Le réarmement démographique souhaité par Emmanuel Macron est-il réaliste ? Pour l’économiste Thibault Prébay, qui publie Démographie, la bombe tranquille aux éditions du Rocher, il s’agit plutôt d’une impasse. Lorsque certains évoquent l’immigration pour renforcer le nombre d’actifs en France, il propose une troisième voie, celle de l’adaptation. C’est ce qu’il a détaillé dans les Voix de l’économie ce lundi sur Radio Classique.
« Les ventes de couches pour adultes dépassent déjà celles des couches pour bébés. Ça se passe au Japon et peut-être bientôt chez nous » : ce sont les premières phrases de votre livre, consacré au bouleversement qui est en train de se produire sous nos yeux. Cette transition, vous le dites, a débuté silencieusement depuis de nombreuses années déjà.
THIBAULT PRÉBAY — Oui, absolument. Cela fait déjà un certain temps, et on commence seulement à s’en rendre compte. Dans un premier temps, c’était davantage un cri humaniste face à la baisse des effectifs dans les cours de récréation. Mais maintenant que les retraites vacillent, on réalise qu’avoir des enfants coûte cher, mais qu’avoir des parents coûte encore bien plus cher. Et la question est : comment va-t-on faire ?
Vous l’expliquez : entre la baisse de la mortalité dans un premier temps, et celle de la natalité intervenue dans un second temps, il s’est écoulé 30 à 40 ans qui nous ont permis de bâtir un modèle social.
T.P. — Oui, et ce modèle a fonctionné. C’est un Français, Adolphe Landry, qui théorise cela il y a environ un siècle : lorsqu’on observe une baisse de la mortalité — liée aux antibiotiques, aux vaccins, à l’amélioration de la santé publique — on constate qu’au bout de 20 à 30 ans, le nombre d’enfants qui survivent augmente. Puis naturellement, la fécondité commence à baisser. Cette phase de transition génère une masse de nouveaux adultes qui vont financer les retraites de leurs aînés et la santé publique. C’est sur cette phase, pourtant transitoire, que l’on a construit tout un modèle social. Quand elle bascule, la comptabilité devient bien plus difficile.
« La baisse de la natalité sera un sujet prépondérant lors de l’élection présidentielle » assure Thibault Prébay
Aujourd’hui, la baisse de la natalité change clairement la donne. Elle nous impose un devoir de lucidité. Est-ce à dire que les responsables politiques n’ont pas pris conscience de cette révolution en cours ?
T.P. — On commence à en parler, et ce sera un sujet prépondérant lors de l’élection de 2027. Mais il est très clair qu’à ce stade, il restait cantonné à la sphère sociétale. Or, maintenant qu’il entre dans la sphère économique, tout le monde va s’en emparer, mais avec un seul angle pour l’instant : comment relancer la fécondité. Toute la thèse de ce livre est de dire que la fécondité est le point de départ, pas le point d’arrivée. Il faut adapter notre économie à la fécondité, et non l’inverse. Or tout le monde emprunte pour l’instant le chemin opposé, ce qui signifie que la lucidité n’est pas encore au rendez-vous.
On parlera sans doute de réarmement démographique lors de la campagne pour la présidentielle de 2027. Viktor Orbán, qui vient de quitter le pouvoir en Hongrie, avait lui tenté de mettre en place un tel plan.
T.P. — C’est un point majeur à souligner. En 2019, Viktor Orbán lance le Family Protection Act Plan, un plan massif représentant 5 % du PIB, soit le double du budget de la Défense, pour relancer la fécondité. Il agit sur tous les leviers : baisses d’impôts, un prêt important accordé lors du premier mariage et annulé à partir du troisième enfant, exonération fiscale totale à partir du quatrième. Résultat, au bout de 7 ans : une croissance divisée par dix, un déficit alourdi de deux points et demi, un taux de chômage en hausse… et une fécondité en baisse. C’est d’ailleurs ce que sanctionnent aujourd’hui les électeurs. Et je veux souligner un point : lorsque Jordan Bardella intervient suite à la défaite reconnue d’Orbán, il met en avant deux éléments : d’une part, la passation de pouvoir sans autoritarisme, et d’autre part, la défense de la natalité par Orbán, ce qui est révélateur, dans la mesure où c’est précisément un échec majeur. Cela confirme que la campagne sera bel et bien démographique.
« La question centrale devient donc : voudra-t-on des enfants plus tard, et sera-t-on capable de les concevoir ? »
Mais ce n’est pas uniquement une question de politique familiale. Vous évoquez dans votre ouvrage une phase d’insélection naturelle, une sorte d’anti-darwinisme.
T.P. — Oui, absolument. Il y a en réalité deux sujets distincts. Le premier, c’est la baisse de la fécondité : combien d’enfants souhaite-t-on avoir ? On a remplacé un besoin d’enfants, qui existait à l’ère agricole ou au Moyen-Âge, par un désir d’enfants. Et la réponse à cette question est : de moins en moins. Le second sujet, c’est combien on arrive effectivement à en avoir.
Plusieurs facteurs jouent : on fait des enfants de plus en plus tardivement, ce qui réduit la fertilité biologique. Et il y a ce phénomène d’insélection naturelle : en permettant à des personnes très fertiles de ne pas avoir beaucoup d’enfants, on réduit la fertilité globale de la population. Inversement, en permettant à des personnes moins fertiles d’en avoir, on propage des gènes moins aptes à la reproduction. La fertilité de la population dans son ensemble semble ainsi avoir atteint une forme d’asymptote. La question centrale devient donc : voudra-t-on des enfants plus tard, et sera-t-on capable de les concevoir ? C’est un enjeu majeur de notre avenir démographique, qu’il faut sans doute accepter comme étant durablement plus difficile.
Vous en parlez avec un peu d’humour, même si le sujet est grave. Les conséquences économiques sont colossales. Mais vous dites qu’il y aura une première phase intermédiaire qui ne sera pas forcément catastrophique, puisqu’on assistera dans un premier temps à une baisse du chômage.
T.P. — Oui, et c’est justement ce qui pèse sur notre lucidité collective. J’appelle cela la cristallisation démographique, en référence à Stendhal, pour qui la cristallisation est ce moment où l’être aimé vous apparaît sous un jour merveilleux, avant que vous ne déchantez. Quand la fécondité baisse, la première conséquence est qu’il y a moins d’enfants à élever, donc moins de coûts et un déficit qui se réduit.
Le taux de chômage va baisser, mais la dégradation est inévitable
Ensuite, comme peu de jeunes arrivent sur le marché du travail, ils trouvent tous un emploi, le chômage baisse, et les comptes publics semblent s’améliorer. Mais 10 à 15 ans plus tard, quand il n’y a plus assez de consommateurs et que l’économie s’étiole, il est presque trop tard. On le voit aujourd’hui en Italie, dont tout le monde vante la dynamique économique et la baisse du chômage. C’est exactement la phase qu’ont connue l’Allemagne et le Japon. En 1980, le Japon affichait le plus faible taux de chômage de tous les pays développés, et les États-Unis le plus fort. Quarante ans plus tard, leurs positions en matière de croissance et de performance boursière s’étaient exactement inversées. C’est bien de la cristallisation : cela paraît bien, mais la dégradation est inévitable. N’attendons pas la fin de cette embellie illusoire pour agir.
Vous l’avez évoqué en début d’interview : la question des retraites est centrale. La baisse de la natalité remet profondément en cause le système de solidarité intergénérationnelle.
T.P. — Oui, et c’est précisément pourquoi les responsables politiques préfèrent parler de manière incantatoire d’une relance de la fécondité, qui permettrait d’éviter les efforts difficiles. La réalité, c’est que des ajustements budgétaires s’imposent. Tout notre système social a été conçu pour une époque où l’on passait environ dix ans à la retraite. Aujourd’hui, c’est plus du double. Il a également été bâti sur la phase de transition démographique que j’évoquais, où le rapport entre actifs et retraités était très différent de ce qu’il sera demain. Il faudra du courage pour le dire. Mais le courage n’est pas toujours récompensé dans les urnes. Il faudra voir comment le débat public évolue sur ce sujet.
Dénatalité : Elle suscite « l’indifférence générale, alors que ce sujet est aussi important que le réchauffement climatique »
De manière plus générale, la question est : serons-nous capables d’inventer un modèle économique qui fonctionne sans croissance ? Vous formulez dans votre livre cinq propositions à ce sujet.
T.P. — Oui, absolument. Je pense que c’est tout à fait possible. Une économie sans croissance démographique sera aussi une économie sans inflation, et sans les chocs violents que l’on connaît aujourd’hui. Quand le chômage atteignait 10 à 12 %, les entreprises licenciaient massivement dès la moindre difficulté, sachant qu’elles pourraient recruter ensuite. Ce ne sera plus le cas. On l’a d’ailleurs observé lors des dernières turbulences boursières, qui n’ont pas engendré de plans de licenciements massifs. Ce sera une économie plus régulière, plus propice à la planification. Et ce sera aussi une économie dans laquelle on pourra mieux prendre soin de notre planète. Aujourd’hui, face à l’iceberg qui se profile, on cherche surtout à repeupler le Titanic. Il existe pourtant un chemin d’adaptation vers un système économique viable, en harmonie avec notre planète.
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