Dans l’étrange aventure qui mène Baudelaire sur les rives des Paradis artificiels, il y a une volonté constante de comprendre l’irréductible complexité de l’âme humaine. Plus que le “trip”, le poète cherche à percer d’insondables mystères.
Qu’est-ce que le cerveau humain, sinon un palimpseste immense et naturel ? Mon cerveau est un palimpseste et le vôtre aussi, lecteur. Des couches innombrables d’idées, d’images, de sentiments sont tombées successivement sur votre cerveau, aussi doucement que la lumière. Il a semblé que chacune ensevelissait la précédente. Mais aucune en réalité n’a péri. »
Bien avant la naissance de la psychanalyse, Baudelaire a l’intuition d’une topologie de la psyché : des “couches”, des strates de vécu, entassées les unes sur les autres, constituent la complexe richesse de notre cerveau. La raison raisonnante des Lumières vacille sous les attaques baudelairiennes : la sensibilité de la pensée est rendue tangible. La pensée n’est qu’un magma d’images, de sentiments et d’idées…
Toutefois, entre le palimpseste qui porte, superposées l’une sur l’autre, une tragédie grecque, une légende monacale, et une histoire de chevalerie, et le palimpseste divin créé par Dieu, qui est notre incommensurable mémoire, se présente cette différence, que dans le premier il y a comme un chaos fantastique, grotesque, une collision entre des éléments hétérogènes ; tandis que dans le second la fatalité du tempérament met forcément une harmonie parmi les éléments les plus disparates. Quelque incohérente que soit une existence, l’unité humaine n’en est pas troublée. Tous les échos de la mémoire, si on pouvait les réveiller simultanément, formeraient un concert, agréable ou douloureux, mais logique et sans dissonances.
Pour traduire son intuition, il a recours à une double image : celle du manuscrit moyenâgeux sur lequel des générations d’auteurs et de clercs ont réécrit des textes et la symphonie musicale. Métaphoriquement, le cerveau devient le théâtre où la musique permet au vécu – le palimpseste – de prendre tout son sens.
Souvent des êtres, surpris par un accident subit, suffoqués brusquement par l’eau, et en danger de mort, ont vu s’allumer dans leur cerveau tout le théâtre de leur vie passée. Le temps a été annihilé, et quelques secondes ont suffi à contenir une quantité de sentiments et d’images équivalente à des années. Et ce qu’il y a de plus singulier dans cette expérience, que le hasard a amenée plus d’une fois, ce n’est pas la simultanéité de tant d’éléments qui furent successifs, c’est la réapparition de tout ce que l’être lui-même ne connaissait plus, mais qu’il est cependant forcé de reconnaître comme lui étant propre.
Et le moyen de parvenir à cette unité? La mort ou l’opium : cette petite mort qui nous permet d’accéder à une “vue d’ensemble” cinétique de ce que nous sommes. Finalement chez Baudelaire, pour devenir qui l’on est, il faut passer par ce que l’on ne peut pas être sans cesser de vivre, l’exercice spirituel ultime : la mort. Mais comme l’expérience peut s’avérer sans retour, l’opium lui parait un bon expédiant.
L’oubli n’est donc que momentané ; et dans telles circonstances solennelles, dans la mort peut-être, et généralement dans les excitations intenses créées par l’opium, tout l’immense et compliqué palimpseste de la mémoire se déroule d’un seul coup, avec toutes ses couches superposées de sentiments défunts, mystérieusement embaumés dans ce que nous appelons l’o
“Le palimpseste de la mémoire se déroule d’un seul coup” : voilà un effet inattendu des paradis artificiels : élucider le mystère de la conscience humaine. Non pour oublier, mais pour stimuler le souvenir. Non pour noyer ses probl�[...]