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S2E15 Chronique d’Olivier - Cher ami l'inclusiviste


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Cher ami inclusiviste,



Tu me pardonneras, je l’espère, de m’adresser à toi en usant de ce bon vieux genre non marqué qu’est le masculin générique à valeur de neutre. En fait non, je sais que tu ne me pardonneras pas, car tu es plutôt rancunier. Mais bon, te désignant ainsi, je peux au moins aboutir à un degré d’abstraction qui me permet de m’adresser à tous en te parlant à toi. Que tu sois un homme ou une femme, que tu sois cisgenre ou pas, hétéro ou homo, queer, intersexe ou agenré, que tu sois par-dessus le marché bègue, roux, athée, dépressif ou gaucher ne change rien à l’affaire: la formule «cher ami» t’inclut toujours en tant que destinataire de cette lettre.



Je serai cash: sur le principe, ton combat pour une langue épicène m’est plutôt sympathique. Et pourtant, j’ai quelques menus reproches à te faire.



Je t’ai ainsi souvent pris, cher ami, en flagrant délit de gérontophobie. Oui oui, tu carbures à la haine du vieux, cela semble évident. En tout cas, ça transparaît clairement dans les moqueries et les critiques acides que tu réserves par exemple à l’Académie française. Que n’a-t-on pas entendu quand les académiciens ont parlé de «péril mortel» au sujet de l’écriture inclusive! L’occasion de se taper de vraies bonnes barres de rire! «Oh les cons cacochymes et séniles !

Bon, plusieurs points sont à relever ici. D’abord, dis voir mon cochon, c’est pas très inclusif tout ça. Disqualifier son contradicteur en raison de son âge, c’est pas jojo, c’est même assez symptomatique d’une société qui a un problème avec l’Histoire, avec le passé. 



Autre pomme de discorde mon ami: ta néophilie désolante. Si je ne m’abuse, tu veux réformer la langue. Pas suivre ou documenter son évolution, non non, tu veux la transformer à la schalgue, ici et maintenant. Pourquoi pas ? C’est ton droit après tout… Sauf que moi, vois-tu, s’il me prenait la fantaisie de vouloir… je sais pas… changer la forme du manche de toutes les casseroles pour la rendre moins odieusement phallique… eh bien même si les casseroles «appartiennent» à tout le monde, comme la langue, j’aurais tendance à accorder un certain crédit aux professionnels, aux chefs de cuisine qui commenteraient l’ergonomie de mes envies de réforme. Alors pourquoi n’écoutes-tu pas, cher ami, les écrivains, les journalistes, les rédacteurs, bref tous ceux qui produisent de l’art et de la connaissance en faisant une utilisation professionnelle de la langue? OK tu en écoutes certains peut-être, mais pas les membres de l’Académie française, c’est sûr. Alors que je vais te dire : se proclamer immortel,porter un costume qu’on jurerait découpé dans les rideaux de Buckingham Palace et une épée, y a naturellement rien de plus punk aujourd’hui!



Parmi tes exigences, il y en a de sensées, je pense à la féminisation des noms de métier ou de fonction par exemple. Je comprends sans peine qu’une femme préfère être qualifiée de Première ministre, d’autrice ou de doctoresse. Par contre, j’ai un gros problème avec ta bouse typographique favorite: j’ai nommé le point médian. Et là, je te reproche d’être tout simplement un escroc. D’abord, ton point médiann’inclut pas, puisqu’il exclut au contraire la plupart du temps tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans la binarité de genre homme-femme. C’est plutôt ennuyeux. Ensuite, d’accord, tu colles des « e »partout et tu crois avoir fait le taf, avoir accordé enfin un max de visibilité aux femmes. Alors que cette visibilité est obtenue façon communautarisme typographique, la marque du féminin étant corsetée, isolée à l’aide de points médians. Quoi, c’est ça ta révolution féministe? Sérieux? Perso, je trouve ça léger, et je me sentirais pas particulièrement représenté par la présence d’une malheureuse voyelle prise en sandwich entre deux points, fussent-ils médians. En plus mon ami, surtout mon ami, ton usage du point médian tous azimuts revient à semer des gonades un peu partout autour de toi, quel que soit le texte, son propos, son objectif. Or, navré de te l’apprendre, mais il est quantité de textes dans lesquels la question du genre n’est PAS pertinente. Et à force de la rappeler tout le temps, quelle que soit la nature de ce que tu veux communiquer, histoire bien sûr d’afficher publiquement tes vertus inclusivistes, eh bien c’est comme si tusaccageais un concert de musique baroque à coups de vuvuzelas. Tu aimes la vuvuzela? Moi non plus, c’est bien ce qui me semblait.



Enfin, pour conclure de manière espiègle, je dois aussi te taxer de collabo, mon ami inclusiviste. Je m’explique. Il y a peu, j’ai vu apparaître dans mon fil Insta le hashtag balancetastartup. Un jour, j’y découvre une série de témoignages disant en substance : «ouah mon responsable me répétait faut être cachou, t’es pas cachou là, et il multipliait les allusions cochonnes, les invitations à me droguer en soirée et à coucher avec lui, avec paluches baladeuses et tutti quanti». Au bout d’un moment, je me suis dit : d’accord, cachou, c’est peut-être le nom de la boîte. Et j’ai vérifié sur la Toile. Et oui, c’était bien ça: Le Cachou est un annuaire culturel et de loisirs couvrant plusieurs villes françaises. J’ai parcouru le site. Et vous dire que j’ai ri serait mentir: j’ai hurlé de rire en me disloquant la rate! Parce que tout le site était rédigé dans la plus évangélique des écritures inclusives, avec des points médians étalés partout comme des titres de noblesse féministe. Sur le site de cette start-up dont bien des cadres, donc, étaient de fieffés harceleurs, des bâtards de première. J’aimerais que tu aies un instant, cher ami inclusiviste, une pensée émue pour toutes les jeunes femmes qui ont postulé dans cette entreprise, ces femmes d’autant plus mises en confiance que la start-up parlait le langage de la vertu épicène. Grâce à ton militantisme intempestif, mon ami, tu as réussi un exploit: concevoir un langage d’apparat qui servira d’appeau à gonzesses pour les hommes malintentionnés.



Sans doute est-ce là le génie propre de la langue inclusive: mépriser le passé, développer une obsession maladive pour les questions de genre et fournir des armes aux pires crapules. Mon cher ami, désolé, mais je ne te félicite pas...



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Emission diffusée en direct sur Radio Vostok, le 16 décembre 2022

Publié le 19 décembre 2022



 

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