Midi Bascule

S2E14 Chronique d’Olivier - Une chanson d’encre et de papier


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Dans ce match entre analogique et numérique, entre matière et dématérialisation, au vu de mes deux cents dernières chroniques, vous vous doutez bien que je fais partie de la team matière. Même s’il est des cas où la matière, c’est chiant. Oui parce que ça résiste la matière, ça pèse son poids la matière, ça ne se déplace pas aussi facilement qu’on glisse un fichier dans la poubelle de son ordinateur. Et pour ce qui est de la littérature, on se demande bien pourquoi des nostalgiques, pas si rares que ça d’ailleurs, persistent à ingurgiter romans, essais et poésie sous la forme incroyablement vintage de livres papier. Quelle mouche nous a piqués alors que le numérique, c’est de toute évidence le meilleur des mondes possibles, avec ses liseuses et ses ouvrages dématérialisés téléchargeables en deux ou trois clics… Avec ses magnifiques terres vierges tout entières dévolues à la liberté d’expression, où l’on débat entre gens de bonne compagnie, si l’on arrive à slalomer bien sûr entre les tweets de Kanye West se disant groupie d’Adolf Hitler, les défécations verbales d’un Trump proclamant que le réel ne s’est pas produit ou les délires complotistes de votre oncle, bac moins 5 mais persuadé que seul l’Etat profond est responsable de ses malheurs, plus les Bougnouls peut-être, plus les médias gauchiasses, plus les médecins nazis à la botte des pharmas, etc. etc.



Mais revenons à ce drôle d’objet qu’est le livre papier. Un objet qui, à deux occasions au moins, peut se transformer en calamité. Allons-y par ordre croissant de désagrément. Les vacances tout d’abord. Si vous avez l’imprudence d’être un gros lecteur et un amateur de pavés, vous allez souffrir au moment de faire vos bagages! Ah ben oui, rapport au poids et au volume des briques que vous voulez emporter. Ici, plusieurs solutions s’offrent à vous. Vous pouvez engager un sherpa – mais là c’est le budget qui va morfler. Sinon, et si vous projetez des vacances en famille, le plus simple sera d’alléger la charge en envoyant les gosses en colo. C’est très bien la colo, c’est très formateur pour ces graines d’anarchistes. Je recommande! Et ainsi, les lardons en moins, et donc leurs valises avec six paires de sneakers, quinze futes baggy et autant de sweats à capuche en moins aussi, vous serez libre d’embarquer l’intégrale de Simenon ou de Stephen King. L’autre cas où le livre papier pose problème, c’est lorsque vous déménagez. Dès que votre bibliothèque compte quelques centaines d’ouvrages, voire des milliers, attention: vous en prenez pour des jours entiers. Des jours à épousseter votre collection et à déposer vos précieux exemplaires dans des sacs Migros… ou des cartons à bananes, si vraiment vous détestez les personnes qui vont vous aider à déménager.



Mais qu'y-a-t-il d'attrayant dans le format classique? Eh bien ce que vous appellez le format classique, il permet déjà de faire criser les rageux, et rien que ça c’est le bonheur. Prenez, à côté du livre, la presse satirique par exemple. Il y a un plaisir de gourmet qui consiste, dans un transport public bondé, à se plonger dans la lecture du Canard enchaîné. Vous voyez Le Canard enchaîné ? Déplié, ce journal a la superficie d’un petit porte-avions. Quel délice que de le déployer complètement sous le nez des neuneus qui voyagent dans le même tram ou le même train que vous! Après tout, ce n’est que légitime défense, puisque ces mêmes neuneus hésitent pas à empiéter sur votre espace vital avec leurs vidéos à la bande-son désolante ou le partage tous azimuts de leurs conversations téléphoniques privées… 



Allons plus loin encore. Le livre papier est irremplaçable parce qu’il témoigne d’une relation charnelle à l’art et à la connaissance. C’est un objet qui remplit parfaitement sa fonction. Certains toxicologues affirment que la cigarette a eu un tel succès car elle est le mode d’administration idéal de cette drogue qu’est la nicotine. Eh bien le livre papier, c’est un peu la cigarette de l’esprit. Pour qui veut sa dose de fiction, son fix de littérature, le livre papier offre un confort d’utilisation maximal. A peine ouvert, il délivre la substance psychotrope directement au cerveau par l’entremise des yeux. Il n’a besoin pour ce faire que d’une seule source d’énergie: vous, lectrice ou lecteur! Pas besoin de batterie, de chargeur, de réseau, d’écran. Pas de mise à jour. Pas de bug! Le contraste de l’encre sur le papier procure une lisibilité inégalable, même en plein soleil. Et qui dira le bonheur de déguster un bon roman sans être interrompu par des notifications Insta, Facebook, LinkedIn, Trello, mail et tutti quanti? Le livre papier, c’est UN bel objet, presque à chaque fois un prototype, qui délivre UN contenu, qui ne fait que ça et qui le fait bien. Infiniment mieux en tout cas que les bidules électroniques qu’on décore pour certains du qualificatif d’intelligents, sans doute par analogie avec le principe des vases communicants.



Tu sais quoi Marie-Eve? Que vienne le blackout généralisé, que vienne le grand effondrement! Quand tous les survivalistes se seront pendus dans leur bunker… Evidemment, c’est bien beau d’avoir 30 ans de provisions en conserves et des flingues, mais déjà Netflix et le cinoche vous oubliez, alors si en plus toute votre bibliothèque repose dans une tablette inutilisable, c’est un coup à se faire une déprime suicidogène… bref, quand les survivalistes se seront pendus, venez chez moi, j’organiserai des orgies littéraires, on se lira des histoires, on se roulera tout nus dans des volumes éparpillés au sol et nous serons les bacchantes de ce dieu revenu en grâce: le livre papier.



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Emission diffusée en direct sur Radio Vostok, le 9 décembre 2022

Publié le 12 décembre 2022

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