, ou bien vise à un degré de « bonne opinion » où elle doit devenir pénible à tous les autres (en excitant l’envie). L’individu veut d’ordinaire, par l’opinion d’autrui, accréditer et fortifier à ses propres yeux l’opinion qu’il a de soi ; mais la puissante accoutumance à l’autorité — accoutumance aussi vieille que l’homme — mène beaucoup de gens à appuyer même sur l’autorité leur propre foi en eux, partant à ne la recevoir que de la main d’autrui : ils se fient au jugement des autres plus qu’au leur propre. — L’intérêt qu’on prend à soi-même, le désir de se satisfaire, atteint chez le vaniteux un niveau tel qu’il conduit les autres à une estime de soi-même fausse, trop élevée, et qu’ensuite il s’en rapporte néanmoins à l’autorité des autres : ainsi il introduit l’erreur, et cependant y donne créance. — Il faut donc bien s’avouer que les vaniteux ne veulent pas tant plaire à autrui qu’à eux-mêmes, et qu’ils vont assez loin pour y négliger leur avantage : car ils mettent de l’importance souvent à mettre leurs semblables en des dispositions défavorables, hostiles, envieuses, partant désavantageuses pour eux, rien que pour avoir la satisfaction de leur Moi, le contentement de soi.
Limites de la philanthropie. — Tout homme qui a décidé que l’autre est un imbécile, un mauvais gas, se fâche quand l’autre montre enfin qu’il ne l’est pas.
Moralité larmoyante. — Que de plaisir donne la moralité ! Qu’on pense seulement à la mer d’agréables larmes qui a déjà coulé au récit de traits nobles, magnanimes ! — Cet attrait de la vie disparaîtrait si la croyance à l’irresponsabilité complète devenait dominante.
Origine de la justice. — La justice (l’équité) prend sa source parmi des hommes à peu près également puissants, comme Thucydide l’a bien compris (dans l’effrayant dialogue entre les députés athéniens et méliens)[4]. C’est à savoir que : là où il n’y a pas de puissance clairement reconnue pour prédominante et où une lutte n’amènerait que des dommages réciproques sans résultat, naît l’idée de s’entendre et de traiter au sujet des prétentions de part et d’autre : le caractère de troc est le caractère initial de la justice. Chacun donne satisfaction à l’autre, en ce que chacun reçoit ce qu’il met à plus haut prix que l’autre. On donne à chacun ce qu’il veut avoir, comme étant désormais sien, et en échange on reçoit l’objet de son désir. La justice est ainsi une compensation et un troc dans l’hypothèse d’une puissance à peu près égale : c’est ainsi qu’originairement la vengeance appartient au règne de la justice, elle est un échange. De même la reconnaissance. — La justice revient naturellement au point de vue d’un instinct de conservation judicieux, partant à l’égoïsme de cette réflexion : « À quoi bon me causer du dommage inutile, sans atteindre peut-être mon but ? » — Voilà pour l’origine de la justice. Parce que les hommes, conformément à leur habitude intellectuelle, ont oublié le but originel des actes dits justes, équitables, et surtout parce que durant des siècles les enfants ont été instruits à admirer et à imiter ces actes, peu à peu est née l’apparence qu’un acte juste serait un acte non égoïste : or c’est sur cette apparence que repose la haute estime qu’on en fait, laquelle,en outre, comme toute estime, est continuellement en train de s’élever encore ; car une chose haut prisée est recherchée, moyennant des sacrifices, imitée, multipliée, et grandit par le fait que le prix de la peine et du zèle que chacun y applique vient s’ajouter au prix de la chose même. — Que peu moral serait l’aspect du monde, sans la faculté d’oubli ! Un poète pourrait dire que Dieu a installé l’oubli comme huissier au seuil du temple de la dignité humaine.
Du droit du plus faible. — Lorsque quelqu’un, par exemple une ville assiégée, se soumet sous condition à un plus puissant, la contre-condition est qu’on peut s’anéantir, incendier la ville, et ainsi causer une grosse perte au puissant. De la sorte, il se produit en ce cas une espèce d’égalité, qui peut servir de fondement à des droits. L’ennemi trouve son avantage à la conservation. — En ce sens, il y a aussi des droits entre esclaves et maîtres, c’est-à-dire juste dans la mesure où la possession de l’esclave est utile et importante pour son maître. Le droit s’étend originairement à la limite où l’un paraît à l’autre précieux, essentiel, imperdable, invincible, et cetera. En ce sens, le plus faible a encore des droits, mais moindres. De là le fameux unusquisque tantum juris habet, quantum potentia valet (ou plus exactement : quantum potentia valere creditur).
Les trois phases de la moralité jusqu’à nos jours. — Le premier signe que l’animal est devenu homme est quand ses actes ne se rapportent plus au bien-être momentané, mais à des choses durables, lorsque, par conséquent, l’homme recherche l’utilité, l’appropriation à une fin : c’est là la première éclosion du libre gouvernement de la raison. Un degré supérieur est atteint, quand il agit d’après le principe de l’honneur ; grâce à lui, il se discipline, se soumet à des sentiments communs, et cela l’élève fort au-dessus de la phase où l’utilité entendue personnellement était son seul guide : il honore et veut être honoré, c’est-à-dire : il conçoit l’utile comme dépendant de son opinion sur autrui, de l’opinion d’autrui sur lui. Enfin il agit, au degré le plus élevé de la moralité jusqu’à nos jours, d’après sa propre mesure des choses et des hommes, lui-même décide pour lui et les autres ce qui est honorable, ce qui est utile ; il est devenu le législateur des opinions, conformément à la conception toujours plus développée de l’utile et de l’honorable. La science le rend capable de préférer le plus utile, c’est-à-dire l’utilité générale durable à l’utilité personnelle, la reconnaissance respectueuse d’une valeur générale durable à celle d’un moment ; il vit et agit comme un individu collectif.
Morale de l’individu parvenu à maturité. — On a jusqu’ici regardé comme le caractère propre de la morale l’impersonnalité ; et l’on a démontré qu’au commencement la considération de l’utilité générale était la cause pourquoi l’on louait et l’on distinguait tous les actes impersonnels. N’y aurait-il pas lieu à une transformation importante de ces idées, maintenant que l’on s’aperçoit de mieux en mieux que c’est précisément dans les considérations les plus personnelles possibles que l’utilité générale est aussi la plus grande : si bien que justement la conduite la plus strictement personnelle répond à la conception actuelle de la moralité (entendue comme Utilité générale) ? Faire de soi une personne complète et, dans tout ce que l’on fait, se proposer son plus grand bien — cela va plus loin que ces misérables émotions et actions au profit d’autrui. À la vérité, nous souffrons tous encore du trop peu de respect de la personnalité en nous, elle est mal éduquée, — il faut nous l’avouer : on a plutôt violemment détourné d’elle notre pensée, pour l’offrir en sacrifice à l’État, à la Science, à Celui-qui-a-besoin-d’aide, comme si elle était l’élément mauvais qui devait être sacrifié. Aujourd’hui aussi, nous voulons travailler pour nos semblables, mais seulement dans la mesure où nous trouvons dans ce travail notre plus grand avantage propre, ni plus ni moins. Il s’agit seulement de savoir ce qu’on entend par son avantage ; c’est justement l’individu non mûri, non développé, grossier, qui l’entendra de la façon la plus grossière.
Morale et moral. — Être moral, avoir des mœurs, avoir de la vertu, cela veut dire pratiquer l’obéissance envers une loi et une tradition fondées depuis longtemps. Que l’on s’y soumette avec peine ou de bon cœur, c’est là chose longtemps indifférente ; il suffit qu’on le fasse. Celui qu’on appelle « bon » est enfin celui qui par nature, à la suite d’une longue hérédité, partant facilement et volontiers, agit conformément à la morale, quelle qu’elle soit (par exemple se venger, si se venger fait partie, comme chez les anciens Grecs, des bonnes mœurs). On l’appelle bon parce qu’il est bon « à quelque chose » ; or, comme la bienveillance, la pitié, les égards, la modération, et cetera, finissent, dans le changement des mœurs, par être toujours sentis comme « bons à quelque chose », comme utiles, c’est plus tard le bienveillant, le secourable qu’on nomme de préférence « bon ». (À l’origine, c’étaient d’autres espèces plus importantes d’utilité qui occupaient le premier plan.) Être méchant, c’est n’être « pas moral » (immoral), pratiquer l’immoralité, résister à la tradition, quelque raisonnable ou absurde qu’elle soit ; le dommage fait à la communauté (et au « prochain », qui y est compris) a d’ailleurs été, dans toutes les lois morales des diverses époques, ressenti principalement comme l’« immoralité » au sens propre, au point que, maintenant, le mot « méchant » nous fait tout d’abord penser au dommage volontaire fait au prochain et à la communauté. Ce n’est pas entre « égoïste » et « altruiste » qu’est la différence fondamentale qui a porté les hommes à distinguer le moral de l’immoral, le bon du mauvais, mais bien entre l’attachement à une tradition, à une loi, et la tendance à s’en affranchir. La manière dont la tradition a pris naissance est à ce point de vue indifférente ; c’est en tout cas sans égard au bien et au mal ou à quelque impératif immanent et catégorique, mais avant tout en vue de la conservation d’une communauté, d’une race, d’une association, d’un peuple ; tout usage superstitieux qui doit sa naissance à un accident interprété à faux, produit une tradition qu’il est moral de suivre ; s’en affranchir est en effet dangereux, plus nuisible encore à la communauté qu’à l’individu (parce que la divinité punit le sacrilège et toute violation de ses privilèges sur la communauté et par ce moyen seulement sur l’individu). Or, toute tradition devient continuellement plus respectable à mesure que l’origine s’en éloigne, qu’elle est plus oubliée ; le tribut de respect qu’on lui doit va s’accumulant de génération en génération, la tradition finit par devenir sacrée et inspirer de la vénération ; et ainsi la morale de la piété est une morale en tout cas beaucoup plus antique que celle qui demande des actions altruistes.
Le plaisir dans la morale. — Une espèce importante de plaisir, et par là de source de la moralité, provient de l’habitude. On fait l’habituel plus aisément, mieux, partant plus volontiers, on en ressent un plaisir, et l’on sait par l’expérience que l’habituel a fait ses preuves, qu’il a donc une utilité ; Une coutume avec laquelle on peut vivre est démontrée salutaire, profitable, en opposition à toutes les tentatives neuves, non encore éprouvées. La coutume est, par suite, l’union de l’agréable et de l’utile, en outre elle n’exige aucune réflexion. Sitôt que l’homme peut exercer une contrainte, il l’exerce pour conserver et propager ses coutumes, car à ses yeux elles sont la sagesse garantie. De même une communauté d’individus contraint chaque élément isolé à une même coutume. On commet là cette faute de raisonnement : parce qu’on se trouve bien d’une coutume, ou du moins parce que par son moyen on conserve son existence, cette coutume est nécessaire, car elle passe pour la possibilité unique dont on peut se bien trouver ; le bien-être de la vie semble ne provenir que d’elle. Cette conception de l’habituel comme condition d’existence est poussée jusqu’aux plus petits détails de la coutume : comme l’intelligence de la causalité véritable est très réduite chez les peuples et les civilisations de niveau peu élevé, on aspire avec une crainte superstitieuse à ce que tout aille du même pas que soi ; même là où la coutume est pénible, dure, lourde, elle est conservée en vue de son utilité supérieure apparente. On ne sait pas que le même degré de bien-être peut exister avec d’autres coutumes, et que même on peut atteindre des degrés plus élevés. Mais ce dont on se rend bien compte, c’est que toutes les coutumes, fût-ce les plus dures, deviennent avec le temps plus agréables et plus douces, et que le régime le plus sévère peut se tourner en habitude et par là en plaisir.
Plaisir et instinct social. — Par ses rapports avec d’autres hommes, l’homme acquiert une nouvelle espèce de plaisir, qui s’ajoute aux sentiments de plaisir qu’il tire de lui-même ; par là il étend considérablement le domaine du plaisir en général. Peut-être bien des éléments qui rentrent dans ce genre lui sont-ils venus par héritage des animaux, lesquels éprouvent évidemment du plaisir quand ils jouent ensemble, par exemple la mère avec ses petits. D’autre part, qu’on réfléchisse aux rapports sexuels, qui font que toute femme presque paraît intéressante à tout homme en vue du plaisir, et réciproquement. Le sentiment de plaisir fondé sur les rapports humains fait en général l’homme meilleur ; la joie commune, le plaisir pris ensemble sont accrus ; ils donnent à l’individu de la sécurité, le rendent de meilleure humeur, dissolvent la méfiance, l’envie ; car on se sent mieux soi-même et l’on voit les autres se sentir mieux pareillement. Les manifestations de plaisir similaires éveillent l’image de la sympathie, le sentiment d’être des semblables : c’est ce que font aussi les souffrances communes, les mêmes orages, les mêmes dangers, les mêmes ennemis. C’est là-dessus sans doute que se fonde la plus ancienne association : elle a le sens d’une délivrance et d’une protection commune contre un déplaisir qui menace, au profit de chaque individu. Et de cette façon l’instinct social naît du plaisir.
Ce qu’il y a d’innocence dans les actions dites méchantes. — Toutes les « méchantes » actions sont motivées par l’instinct de la conservation ou, plus exactement encore, par l’aspiration au plaisir et la fuite du déplaisir chez l’individu ; or, étant ainsi motivées, elles ne sont pas méchantes. « Faire du chagrin en soi » n’existe pas, en dehors du cerveau des philosophes, aussi peu que « faire du plaisir en soi » (la pitié au sens de Schopenhauer). Dans la condition sociale antérieure à l’État, nous tuons l’être, singe ou homme, qui veut prendre avant nous un fruit de l’arbre, juste quand nous avons faim et courons vers l’arbre : c’est ce que nous ferions encore de l’animal en voyageant dans des contrées sauvages. — Les mauvaises actions qui nous indignent aujourd’hui le plus reposent sur cette erreur, que l’homme qui les commet à notre égard aurait son libre arbitre : que par conséquent il aurait dépendu de son bon plaisir de ne pas nous faire ce tort. Cette croyance au bon plaisir éveille la haine, le plaisir de la vengeance, la malice, la perversion entière de l’imagination, au lieu que nous nous fâchons beaucoup moins contre un animal, parce que nous le considérons comme irresponsable. Faire du mal, non par instinct de conservation, mais par représailles — est la conséquence d’un jugement erroné, et par cela même également innocent. L’individu peut, dans les conditions sociales antérieures à l’État, traiter d’autres êtres avec dureté et cruauté pour les effrayer ; c’est qu’il veut assurer son existence par ces preuves effrayantes de sa puissance. Ainsi agit le violent, le puissant, le fondateur d’État primitif qui se soumet les plus faibles. Il en a le droit, comme l’État le prend encore aujourd’hui ; ou, pour mieux dire, il n’y a point de droit qui puisse l’empêcher. La première condition pour que s’établisse le terrain de toute moralité, c’est qu’un individu plus fort ou un individu collectif, par exemple la société, l’État, soumette les individus, par conséquent les tire de leur isolement et les réunisse en un lien commun. La moralité ne vient qu’après la contrainte, bien plus, elle est elle-même quelque temps encore une contrainte à laquelle on s’attache pour éviter le déplaisir. Plus tard, elle devient une coutume, plus tard encore une libre obéissance, enfin presque un instinct : alors elle est, comme tout ce qui est dès longtemps habituel et naturel, liée à du plaisir — et elle prend le nom de vertu.
Pudeur. — La pudeur existe partout où il y a un « mystère » ; or c’est là une conception religieuse qui avait, aux plus anciens temps de la civilisation humaine, une grande extension. Partout il y avait des domaines limités, dont le droit divin interdisait l’accès, sauf sous certaines conditions : c’était tout d’abord une interdiction toute locale, en ce sens que certains emplacements ne pouvaient être foulés par le pied des profanes et que, dans leur voisinage, ceux-ci ressentaient épouvante et inquiétude. Ce sentiment fut de diverses façons transporté à d’autres objets, par exemple aux rapports sexuels, qui, étant un privilège et un adyton de l’âge plus mûr, devaient être soustraits aux regards de la jeunesse, pour son bien : la garde de ces rapports et leur sanctification étaient l’affaire de plusieurs divinités qui étaient censées placées en sentinelles dans l’appartement nuptial. (En langue turque, cet appartement s’appelle par cette raison Harem, « sanctuaire, » et par conséquent est désigné par le nom usité pour les portiques des mosquées). C’est ainsi que la royauté, centre d’où rayonne la puissance et l’éclat, est pour le sujet un mystère plein de secret et de pudeur : effet dont bien des restes se font encore sentir aujourd’hui chez des peuples qui ne comptent pas d’ailleurs parmi les pudiques. De même le monde entier des états intérieurs, ce qu’on appelle l’« âme », est actuellement encore un mystère pour tous les non-philosophes, à la suite de ce que, pendant un temps infini, il fut cru digne d’une origine divine, de relations avec la divinité : il est par suite un adyton et éveille la pudeur.
Ne jugez point. — On doit se garder, en considérant des époques anciennes, de s’engager dans un blâme injuste. L’injustice dans l’esclavage, la cruauté dans la sujétion de personnes et de peuples ne doivent pas se mesurer à notre mesure. Car en ce temps-là l’instinct de la justice n’était pas aussi développé. Qui osera reprocher au Genevois Calvin d’avoir fait brûler le médecin Servet ? Ce fut une action logique, qui découlait de ses convictions, et de même l’Inquisition avait sa justification. Qu’est-ce au reste que le supplice d’un seul homme en comparaison des éternels supplices de l’enfer pour presque tous ? Et cependant cette conception régnait alors par le monde entier, sans que l’horreur bien plus grande en fît un mal essentiel à l’idée d’un Dieu. Chez nous aussi, des sectaires politiques sont traités d’une manière dure et cruelle, mais étant accoutumés à croire à la nécessité de l’État, on ne sent pas en ce cas les cruautés autant que dans ceux où les conceptions nous répugnent. La cruauté envers les animaux qu’on trouve chez les enfants et chez les Italiens se ramène au défaut d’intelligence ; l’animal a été, particulièrement dans l’intérêt de la théorie cléricale, rejeté trop loin derrière l’homme. — Ce qui adoucit encore beaucoup d’horreurs et d’inhumanités dans l’histoire, auxquelles l’on voudrait à peine ajouter foi, c’est cette considération que l’ordonnateur et l’exécuteur sont des personnages différents : le premier n’a pas la vue du fait, ni par conséquent la forte impression sur l’imagination, le second obéit à un supérieur et se sent irresponsable. La plupart des princes et des chefs militaires font aisément, par le manque d’imagination, l’effet d’hommes cruels et durs sans l’être. — L’Égoïsme n’est pas méchant, parce que l’idée du « prochain » — le mot est d’origine chrétienne et ne correspond pas à la réalité — est en nous très faible ; et nous nous sentons libres et irresponsables envers lui presque comme envers la plante et la pierre. La souffrance d’autrui est chose qui doit s’apprendre : et jamais elle ne peut être apprise pleinement.
« L’homme agit toujours bien… » — Nous ne nous plaignons pas de la Nature comme d’un être immoral, quand elle nous envoie un orage et nous mouille : pourquoi nommons-nous immoral l’homme qui nuit ? Parce que nous admettons ici une volonté libre s’exerçant arbitrairement, là une nécessité. Mais cette distinction est une erreur. En outre : il est des circonstances où nous n’appelons pas immoral même celui qui nuit intentionnellement ; on n’a pas de scrupule, par exemple, à tuer intentionnellement une mouche, simplement parce que son chant nous déplaît, on punit intentionnellement le criminel et on le fait souffrir, pour nous garantir, nous et la Société. Dans le premier cas, c’est l’individu qui, pour se conserver ou même pour ne point prendre de déplaisir, fait souffrir intentionnellement : dans le second, c’est l’État. Toute morale admet le mal fait intentionnellement dans le cas de légitime défense : c’est-à-dire quand il s’agit de l’instinct de conservation ! Mais ces deux points de vue suffisent à expliquer toutes les mauvaises actions faites par des hommes contre des hommes : on veut se procurer du plaisir ou s’éviter de la peine ; dans l’un comme dans l’autre sens, il s’agit toujours de l’instinct de conservation. Socrate et Platon ont raison : quoi que l’homme fasse, il fait toujours le bien, c’est-à-dire ce qui lui semble bon (utile), selon son degré d’intelligence, l’étiage actuel de son raisonnement.
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