À la Fenêtre, pendant la nuit in Les Contemplations (1856), Livre VI, « Au bord de l'infini », Victor HugoIllustration Xabier Moingeon - https://xabiermoingeon.wordpress.comILes étoiles, points d’or, percent les branches noires ;Le flot huileux et lourd décompose ses moiresSur l’océan blêmi ;Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,Comme un homme endormi.Tout s’en va. La nature est l’urne mal fermée.La tempête est écume et la flamme est fumée.Rien n’est hors du moment,L’homme n’a rien qu’il prenne, et qu’il tienne, et qu’il garde.Il tombe, heure par heure, et, ruine, il regardeLe monde, écroulement.L’astre est-il le point fixe en ce mouvant problème ?Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même ?Le sera-t-il toujours ?L’homme a-t-il sur son front des clartés éternelles ?Et verra-t-il toujours les mêmes sentinellesMonter aux mêmes tours ?IINuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes ?Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtesToujours les mêmes cieux ?Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturneS’ouvrir de nouveaux yeux ?Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres ?Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastresLuire à notre oeil mortel,Dans cette cathédrale aux formidables porchesDont le septentrion éclaire avec sept torches,L’effrayant maître-autel ?A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposesNotre oeil dans le péril ?Ne verrons-nous jamais sous ses grandes haleinesD’autres fleurs de lumière éclore dans les plainesDe l’éternel avril ?Savons-nous où le monde en est de son mystère ?Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terreDont la bave reluit,À nous qui n’avons pas nous-mêmes notre preuve,Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuveSur le front de la nuit ?IIIDieu n’a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes ?N’en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes ?Parlez, Nord et Midi !N’emplit-il plus de lui sa création sainte ?Et ne souffle-t-il plus que d’une bouche éteinteSur l’être refroidi ?Quand les comètes vont et viennent, formidables,Apportant la lueur des gouffres insondables,À nos fronts soucieux,Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,Savons-nous ce que font toutes ces vagabondesQui courent dans nos cieux ?(...)