Edgar Lejeune est historien des sciences, actuellement post-doctorant au sein de la Chaire d'Excellence en Édition Numérique de Rouen (dir : Marcello Vitali-Rosati). Ses recherches visent à raconter l'histoire de la transformation des cultures scientifiques à l'ère numérique, et plus particulièrement de la production, l’usage et la circulation des textes. Il s'intéresse à l'histoire des humanités numériques, à l'histoire de l'historiographie et à l'histoire des instruments savants numériques. Docteur de l'Université Paris-Cité, il a été post-doctorant ou chercheur invité à l'Université d'Angers, à l'EHESS, à l'Institut Max Planck d'histoire des sciences, à l'École française de Rome, à la BNF et au Centre Vossius.
En 1964, David Herlihy, historien de l’Université du Wisconsin et Christiane Klapisch-Zuber, historienne du Centre de Recherches Historiques de la VIe section de l’EPHE, s’engagent dans l’édition sur cartes perforées IBM à 80 colonnes d’un monument d’archives du Quattrocento : le castasto florentin de 1427. Composé de plus de 60 000 déclarations de chefs de familles de Florence et son contado, le catasto offre des informations démographiques et économiques sur plus de 260 000 personnes. La minutie des agents fiscaux florentins en fait une source d'une précision et d'une richesse inégalées pour l'époque. Toutes les familles du territoire, même les plus pauvres, ou celles qui vivaient dans les zones les plus reculées, avaient rempli une déclaration qui prenait la forme d'un inventaire complet de toutes leurs formes de richesse. En raison de son ampleur, ce matériel n'avait toutefois été exploité que partiellement jusque-là, ou dans le cadre de recherches ponctuelles (Conti, 1965 ; Herlihy, 1967). La proposition d'Herlihy et Klapisch-Zuber était beaucoup plus ambitieuse. Dès 1966, ils mettent sur pied une équipe de recherche interdisciplinaire composée de médiévistes, de démographes, d’informaticiens, de cartographes, mais aussi de photographes et de « petites mains » à même de contribuer au dépouillement des archives. Une compagnie privée est même sollicitée pour perforer les cartes. Leur objectif est clair : créer une « édition du catasto pour l’ordinateur », qui doit permettre à tout chercheur intéressé de « programmer les données comme il le souhaite, en fonction de ses objectifs de recherche »1. Ce faisant, ils s’engagent dans l’invention d’un mode d’édition qui doit aboutir à la transformation d’une source médiévale en une base de données relationnelles enregistrée sur bande magnétique. Dans la présente communication, je propose de présenter les tensions épistémologiques qui naissent entre démographes et médiévistes autour de l’édition des âges des citoyens florentins. L’âge est-il une réalité démographique ? Ou une représentation sociale ? Je montrerai que l’édition des données sur cartes perforées est le résultat d’options méthodologiques et épistémologiques aux frontières de trois disciplines : l’histoire médiévale, la démographie et les statistiques. Je présenterai les négociations qui aboutissent à certains de ces choix, et éclaireraient ce qu’ils révèlent des cultures épistémiques qui se rencontrent au sein de ce projet. Cette analyse permettra de discuter des relations entre archives, données et épistémologie.