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Un couple roule de nuit dans un paysage ravagé par les incendies, sans certitude d'arriver quelque part. Dans un monde où écrire et lire deviennent suspects, l'amour et la poésie restent des gestes de résistance fragiles mais essentiels. Le roman, parsemé d'un millier de fragments de livres inséré à l'intérieur des pages, à la manière du roman-collage de Yak Rivais, Les Demoiselles d'A. ou du centon Les mille et une phrases, d'Éric Simon, mêle errance et réflexion sur la catastrophe écologique et l'effondrement culturel. Une forme de révolte créative face à l'effacement programmé. Une mémoire de secours, une bibliothèque secrète protégée des menaces extérieures qui rappelle « tout ce que la littérature peut nous offrir. Tout ce qu'elle mettait en partage. Les communautés d'affinités qu'elle engendrait. »
On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan, Éditions Aux forges de Vulcain, 2026.
Nous sommes pour quelques jours en banlieue d'une ville, il a tellement plu qu'il n'y a plus de berges d'un côté ou de l'autre du fleuve, quelques canards piquent du bec, 385. la lumière de ce début d'après-midi étincelait comme un banc de poissons rouges pris dans les mailles d'un filet bleu. 386. Nous avons trouvé une maison, un peu à l'écart d'une zone industrielle, inoccupée, les propriétaires sont encore en vacances, le privilège des retraités, la porte d'entrée était restée ouverte, 387. l'eau, l'électricité et le gaz fonctionnent, le courrier s'entasse dans la boîte aux lettres, pas de chiens ni de chat qu'un voisin viendrait nourrir. Le couple qui vit ici dont les photos partout s'étalent a même eu la prévenance de noter sur un calendrier mural le jour de leur retour des Canaries. Squatter et taper dans le frigo d'usagers de vols low-cost tranquillise tout à fait mes éventuels remords. La maison est confortable et - cerise sur le gâteau - une grande bibliothèque est à notre disposition.
Ma famille n'était ni belle, ni laide, simplement liée à un seuil, une frontière. 392. Mes parents n'ont jamais bougé, jamais déménagé, jamais changé d'emplois. L'idéal pour mon père était que rien jamais ne change jusqu'à la retraite tant attendue, depuis il pouvait veiller sur son monde. Sa place sur la terrasse. Sa chaise grise en plastique. Son cendrier. Le ciel. La porte. 393. Ils vivent dans un quartier pauvre, surpeuplé, à la périphérie de la ville dont je ne vois pas la beauté. 394. Ma mère et lui n'ont jamais compris pourquoi je m'étais inscrit aux Beaux-Arts, j'étais un élève sérieux, appliqué, j'obtenais de bons résultats scolaires, ils m'auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu'il faudrait le laisser suivre la science pour laquelle il montre le plus d'inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu'agréable, elle n'est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent. 395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n'étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art. 396. Ils ne m'ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n'a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, je n'ai guère d'illusion à ce sujet, 397. il n'a rien dit parce qu'agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu'il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l'inquiétude que lui causait mon état 398, j'étais exalté, je voulais d'un art qui mêle beauté et révolution.
Chaque ville est un espace inépuisable, un labyrinthe de pas infinis. 401. Le monde tout entier est devenu une scène animée, affairée, indifférente. 402. Je progresse, à la recherche d'une action à mener, je traverse une déprimante zone industrielle, pénètre dans une cité ; le plan d'urbanisme est quelque chose de triste qui accroît le néant, humilie la lumière et endurcit les cœurs 403. Les villes sont pareilles à ces châteaux du Moyen Âge que les seigneurs abandonnaient quand ils les avaient assez souillées du fumier de leurs tripes. 404. Partout le béton est couvert de tags colorés ne comportant jamais l'offrande d'une phrase ou d'un mot. Je tente de trouver de l'intérêt et même de la beauté aux fissures dans les murs. 405. Enfin, à l'angle d'une rue, je découvre un graffiti, écrit à la bombe jaune, Va-t'en enculer la Lune, 406. je pourrais presque pleurer de joie à la lecture de cette grossièreté ; au moins quelqu'un a pris la peine de tracer des lettres, d'écrire sans fautes, en respectant la typographie, ce qui est de plus en plus rare. Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilhã au Portugal, à côté de milliers d'autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d'énergie qu'une ville de 100 000 habitants. 407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique.
On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan, Éditions Aux forges de Vulcain, 2026.
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By Pierre MénardUn couple roule de nuit dans un paysage ravagé par les incendies, sans certitude d'arriver quelque part. Dans un monde où écrire et lire deviennent suspects, l'amour et la poésie restent des gestes de résistance fragiles mais essentiels. Le roman, parsemé d'un millier de fragments de livres inséré à l'intérieur des pages, à la manière du roman-collage de Yak Rivais, Les Demoiselles d'A. ou du centon Les mille et une phrases, d'Éric Simon, mêle errance et réflexion sur la catastrophe écologique et l'effondrement culturel. Une forme de révolte créative face à l'effacement programmé. Une mémoire de secours, une bibliothèque secrète protégée des menaces extérieures qui rappelle « tout ce que la littérature peut nous offrir. Tout ce qu'elle mettait en partage. Les communautés d'affinités qu'elle engendrait. »
On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan, Éditions Aux forges de Vulcain, 2026.
Nous sommes pour quelques jours en banlieue d'une ville, il a tellement plu qu'il n'y a plus de berges d'un côté ou de l'autre du fleuve, quelques canards piquent du bec, 385. la lumière de ce début d'après-midi étincelait comme un banc de poissons rouges pris dans les mailles d'un filet bleu. 386. Nous avons trouvé une maison, un peu à l'écart d'une zone industrielle, inoccupée, les propriétaires sont encore en vacances, le privilège des retraités, la porte d'entrée était restée ouverte, 387. l'eau, l'électricité et le gaz fonctionnent, le courrier s'entasse dans la boîte aux lettres, pas de chiens ni de chat qu'un voisin viendrait nourrir. Le couple qui vit ici dont les photos partout s'étalent a même eu la prévenance de noter sur un calendrier mural le jour de leur retour des Canaries. Squatter et taper dans le frigo d'usagers de vols low-cost tranquillise tout à fait mes éventuels remords. La maison est confortable et - cerise sur le gâteau - une grande bibliothèque est à notre disposition.
Ma famille n'était ni belle, ni laide, simplement liée à un seuil, une frontière. 392. Mes parents n'ont jamais bougé, jamais déménagé, jamais changé d'emplois. L'idéal pour mon père était que rien jamais ne change jusqu'à la retraite tant attendue, depuis il pouvait veiller sur son monde. Sa place sur la terrasse. Sa chaise grise en plastique. Son cendrier. Le ciel. La porte. 393. Ils vivent dans un quartier pauvre, surpeuplé, à la périphérie de la ville dont je ne vois pas la beauté. 394. Ma mère et lui n'ont jamais compris pourquoi je m'étais inscrit aux Beaux-Arts, j'étais un élève sérieux, appliqué, j'obtenais de bons résultats scolaires, ils m'auraient bien imaginé devenir magistrat ou - pire - banquier. Comment faire comprendre à des parents qui pensent avant tout au bonheur économique et matériel de leur enfant qu'il faudrait le laisser suivre la science pour laquelle il montre le plus d'inclination. Et même si celle de la poésie est moins utile qu'agréable, elle n'est pas de celles qui déshonorent ceux qui la possèdent. 395. Le débat a beau être vieux comme le monde, mes parents n'étaient pas prêts à avoir un fils qui veut devenir artiste ou écrivain. Comment faire comprendre à des non-lecteurs que lire n'est pas une vertu, mais bien lire est un art. 396. Ils ne m'ont pourtant pas interdit de suivre ma voie, mon père n'a sans doute pas approuvé ce que je voulais faire, je n'ai guère d'illusion à ce sujet, 397. il n'a rien dit parce qu'agir aurait risqué de provoquer du désordre, des ondes de choc dans une vie qu'il souhaitait par-dessus-tout lisse comme un lac gelé. Je soupçonne ma mère de lui avoir caché l'inquiétude que lui causait mon état 398, j'étais exalté, je voulais d'un art qui mêle beauté et révolution.
Chaque ville est un espace inépuisable, un labyrinthe de pas infinis. 401. Le monde tout entier est devenu une scène animée, affairée, indifférente. 402. Je progresse, à la recherche d'une action à mener, je traverse une déprimante zone industrielle, pénètre dans une cité ; le plan d'urbanisme est quelque chose de triste qui accroît le néant, humilie la lumière et endurcit les cœurs 403. Les villes sont pareilles à ces châteaux du Moyen Âge que les seigneurs abandonnaient quand ils les avaient assez souillées du fumier de leurs tripes. 404. Partout le béton est couvert de tags colorés ne comportant jamais l'offrande d'une phrase ou d'un mot. Je tente de trouver de l'intérêt et même de la beauté aux fissures dans les murs. 405. Enfin, à l'angle d'une rue, je découvre un graffiti, écrit à la bombe jaune, Va-t'en enculer la Lune, 406. je pourrais presque pleurer de joie à la lecture de cette grossièreté ; au moins quelqu'un a pris la peine de tracer des lettres, d'écrire sans fautes, en respectant la typographie, ce qui est de plus en plus rare. Tout autour de moi passent des gens occupés à parler tout seuls, ils bombardent les réseaux sociaux de leurs paroles, leurs idées, leurs rancœurs ; leur voix est stockée sur un disque durs dans la banlieue de Montréal au Canada ou aux environs de Covilhã au Portugal, à côté de milliers d'autres disques durs, dans un data center à la capacité de 30 pétaoctets, consommant autant d'énergie qu'une ville de 100 000 habitants. 407. Chaque publication vient accroître la demande énergétique.
On ne verra pas les fleurs le long de la route, Éric Pessan, Éditions Aux forges de Vulcain, 2026.
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