
Sign up to save your podcasts
Or


Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Dieux, daimones, héros
Le daimôn le plus célèbre de l'historiographie de la religion grecque est assurément l'eniautos daimôn de J.E. Harrison, un artefact interprétatif forgé pour rendre compte, en contexte grec, de l'esprit de la végétation tel que J.G. Frazer l'avait conçu dans son célèbre Rameau d'or. Dans cette perspective, où transparaissent aussi les réflexions de Durkheim sur l'effervescence collective des rituels, les daimones sont censés appartenir aux strates « primitives » de la religion grecque, avant de devenir des theoi. Ce type de reconstruction crée une sorte de « roman des origines » où le daimôn émerge de temps primordiaux qui ne sont jamais datés. Pour sa part, L. Gernet, lui aussi profondément influencé par l'école sociologique française, ainsi que par les Götternamen de Usener, fait du daimôn une réalité divine impersonnelle, qui semble relever du mana cher à Durkheim. Le xxe siècle accordera davantage d'attention aux interprétations philosophiques, voire astrologiques, du daimôn. C'est ainsi que M. Detienne a étudié le daimôn dans le pythagorisme ancien. En introduction de son ouvrage sur le thème (1963), il épouse certaines des intuitions de Gernet en les exprimant dans le langage de C. Lévi-Strauss. Le daimôn devient alors un « signifiant flottant », ce qui veut dire qu'il n'a pas une valeur fixe.
En regard de ces différentes interprétations qui ont couru sur un bon siècle, c'est une grille d'analyse « polythéiste » que l'on tentera d'appliquer au daimôn dans les semaines qui viennent, afin d'aborder la question importante de la représentation, par les Grecs, de l'action divine dans le monde.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Dieux, daimones, héros
Le daimôn le plus célèbre de l'historiographie de la religion grecque est assurément l'eniautos daimôn de J.E. Harrison, un artefact interprétatif forgé pour rendre compte, en contexte grec, de l'esprit de la végétation tel que J.G. Frazer l'avait conçu dans son célèbre Rameau d'or. Dans cette perspective, où transparaissent aussi les réflexions de Durkheim sur l'effervescence collective des rituels, les daimones sont censés appartenir aux strates « primitives » de la religion grecque, avant de devenir des theoi. Ce type de reconstruction crée une sorte de « roman des origines » où le daimôn émerge de temps primordiaux qui ne sont jamais datés. Pour sa part, L. Gernet, lui aussi profondément influencé par l'école sociologique française, ainsi que par les Götternamen de Usener, fait du daimôn une réalité divine impersonnelle, qui semble relever du mana cher à Durkheim. Le xxe siècle accordera davantage d'attention aux interprétations philosophiques, voire astrologiques, du daimôn. C'est ainsi que M. Detienne a étudié le daimôn dans le pythagorisme ancien. En introduction de son ouvrage sur le thème (1963), il épouse certaines des intuitions de Gernet en les exprimant dans le langage de C. Lévi-Strauss. Le daimôn devient alors un « signifiant flottant », ce qui veut dire qu'il n'a pas une valeur fixe.
En regard de ces différentes interprétations qui ont couru sur un bon siècle, c'est une grille d'analyse « polythéiste » que l'on tentera d'appliquer au daimôn dans les semaines qui viennent, afin d'aborder la question importante de la représentation, par les Grecs, de l'action divine dans le monde.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Dieux, daimones, héros
Le daimôn le plus célèbre de l'historiographie de la religion grecque est assurément l'eniautos daimôn de J.E. Harrison, un artefact interprétatif forgé pour rendre compte, en contexte grec, de l'esprit de la végétation tel que J.G. Frazer l'avait conçu dans son célèbre Rameau d'or. Dans cette perspective, où transparaissent aussi les réflexions de Durkheim sur l'effervescence collective des rituels, les daimones sont censés appartenir aux strates « primitives » de la religion grecque, avant de devenir des theoi. Ce type de reconstruction crée une sorte de « roman des origines » où le daimôn émerge de temps primordiaux qui ne sont jamais datés. Pour sa part, L. Gernet, lui aussi profondément influencé par l'école sociologique française, ainsi que par les Götternamen de Usener, fait du daimôn une réalité divine impersonnelle, qui semble relever du mana cher à Durkheim. Le xxe siècle accordera davantage d'attention aux interprétations philosophiques, voire astrologiques, du daimôn. C'est ainsi que M. Detienne a étudié le daimôn dans le pythagorisme ancien. En introduction de son ouvrage sur le thème (1963), il épouse certaines des intuitions de Gernet en les exprimant dans le langage de C. Lévi-Strauss. Le daimôn devient alors un « signifiant flottant », ce qui veut dire qu'il n'a pas une valeur fixe.
En regard de ces différentes interprétations qui ont couru sur un bon siècle, c'est une grille d'analyse « polythéiste » que l'on tentera d'appliquer au daimôn dans les semaines qui viennent, afin d'aborder la question importante de la représentation, par les Grecs, de l'action divine dans le monde.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Dieux, daimones, héros
Dans le cadre du polythéisme grec, dieux et héros sont des éléments essentiels auxquels n'a pas forcément rendu justice le « tout au rituel » qui a pu prévaloir à certains moments de l'étude de la religion grecque antique. Car si rituel il y a, nous devons, en tant qu'observateurs externes du système en question, tenir compte des destinataires auxquels ils sont voués. Or, ce monde supra-humain est peuplé d'entités aux statuts divers et reçoivent des appellations génériques du type theoi, hērōes, daimones. Afin de comprendre la portée de telles distinctions en termes de statut et de puissance d'action, la notion de daimôn – que l'on se gardera de traduire par « démon » – est au cœur des investigations de cette année de cours. Une première étape consiste à évoquer quelques moments importants de l'historiographie de cette notion, depuis le milieu du XIXe siècle. Après deux brèves études par E.A. Ukert (1850) et E. Gerhard (1852), dans la grande tradition de l'Altertumswissenschaft, J.-A. Hild publie en France, en 1881, une monographie intitulée Étude sur les démons dans la littérature et la religion des Grecs, qui reste encore aujourd'hui le seul ouvrage de synthèse sur le thème, et qui aboutira à la rédaction de l'article « Daemon » par ce même auteur dans le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines (1896). L'ouvrage de F.G. Welcker (Griechische Götterlehre, 1857-1862) et celui d'H. Usener (Götternamen, 1896) sont également illustratifs de la manière dont cette période aborde la question des origines de la religion grecque et inscrit les daimones dans une sorte de typologie du divin qui oppose les « grands » et les « petits » dieux. Il faudra comprendre comment s'est opérée l'assimilation entre daimones et « dieux mineurs », quel est son ancrage éventuel dans le discours des Grecs eux-mêmes et ce que nous pouvons en faire pour mieux comprendre la manière dont ils se représentaient la puissance des dieux.
Vinciane Pirenne-Delforge
Collège de France
Religion, histoire et société dans le monde grec antique
Année 2018-2019
Dieux, daimones, héros
Dans le cadre du polythéisme grec, dieux et héros sont des éléments essentiels auxquels n'a pas forcément rendu justice le « tout au rituel » qui a pu prévaloir à certains moments de l'étude de la religion grecque antique. Car si rituel il y a, nous devons, en tant qu'observateurs externes du système en question, tenir compte des destinataires auxquels ils sont voués. Or, ce monde supra-humain est peuplé d'entités aux statuts divers et reçoivent des appellations génériques du type theoi, hērōes, daimones. Afin de comprendre la portée de telles distinctions en termes de statut et de puissance d'action, la notion de daimôn – que l'on se gardera de traduire par « démon » – est au cœur des investigations de cette année de cours. Une première étape consiste à évoquer quelques moments importants de l'historiographie de cette notion, depuis le milieu du XIXe siècle. Après deux brèves études par E.A. Ukert (1850) et E. Gerhard (1852), dans la grande tradition de l'Altertumswissenschaft, J.-A. Hild publie en France, en 1881, une monographie intitulée Étude sur les démons dans la littérature et la religion des Grecs, qui reste encore aujourd'hui le seul ouvrage de synthèse sur le thème, et qui aboutira à la rédaction de l'article « Daemon » par ce même auteur dans le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines (1896). L'ouvrage de F.G. Welcker (Griechische Götterlehre, 1857-1862) et celui d'H. Usener (Götternamen, 1896) sont également illustratifs de la manière dont cette période aborde la question des origines de la religion grecque et inscrit les daimones dans une sorte de typologie du divin qui oppose les « grands » et les « petits » dieux. Il faudra comprendre comment s'est opérée l'assimilation entre daimones et « dieux mineurs », quel est son ancrage éventuel dans le discours des Grecs eux-mêmes et ce que nous pouvons en faire pour mieux comprendre la manière dont ils se représentaient la puissance des dieux.
From the publisher's feed
Depuis 2017, Vinciane Pirenne-Delforge est titulaire de la chaire Religion, histoire et société dans le monde grec antique. Les différents termes de cet intitulé désignent les éléments constitutifs…
La religion grecque est un polythéisme, ce qui évoque d'emblée une multiplicité de figures divines. Mais la pluralité qu'exprime le terme ne concerne pas seulement les entités suprahumaines auxquelles les Grecs ont rendu hommage pendant presque un millénaire. Toutes les composantes de leur religion, des représentations aux pratiques, relèvent d'un large éventail de possibles, non pas fondés sur des dogmes ou sur une révélation, mais sur des normes culturellement déterminées et des traditions narratives. Afin de comprendre un tel foisonnement de dieux et de rituels, il convient d'en restituer soigneusement les contextes et de faire droit à la complexité d'une culture dont l'apparente familiarité est un héritage trompeur. L'objectif des recherches menées au sein de la présente chaire est précisément de rendre compte des lignes de force qui structurent l'imaginaire des Grecs, ainsi que des pratiques qu'il induit et qui le constituent.