Mitra Hejazipour, championne d’échecs franco-iranienne, publie La joueuse d’échecsaux éditions Albin Michel. Contrainte à l’exil après avoir enlevé son hijab lors du championnat du monde à Moscou en 2019, elle a choisi de s’installer en France, « car c’est une République laïque ». Au-delà des mots, elle appelle le gouvernement français à adopter une position concrète, en reconnaissant le fils du shah, Reza Pahlavi, comme la figure principale de l’opposition iranienne.
Après les manifestations populaires et la répression sanglante par le régime des mollahd, est-ce que vous estimez que la réaction de l’Europe et de l’Occident a été à la hauteur ?
MITRA HEJAZIPOUR : Au début des protestations [fin décembre], on n’en parlait pas beaucoup, du moins dans les médias français. On n’a pas consacré assez de temps à ces moments historiques, parce que c’est un massacre inédit dans l’histoire contemporaine de l’Iran. Je pense qu’on n’a pas eu assez de soutien de la part des médias occidentaux. Moi, en tant que Française, j’attends de la France, qui est une puissance mondiale, qu’elle [aille] au-delà du soutien verbal. [J’attends d’elle qu’elle reconnaisse] Reza Pahlavi comme la figure principale de l’opposition ou [qu’elle renvoie] les diplomates iraniens, parce qu’ils font partie de ce régime criminel qui est en train de massacrer les gens.
Donald Trump avait promis que l’aide arriverait, et puis elle n’est pas arrivée. Est-ce que vous avez été déçue par l’attitude américaine ?
M.H. : Je pense qu’au début, les menaces de Trump ont eu un impact. Le régime iranien a déclaré l’arrêt temporaire des exécutions, mais leur machine de terreur ne s’arrête jamais et qu’il y a des milliers d’Iraniens en attente d’être exécutés. Je pense qu’il est très difficile de faire tomber ce régime. Nous avons besoin d’une action immédiate de la part des forces étrangères. Il faut savoir que ce régime [des mollahs] a déjà occupé l’Iran et nous, les Iraniens, pensons que ce régime est une force étrangère qui a occupé le pays. Ce sont des groupes de terroristes dont il faut se débarrasser.
Pourquoi dites-vous que ce régime est une force étrangère à l’Iran ? Les mollahs sont iraniens, ça ne les rend pas plus légitimes que d’autres, mais ils sont iraniens.
M.H. : Ils sont en train de tuer leur propre peuple. Cela fait 47 ans qu’ils essaient d’effacer l’identité nationale iranienne et de la remplacer par une identité musulmane. Ils ont utilisé les ressources naturelles et financières de l’Iran pour leur intérêt, pour propager leur idéologie. Nous pensons que ce sont des étrangers, qu’ils ne sont pas iraniens, parce que s’ils étaient iraniens, ils penseraient à leur peuple, ils penseraient à la prospérité de l’Iran.
Mitra Hejazipour : « A 6 ans, j’ai dû porter le voile, c’est le moment où on perd son enfance »
Les échecs sont un jeu très pratiqué en Iran. Vous publiez La joueuse d’échecs aux éditions Albin Michel. Ce récit commence par un geste fondateur en décembre 2019 à Moscou : vous participez à une compétition internationale et vous décidez de jouer sans votre voile. Qu’est-ce qui vous traverse l’esprit ce jour-là ?
M.H. : Ce geste a été un tournant marquant dans ma vie. Il faut le voir comme un geste politique pour montrer mon opposition. Dans mon livre, je parle de ma découverte du jeu d’échecs. La première fois que j’ai participé au tournoi national, j’ai gagné une médaille et une valise, et j’ai rangé mes rêves dans cette valise. Je suis devenue championne, championne d’Asie et par la suite championne d’Iran, championne de France également. Ce jeu a toujours été une source d’inspiration pour moi, face à ce régime absurde qui imposait les lois.
Mais à partir de quel âge vous développez une conscience politique ? À quel moment dans votre adolescence ou dans votre jeunesse cela se cristallise ?
M.H. : Très tôt. A 6 ans, j’ai été obligée de porter le voile, puisqu’à partir du moment où on va à l’école, on doit porter le voile. C’est vraiment le moment où on perd notre enfance, où on a l’impression qu’on est en train de grandir. Mais en voyageant dans le monde entier grâce aux échecs, j’ai découvert les différentes cultures. Les échecs ont ouvert mes yeux et j’ai compris la différence entre l’Iran et les pays démocratiques.
Les échecs, c’est aussi un jeu de stratégie. Et je reviens à ma question de départ, en décembre 2019 à Moscou, vous tombez le voile. Est-ce que c’est un geste mûrement réfléchi ? Vous êtes consciente de ce que vous faites et du risque que vous prenez pour vous et peut-être aussi pour votre famille ?
M.H. : J’étais complètement consciente et j’ai mûrement réfléchi pour prendre cette décision. Ça faisait des années que j’attendais le bon moment. Lors de ce championnat important, j’étais sûre de pouvoir faire passer mon message. On a pu parler des femmes iraniennes et de notre situation en Iran, face à un régime atroce. En 2019, ce n’était pas si évident. Mais je ne peux pas dire que cet acte était courageux par rapport à ce qu’on voit aujourd’hui, le peuple iranien qui descend dans la rue, qui met en péril sa vie, je trouve que c’est ça, le courage.
« La France, c’est un symbole de liberté et d’émancipation »
Qu’est-ce qu’il vous a coûté, ce geste ?
M.H. : Ça m’a coûté toute ma carrière, tout ce que j’ai construit en Iran. J’étais une championne très connue. J’ai dû reconstruire toute ma vie, recommencer à zéro et de ne plus retourner en Iran.
Est-ce qu’il y a eu des représailles vis-à-vis de votre famille ? Est-ce qu’elle a fait l’objet de pressions, de violences de la part du régime après ce geste ?
M.H. : Effectivement, ils ont vécu des moments très difficiles. Mais heureusement, tout s’est bien passé et qu’ils m’ont soutenue malgré toutes les difficultés.
Pourquoi vous avez choisi la France ?
M.H. : J’admire la France depuis mon enfance. Pour moi, la France, c’est un symbole de liberté et d’émancipation. Je connaissais les valeurs de la France, surtout la laïcité, ce qui nous manque vraiment en Iran. [Là-bas] c’est une théocratie, la religion [s’insinue] dans tous les aspects de notre vie, dans l’État, dans le gouvernement, dans le régime.
Qu’est-ce qui se passe quand vous rejoignez l’équipe de France ? Est-ce que ça change votre relation avec votre pays d’origine ?
M.H. : Ça n’a pas changé mes relations avec mon pays natal, parce qu’une partie de moi est toujours restée en Iran, j’y suis attachée. Mais en même temps, je suis fière d’être Française, de représenter la France et d’être membre de l’équipe nationale de France. Nous avons gagné des médailles historiques. Je suis fière d’être Française également parce que j’ai été bien accueillie.
Répression en Iran : Un rescapé de Téhéran, témoin direct des exactions, brise le silence
En France, il y a un débat permanent sur le port du voile dans certains services publics. Des partis politiques revendiquent pour certaines femmes le droit de porter le voile en dépit des règles de laïcité. On parle aussi de la possibilité de pouvoir jouer au football voilées ou de participer aux Jeux Olympiques avec un voile. Que vous inspirent ces débats et ces polémiques françaises ?
M.H. : On ne peut pas comparer la situation de l’Iran avec la France, parce que l’Iran est une République islamique et la France est une République laïque. Deuxième chose, je pense que personne n’est plus contre le voile que moi ! Parce qu’avec mon histoire et tout ce qu’on a vécu en Iran, je pense que porter le voile, ça dégrade la situation de la femme. Je suis personnellement contre le voile. Mais chacun est libre de choisir, il ne faut pas nier ce choix. Je pense qu’en France, le sujet du hijab est devenu un peu trop politisé et que certains politiciens l’utilisent comme une arme pour avoir plus de voix. Je pense qu’il faut le voir comme un sujet simple, culturel, le dépolitiser et désarmer les gens qui vont utiliser cet outil pour leur propre intérêt.
J’en reviens à votre livre qui est quand même consacré aux échecs. En quoi les échecs ont-ils été un moyen pour vous d’émancipation ?
M.H. : Tout d’abord, le jeu d’échecs se repose sur la logique, sur les raisonnements. Grâce [à cette discipline], j’ai beaucoup voyagé et cela m’a aidé à mieux comprendre les choses. Je jouais à fond, c’est comme si mes pièces étaient mes mains et mes pieds. J’avais l’impression de vivre sur l’échiquier et ça m’a donné une sorte de maturité. Le jeu d’échecs repose sur le fait de poser des questions, résoudre les problèmes. Se poser des questions et se douter, c’est vraiment le début de comprendre les choses, d’être curieuse.
Vous rentrerez vivre en Iran si le régime change ?
M.H. : Je ne me suis pas encore décidée, mais c’est un rêve de voir la chute du régime, de voir l’Iran libre. L’Iran sera une terre vierge pour des investissements. Je pense que je jouerai un rôle d’intermédiaire entre l’Iran et la France. Après la chute des mollahs, je pense que le Moyen-Orient sera en paix, le monde entier sera en paix. Il faut faire tomber ce régime.
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