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Dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine, initiée par Vladimir Poutine, dirigeant à la légitimité contestée et qualifié par nombre d’observateurs de dictateur, et par la montée des tensions diplomatiques, les régimes politiques sont plus que jamais questionnés. L’avenir paraît incertain, et les frontières entre démocratie et dictature semblent s’estomper. Invité de la matinale, Wiktor Stoczkowski, anthropologue, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et auteur de Penser comme Poutine, Une menace pour nos démocraties (Éditions du Cerf), analyse les liens idéologiques entre Donald Trump et Vladimir Poutine.
Pour Wiktor Stoczkowski, Vladimir Poutine promeut une vision du monde où la frontière entre démocratie et dictature s’efface, laissant place à un univers dominé par le cynisme et la manipulation. « Il n’y a aucune différence entre les démocraties et les dictatures », affirme-t-il, pointant la conviction poutinienne selon laquelle « les politiciens seraient tous semblables. Corrompus, ils s’emparent du pouvoir pour en tirer un maximum de profit personnel. » Selon l’anthropologue, ce constat nourrit l’idée que partout, les élites contrôlent les médias pour tromper la population et consolider leur domination. La vision du chef d’Etat russe s’appuierait sur une lecture du monde où « les forts oppriment toujours les faibles », où ni la morale ni le droit international ne sauraient freiner les ambitions des puissants. Dans cet univers, l’intérêt prime systématiquement sur toute considération éthique : « La morale cède toujours devant l’intérêt. »
Wiktor Stoczkowski met en garde contre la propagande des thèses du Kremlin en France et en Europe. Selon lui, cette influence s’exerce par deux voies principales. D’abord, il évoque l’existence de relais « par intérêt », c’est-à-dire des acteurs financés et dirigés directement par Moscou, qui servent délibérément la propagande poutinienne. Mais il souligne surtout un phénomène plus inquiétant : « Moins connue et plus énigmatique, l’attitude de ceux de nos compatriotes qui, par conviction, reprennent certaines thèses importantes de la propagande du régime russe. » Ces personnes, explique-t-il, ne sont pas motivées par l’argent : « Ils parlent comme Poutine, non pas parce qu’ils sont rétribués par Poutine, mais parce qu’ils pensent comme lui. […] Ils sont souvent conviés à s’exprimer dans les grands médias français par d’honnêtes journalistes qui peinent à comprendre qu’ils offrent une tribune à des porte-paroles non pas de Poutine, mais de la vision du monde poutinienne, de la vision du monde que les dictatures cherchent à nous imposer. »
Pour Wiktor Stoczkowski, la démocratie doit rester ouverte à toutes les opinions, à une exception près : celles qui propagent sciemment de fausses informations. Il pointe du doigt un argument récurrent : « Le principal indice est la thèse selon laquelle la responsabilité de l’invasion russe de l’Ukraine revient surtout aux Occidentaux. » Selon lui, les partisans de Poutine en Europe reprennent souvent cette idée, persuadés que « l’Occident a véritablement menacé l’existence même de la Russie, que la Russie ne fait que se défendre contre l’expansion de l’OTAN. » Cette rhétorique va jusqu’à rejeter sur l’Ouest la dérive autoritaire du régime russe : « Ils estiment que la dictature poutinienne est l’œuvre des Occidentaux. C’est notre prétendue hostilité envers la Russie qui aurait poussé un Poutine initialement démocrate à adopter une politique de plus en plus autoritaire, nationaliste et anti-occidentale. »
L’anthropologue insiste également sur l’opacité intrinsèque des régimes autoritaires et rappelle que notre compréhension de pays comme la Russie, la Chine ou l’Iran repose essentiellement sur les discours officiels de ces régimes : « Et ces discours sont faits essentiellement de mensonges. » La désinformation devient alors un outil central du pouvoir, rendant la réalité difficile à saisir pour les observateurs extérieurs.
Pourtant, Wiktor Stoczkowski souligne que, dans les sociétés démocratiques, l’accès à l’information sur les régimes autoritaires n’a jamais été aussi large. « Nous avons à notre disposition, dans les sociétés démocratiques, toutes les informations dont nous avons besoin pour comprendre ces régimes », rappelle-t-il. Parallèlement, il déplore un désintérêt croissant pour les médias traditionnels : « Les Français ne lisent plus les journaux, n’écoutent plus la radio ou de moins en moins, ne regardent plus la télé. Beaucoup de jeunes s’informent sur la politique internationale en écoutant les influenceurs sur TikTok, par exemple. » Or, ces nouvelles sources, moins soumises à la vérification et au débat contradictoire, laissent le champ libre à la diffusion de discours simplistes ou orientés.
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Wiktor Stoczkowski met en lumière le rapprochement idéologique entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Selon lui, la bonne entente entre les deux hommes s’explique par leur adhésion à une même conception du monde : « Donald Trump s’entend très bien avec Poutine parce que tous les deux adhèrent à la même vision du monde. Pour l’un comme pour l’autre, il n’existe que des grandes puissances, leurs élites et les territoires que ces élites contrôlent. » L’anthropologue résume ce paradigme par une métaphore frappante : « Le monde est l’arène où s’affrontent des mâles dominants. »
Daphnée Cataldo
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Cet article « Trump et Poutine adhèrent à la même vision du monde » analyse l’anthropologue Wiktor Stoczkowski est apparu en premier sur Radio Classique.
By Dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine, initiée par Vladimir Poutine, dirigeant à la légitimité contestée et qualifié par nombre d’observateurs de dictateur, et par la montée des tensions diplomatiques, les régimes politiques sont plus que jamais questionnés. L’avenir paraît incertain, et les frontières entre démocratie et dictature semblent s’estomper. Invité de la matinale, Wiktor Stoczkowski, anthropologue, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et auteur de Penser comme Poutine, Une menace pour nos démocraties (Éditions du Cerf), analyse les liens idéologiques entre Donald Trump et Vladimir Poutine.
Pour Wiktor Stoczkowski, Vladimir Poutine promeut une vision du monde où la frontière entre démocratie et dictature s’efface, laissant place à un univers dominé par le cynisme et la manipulation. « Il n’y a aucune différence entre les démocraties et les dictatures », affirme-t-il, pointant la conviction poutinienne selon laquelle « les politiciens seraient tous semblables. Corrompus, ils s’emparent du pouvoir pour en tirer un maximum de profit personnel. » Selon l’anthropologue, ce constat nourrit l’idée que partout, les élites contrôlent les médias pour tromper la population et consolider leur domination. La vision du chef d’Etat russe s’appuierait sur une lecture du monde où « les forts oppriment toujours les faibles », où ni la morale ni le droit international ne sauraient freiner les ambitions des puissants. Dans cet univers, l’intérêt prime systématiquement sur toute considération éthique : « La morale cède toujours devant l’intérêt. »
Wiktor Stoczkowski met en garde contre la propagande des thèses du Kremlin en France et en Europe. Selon lui, cette influence s’exerce par deux voies principales. D’abord, il évoque l’existence de relais « par intérêt », c’est-à-dire des acteurs financés et dirigés directement par Moscou, qui servent délibérément la propagande poutinienne. Mais il souligne surtout un phénomène plus inquiétant : « Moins connue et plus énigmatique, l’attitude de ceux de nos compatriotes qui, par conviction, reprennent certaines thèses importantes de la propagande du régime russe. » Ces personnes, explique-t-il, ne sont pas motivées par l’argent : « Ils parlent comme Poutine, non pas parce qu’ils sont rétribués par Poutine, mais parce qu’ils pensent comme lui. […] Ils sont souvent conviés à s’exprimer dans les grands médias français par d’honnêtes journalistes qui peinent à comprendre qu’ils offrent une tribune à des porte-paroles non pas de Poutine, mais de la vision du monde poutinienne, de la vision du monde que les dictatures cherchent à nous imposer. »
Pour Wiktor Stoczkowski, la démocratie doit rester ouverte à toutes les opinions, à une exception près : celles qui propagent sciemment de fausses informations. Il pointe du doigt un argument récurrent : « Le principal indice est la thèse selon laquelle la responsabilité de l’invasion russe de l’Ukraine revient surtout aux Occidentaux. » Selon lui, les partisans de Poutine en Europe reprennent souvent cette idée, persuadés que « l’Occident a véritablement menacé l’existence même de la Russie, que la Russie ne fait que se défendre contre l’expansion de l’OTAN. » Cette rhétorique va jusqu’à rejeter sur l’Ouest la dérive autoritaire du régime russe : « Ils estiment que la dictature poutinienne est l’œuvre des Occidentaux. C’est notre prétendue hostilité envers la Russie qui aurait poussé un Poutine initialement démocrate à adopter une politique de plus en plus autoritaire, nationaliste et anti-occidentale. »
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