Midi Bascule

S2E35 Chronique de José - Élégie de l'aphasie


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Va le vent, emporte tout

Puisqu’il ne restera rien

De tous ceux qui vivent

De toutes celles qui arpentent la terre

Vivent, passent et aiment



À nos mélancolies

Au temps où tout s’abîme



Que même les mots ne retrouvent pas



Toutes les luttes vont à l’oubli

Et nos lâchetés aussi

Le merveilleux des vies

Et leur indignité

Les chambres où s’accomplissaient les miracles



Regarde ce que ça fait aux corps

Vivre

Ils ne se déconstruisent pas

Ils se décomposent



Avant la cendre

Ou la terre

Il y a la chute progressive

Minutieuse

Du peu de soi

En presque rien

Jusqu’à

Tout-à-fait rien



Et autour         les témoins



A qui le tour viendra



Tout d’abord tu crois que non

Que tout sera là de toute éternité



Et c’est l’amour qui le premier t’enseigne que non



Nos peaux se tiennent dans des replis

Dans des renfoncements de chair



Déjà l’étreinte n’est plus

Où s’est-elle déposée pour être à ce point perdue

Qui même recommencée est à nouveau perdue



Et c’est pour ça que les amants se serrent la nuit

À en mourir

Que les pères et les mères connaissent la joie des larmes

Qu’ils choient l’enfant dans leur bras

Et les enfants et les enfants de leurs enfants

qui sont l’éternité pour un instant



Tu n’avais plus les mots pour nommer

Ni ta pensée ni le réel

Tu n’avais que tes yeux



Toujours tout devenait

De plus en plus infranchissable

Du dedans au dehors de toi

Au dehors de toi c’était maintenant très loin

C’était là-bas

De l’autre côté d’une frontière arrogante

Hostile

Que tu ne reconnais pas



Là, tu trembles

Et il te faut le secours de tout ton souffle

Pour aboutir

Encore une fois

L’expression familière

Communicante

En bordure de tes lèvres

Mais où se tient

Quasi indiscernable

Quand même un monde



Parce que c’est dit avec le grain de ta voix

À toi seule

Avec toi toute entière en tes mots



Et où se loge

Aussi

Si mystérieux cela soit-il

Tout ce qu’il te reste de corps

Et ta mémoire



Elle qui ne gît plus que dans des transes intimes

Toutes tues au dedans de toi

Que rien ne saurait exprimer

Ou alors avec un soin extrême



Ici c’est une chanson

Là des sons qui sortent de ta bouche

Qui forment de simples mots

Des notes éparses

Presque

Un début de mélodie



Et c’est parce que c’est ta voix

Ou ce qui fut ta voix

Que leur est conféré

Ce petit supplément

Ce nous-ne-savons-tous-quoi

Sans quoi rien n’a de sens

Sans quoi les mots sont morts

Mais pourtant pas les êtres qui les prononcent



Au feu les dictionnaires, je veux ta voix avec des mots dedans

Pas le papier des phrases



Je ne comprends pas qu’on soit à ce point flanqué de bruit

Rapetissé en bavardages

Le langage n’est pas ça

Là où le langage s’effondre, là ça se sait

Ce que c’est que le langage



Nos machines sont là

Indifférentes

Où sont gravées les vies passées

Les instants perdus

Pas d’état d’âme pour la machine

Elle est là impavide et molle

Et les vivants agenouillés devant

En désespoir de cause



 



De l’autre à l’autre c’est ce que nous sommes



La solitude, bien sûr, ça va quand on est tout entier



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Émission enregistrée au Forum Meyrin le 14 avril 2023 et diffusée sur Radio Vostok le 9 juin 2023

Publiée le 12 juin 2023

Crédits photo: Anne Bouchard

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