Midi Bascule

S2E13 Chronique de José - C'est dur l'esprit de Noël


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J’avais promis la semaine passée que l’esprit de Noël règnerait dans mes chroniques en décembre, mais vous ne me rendez pas la tâche facile, Midi Bascule, avec vos thématiques. Déjà que j’ai dû consulter Wikipédia à Esprit de Noël pour essayer de comprendre à quoi je m’étais engagé et que tout ce que j’ai trouvé c’est que c’est le titre d’un épisode de South Park… Merci Wikipédia! Mais je ne crois pas qu’apprendre que l’épisode en question s’est d’abord appelé Le Cycle du caca avant d’être rebaptisé The Spirit of Christmas (Jesus Vs Santa) puisse contribuer en quoi que ce soit à m’aider à tenir parole.



Quand on pense que la plupart des gens s’informent sur ça pour tenir la moindre conversation ou clasher les autres sur les réseaux sociaux, on comprend mieux pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux à déambuler la nuit en campagne en agitant les bras en l’air dans l’espoir d’un enlèvement extraterrestre. Qu’est-ce que vous voulez, c’est pas plus ridicule que d’aller voter dans l’espoir de faire bouger écologiquement les choses. Franchement, entre mandater des gens pour aller en jet à Charm el-Cheikh et qui en foutent pas une à la Cop 27, ou confier sa destinée à des aliens, je me demande ce qui est le plus irrationnel.



Bon, allez, je me concentre sur la thématique de l’émission, c’est parti pour un spécial Demain, touxtes fluides?

Alors déjà je constate un optimisme contestable dans l’énoncé en raison de la présence insolite de l’adverbe demain en ouverture de la question. Demain compris non pas au sens littéral de demain, le jour qui succède à l’aujourd’hui mais de l’avenir. Je ne sais pas qui a titré l’émission mais cette personne n’a pas du tout le nez sur les courbes des pénuries d’énergie en cours, ou celles de l’inflation, ni sur les Celsius en Antarctique et autres joyeusetés contemporaines, parce que si c’était le cas, on aurait plutôt eu droit à un beaucoup plus cash et pragmatique: Baisons pendant qu’il est encore temps. Et là, je pense qu’on aurait mis tout le monde d’accord. Enfin, surtout celle et ceux qui ne sont pas trop occupés à tenter de rejoindre un pays «civilisé» sur des embarcations de misère ou à simplement ne pas crever de froid sur un trottoir en décembre à côté des derniers iPhones dans une vitrine et d’une manchette de pub pour l’Euromillion qui annonce qu’il y a 125 millions à gagner ce vendredi au tirage au sort.



Et puis, je ne vois pas pourquoi, parce que c’est un droit éthique imprescriptible, que chaque personne puisse exprimer ce qu’elle est, au moment où elle est de sa vie, avec qui elle le souhaite et qui le souhaite aussi, de la façon dont elle en a le désir, il faudrait qu’on y passe touxtes demain.



Merci bien mais je me sens plutôt en conformité avec moi en tant qu’hétéro cis mec monogame, ça va. J’ai le genre, allez, soyons fous, risquons le mot: vintage, de ce côté-là, statique plutôt que fluide, genre le monolithe dans 2001 tu vois, mais sans les singes autour, et c’est bon aussi. Non, moi, le côté fluide, c’est plutôt pour me faufiler dans un tram bondé ou esquiver les bourrés sur mon passage quand je rentre tard chez moi le week-end et qu’un gars veut absolument devenir mon meilleur pote simplement parce qu’il me voit avec une clope allumée sur le trottoir d’en face à 2h du mat’. Il y a des milliards de façon d’être fluide.



Il y en a c’est en votant écolo libéral. Pourquoi choisir quand on peut cumuler la bonne conscience et la prospérité du marché en même temps. D’autres, c’est en se prenant la carte fidélité de la Coop ET de la Migros, avec un petit tour chez Alligro pour l’alcool. Un summum de l’intersectionnalité en Suisse. 



Non, moi j’dis, quand tu commences à regarder le monde avec les lunettes de la fluidité, tu t’aperçois qu’il y a du fluide partout, à chaque instant. A part chez les tripés de l’identité. Les moi-moi-moi, les nous-nous-nous. Sérieux, est-ce qu’il y a des gens qui arrivent à coïncider réellement avec leur identité? Qui croient qu’ils sont réellement ce qu’ils croient qu’ils sont. Mais non, mais non, tu es infiniment plus que tout ça, plus qu’un drapeau sur un passeport, une couleur de peau, la morphologie de ton entre-jambe ou la place que tu crois occuper en ce moment dans la pyramide alimentaire.



La moindre minute de lucidité qui te saisit quand, par exemple, tu viens de te faire larguer t’apprend immédiatement que non, tu n’es pas cet être penaud et désabusé, qui ne mérite pas d’être aimé, à deux doigts de chanter du Brel à en déchirer la nuit, sur ce banc de hasard où tu es venu t’échouer sans même savoir comment tu t’es retrouvé là. Non, ça, c’est arrivé à une vieille peau de toi-même que tu viens d’ailleurs à l’instant d’abandonner là, sur le banc. T’inquiète, c’est du biodégradable, la chrysalide ça salit pas, au matin, il en restera rien.



L’idée d’une continuité avec toi-même n’est qu’une idée, on passe toujours d’une potentialité de soi à une autre, ce qu’il y a de consistant en soi est à tout jamais insaisissable mais présent à la fois, et les mots ne le saisissent qu’à grand peine et comme par effraction, à la façon de l’irruption irrépressible de l’amour d’un être à un être.



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Emission diffusée en direct sur Radio Vostok, le 2 décembre 2022

Publié le 5 décembre 2022

Crédits photo: © Anne Bouchard

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