« Ce qui s’est passé à Lyon est un tournant ». Aquilino Morelle, ancien conseiller politique de François Hollande a réagi ce lundi à la mort de Quentin Deranque le 14 février, après un affrontement avec l’extrême gauche. L’essayiste décrit deux gauches désormais irréconciliables.
Aquilino Morelle est l’auteur de l’ouvrage La France au miroir de l’Amérique. Quand les progressistes font triompher le populisme, paru aux éditions Grasset. Il pointe le déni de réalité des Démocrates américains, qui ne se sont pas interrogés sur les raisons de la première élection de Donald Trump, comptant aveuglément sur un vote des minorités, supposées être de leur côté.
J’aimerais avoir votre regard sur les conséquences pour la gauche de ce qui s’est passé à Lyon, la mort de Quentin Deranque. Pensez-vous que désormais, à cause de ce lynchage, les deux gauches sont définitivement irréconciliables ?
AQUILINO MORELLE : C’est probable. Et en tout cas, ce qui est certain, c’est que ce qui s’est passé à Lyon est d’une très grande gravité, c’est une forme de tournant. Parce que contrairement à ce qu’a dit Jean-Luc Mélenchon, ce n’est pas une bataille de rue qui aurait mal tourné. C’est, pour utiliser un vocable qui nous vient précisément des États-Unis d’Amérique, un lynchage. On peut comprendre que des jeunes gens s’affrontent, c’est dans la nature humaine et dans la nature de la politique qui est une forme de violence contenue. Mais lorsqu’un homme tombe à terre, qu’il est sans défense, lui administrer la mort de manière sauvage, ignominieuse, en le piétinant, en le massacrant, ce n’est pas une rixe ou une bataille de rue, c’est un lynchage. Et c’est se comporter comme ce que ces gens prétendent combattre, c’est-à-dire comme un fasciste. On arrive dans la situation où les antifascistes se comportent comme d’authentiques fascistes. Et c’est ça qui est très grave.
Vous estimez qu’il y a une certaine désinvolture chez Jean-Luc Mélenchon à expliquer qu’en 2027, on se souviendra de cet événement comme d’une bataille de rue.
A.M. : Je pense que Jean-Luc Mélenchon ne fait jamais preuve de désinvolture. Il fait preuve d’analyse, de calcul, de stratégie, de cynisme si vous voulez, mais certainement pas de désinvolture. Il fait le pari qu’en le disant, cela se produira et que les gens en seront convaincus. Ma conviction, c’est l’inverse.
Le socialiste Jérôme Guedj a déclaré que Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella étaient qualifiés pour le 2nd tour de la présidentielle, il voterait pour Jean-Luc Mélenchon. Ce qui veut dire que la gauche va se retrouver, quoi qu’il arrive, soit dans des deuxièmes tours aux municipales, soit dans un hypothétique deuxième tour à l’élection présidentielle, s’il y a une personnalité de gauche. Ça invalide l’idée qu’on puisse mettre à l’écart la France Insoumise.
A.M. : Oui, mais là vous parlez d’un responsable politique, et vous parlez de la gauche qui est la gauche des partis. Mais ce qui compte c’est d’abord la gauche des électeurs, s’il en reste. Il n’en reste plus beaucoup. Et cette gauche-là, qui est la plus importante, celle des citoyens, je ne pense pas qu’elle se laissera abuser par ces slogans, ces mots d’ordre ou ces analyses très hâtives.
Aquilino Morelle : « Les Démocrates américains ont fait preuve d’un racisme de l’intelligence »
Dans votre livre, La France au miroir de l’Amérique, vous revenez longuement sur les causes de la deuxième victoire de Donald Trump. Vous les imputez en partie au renoncement des démocrates qui n’ont pas su parler au peuple américain et qui n’ont pas su parler aux électeurs qui leur étaient traditionnellement acquis, les électeurs du peuple, les travailleurs. Dites-nous pourquoi.
A.M. : C’est une forme d’aveuglement, de déni de réalité, puis de folie idéologique qui a saisi les démocrates progressivement. Donald Trump a été élu une première fois en 2016. Lorsqu’il est arrivé à la Maison Blanche, on a considéré que c’était une anomalie démocratique, une chose qui ne se reproduirait plus jamais. Il a été battu en 2020 par Joe Biden, mais il a effectué un improbable come-back en 2024, contre tout le système, contre l’avis de tous les sondages, de toute la classe politique, notamment de gauche, les démocrates américains. Il a réussi cette performance invraisemblable.
Mais pendant 8 ans, qu’ont fait les démocrates ? Ont-ils essayé de comprendre les raisons qui avaient conduit à la première élection de Trump ? Et ont-ils essayé de saisir leurs erreurs, ce qu’ils auraient pu changer dans leur approche de la politique, ce qu’ils devaient entendre de la part des électeurs traditionnels qui étaient les leurs, les ouvriers, les travailleurs manuels, blancs ou noirs, la working class. Non. Ils ont progressivement, à partir de 2016, à partir de la campagne d’Hillary Clinton, dérivé vers un wokisme radicalisé, selon lequel chacun est assigné à résidence dans son identité. Si vous êtes noir, vous voterez démocrate parce que vous êtes noir. Si vous êtes homosexuel, idem. Si vous êtes latino, pareil. Si vous êtes trans, c’est la même chose. Vous voterez pour nous parce que vous êtes une minorité et que nous, nous protégeons les minorités. Tout ça s’est effondré.
Mais qu’est-ce qui leur a pris ? Qu’est-ce qui leur a pris non seulement de faire ce pari des minorités, mais de toute l’idéologie qui va avec, jusqu’à irriguer les administrations, les entreprises et à nous déverser ça en Europe aussi ?
A.M. : Parce que ce mouvement, qu’Hillary Clinton a porté à son paroxysme et qu’elle a injecté dans le Parti Démocrate, vient d’un peu plus loin, des années 70, où la classe intellectuelle américaine, les grands professeurs d’université, se sont détournés du peuple, des classes populaires considérées de plus en plus comme des masses ignares et dangereuses pour leur privilégier ce qu’ils appelaient la classe professionnelle, c’est-à-dire la classe des Américains ayant obtenu un diplôme à l’université, en disant « seuls ceux-là ont les compétences qui les rendent capables d’exercer la démocratie ».
Or, la démocratie, c’est la compétence de ceux qui n’ont pas de compétences. Et ils ont fait preuve de ce que Bourdieu appelait un racisme de l’intelligence. Ils confondent allègrement niveau de diplôme et intelligence, il y a bien des gens qui sont très intelligents et qui n’ont fait aucune étude pour des raisons tenant à leur vie. Ils ont proclamé et fait passer l’idée qu’il fallait se méfier des masses populaires et que seuls les gens qui avaient un diplôme étaient en mesure d’exercer le pouvoir démocratique et qu’il fallait qu’ils s’intéressent aux minorités, c’est-à-dire aux personnes supposées être ou qui sont dominées, oppressées. On est passé – et ça c’est un mouvement qui n’est pas qu’américain – d’une gauche qui se bat pour les classes laborieuses, à une gauche qui s’est rabattue sur les nouveaux opprimés.
« Trump s’est saisi du parti républicain pour le transformer en MAGA », analyse Aquilino Morelle
Et ça n’a pas suffi pour faire élire Kamala Harris en 2024. Pendant que les démocrates se fourvoyaient, vous expliquez dans le livre que Trump a su s’inspirer d’une figure politique de gauche, charismatique, ancienne, à savoir Franklin Delano Roosevelt !
A.M. : Naomi Klein, la sociologue canadienne, qui est l’icône de la gauche mondiale, a écrit très justement : le trumpisme est le miroir déformé des idées qui furent autrefois centrales de la gauche américaine. Trump n’a pas été élu comme un républicain ordinaire. Ce n’est pas Bush, Romney, ou Cheney. Il n’appartient pas à cette élite du parti républicain. Il s’est saisi du parti républicain pour le transformer en autre chose, en MAGA, Make America Great Again, et ça il l’a fait en se saisissant de toutes les idées populistes : défense du travail, du pouvoir d’achat, maîtrise de l’immigration, lutte contre Wall Street, en disant c’est à moi, et je le porte désormais puisque les démocrates me l’ont abandonné.
Lorsqu’il entre en scène avec It’s a Man’s Man’s Man’s World de James Brown, que disent les démocrates ? C’est un masculiniste ! Mais en fait, il adresse un message aux hommes noirs en leur disant : « moi j’écoute James Brown, j’aime James Brown et je suis comme vous ». Et d’ailleurs, électoralement, sans faire des résultats mirobolants, il a progressé dans l’électorat noir masculin.
Et il n’a fait que progresser d’une élection à l’autre, en 2016, en 2024, il prend des millions de voix. Alors, quelle leçon la gauche française peut tirer du parcours de Trump et de la déconfiture des démocrates ?
A.M. : La situation en France n’est pas aussi grave, aussi prononcée qu’elle l’est aux États-Unis. Mais il existe une tentation réelle dans la gauche française d’abandonner les classes populaires – ça, c’est déjà fait, malheureusement, et ça explique les déboires politiques, moraux et électoraux de la gauche française – mais aussi de s’adresser de plus en plus vers une addition de minorités. Mais si la gauche française succombait à cette tentation mortifère, elle connaîtrait le sort des démocrates. C’est-à-dire qu’elle serait battue. Elle l’est déjà d’ailleurs, puisqu’elle n’est plus en situation d’approcher le pouvoir depuis très longtemps, mais elle serait définitivement marginalisée ou cantonnée dans un rôle qu’elle semble apprécier, de présider des régions, présider des départements, diriger des grandes communes peuplées de gens qui vivent bien et qui n’ont pas beaucoup de difficultés. Or, la seule chose qui compte en politique, c’est d’exercer le pouvoir d’État pour pouvoir transformer la réalité dans le sens qui est le vôtre.
Est-ce que tout cela vient de la fameuse note de Terra Nova, le think tank de gauche, qui avait dit maintenant, il faut se focaliser sur les électeurs de la diversité, les minorités. La classe ouvrière est morte. C’était un résumé un peu succinct, mais il y avait de ça.
A.M. : C’est un très bon résumé. Cette note du 10 mai 2011 a été produite parce qu’une délégation de Terra Nova a été envoyée par le Parti Socialiste s’inspirer de ce qui se passait aux États-Unis. On a formalisé cette coalition formée de l’addition de minorités, ce qu’on appelait la coalition Obama. Mais en réalité, Obama, lorsqu’il a été élu en 2008 et en 2012, s’est bien gardé d’appliquer cette théorie ou cette doctrine. Il s’est adressé très classiquement à tout l’électorat ouvrier, toute la working class, qu’elle soit noire ou blanche, obtenant d’ailleurs des résultats énormes dans toute la Rust Belt et toutes les zones traditionnelles ouvrières. Il ne s’est pas du tout comporté comme un wokiste, il s’est comporté comme un populiste.
« Barack Obama a appliqué un programme populiste et expulsé 3 millions de clandestins »
On a eu un regard un peu déformé sur Obama, nous, les Européens. On s’est dit il est noir, il va être wokiste, et sa femme fait pousser des légumes à la Maison Blanche, elle est wokiste et végane. On a fait des raccourcis.
A.M. : Il est devenu une icône progressiste parce qu’il a été le premier président noir, ce qui était en soi un résultat magnifique. En oubliant qu’il s’est fait élire sur un programme populiste et qu’il a appliqué un programme populiste. Et en oubliant aussi un point central : durant ces 8 années de présidence, Barack Obama a expulsé hors des États-Unis 3 millions de clandestins. Et il ne les appelait pas des sans-papiers, il les appelait des travailleurs clandestins.
Trump a fait moins pour l’instant, mais il n’a pas encore 8 années de mandat à son compteur. Mais si vous prenez celui qui l’a précédé, c’est-à-dire Joe Biden, le président démocrate, qui avait abandonné cette théorie de maîtrise de l’immigration pour protéger les emplois américains, leur niveau de salaire et leur qualité. Qu’est-ce qu’a fait Biden ? Pendant les trois premières années de son mandat, puisque la quatrième année il a tenté de faire marche arrière, il était trop tard, il a laissé entrer aux États-Unis 9 millions d’immigrants. 6 illégaux, 3 légaux. Et tout en le faisant, les démocrates ont nié. Et ça a été un des moteurs les plus puissants du vote Trump.
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Revenons en France, est-ce que vous feriez la même analogie entre le Rassemblement national et Trump, en clair, avoir siphonné des électeurs de la gauche, mais également d’un Rassemblement national qui reviendrait aux promesses originelles de la gauche qu’elle a abandonnées ?
A.M. : Elle les a abandonnées, et donc le Rassemblement national s’en est saisi. Ce qui est une forme de perversion, mais la politique est faite aussi de cela. Le Rassemblement national n’a pas eu à arracher les thèmes de l’emploi, de la sécurité sociale, de la laïcité, de la République, de la maîtrise de l’immigration. La gauche, singulièrement le PS, les lui a abandonnés. Il s’en est saisi parce que comme Trump, le RN a compris que pour gagner en France, il faut être capable de traiter les deux plaies du pays, qui sont certes la question identitaire, mais qui sont d’abord et avant tout la question sociale. Et seul quelqu’un qui serait capable de traiter les deux questions en même temps, de les embrasser et d’amener avec lui l’ensemble des citoyens, bref, un nouveau Roosevelt !
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