Quand on complote contre Napoléon, il faut s’attendre à un retour cinglant. Talleyrand l’apprendra au prix d’une humiliation inoubliable.
Mi-janvier 1809, Talleyrand vient de recevoir une lettre de Joseph Fouché, le ministre de la Police. Dans un message bref, Fouché l’informe que Napoléon va bientôt rentrer d’Espagne, plus tôt que prévu. Il sera à Paris autour du 22 ou du 23 janvier. C’est une information capitale puisque cela fait des semaines que les deux hommes échangent prudemment sur l’avenir du régime en cas d’absence prolongée de l’empereur. Des échanges discrets mais incontestables.
À ce moment-là, Talleyrand est encore un homme puissant. Il est vice-grand-électeur de l’Empire, grand chambellan, membre du Conseil d’État, prince de Bénévent. Il dispose d’un rang, d’un réseau, d’une autorité considérable. C’est l’un des personnages centraux du régime impérial napoléonien.
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord/ imageBROKER.com/SIPA
Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que sa correspondance avec Fouché n’a pas été aussi secrète qu’il l’espérait. La police a intercepté un certain nombre de messages et les copies ont été transmises à Napoléon qui est en route pour Paris, de retour de Madrid. Le retour annoncé de l’empereur n’est pas seulement un changement de calendrier : il annonce en vérité une terrible confrontation.
La rivalité Talleyrand-Fouché au service de Napoléon
Tout le monde à Paris connaît l’animosité entre Talleyrand et Fouché. Ils ne s’apprécient pas, pour mille raisons. Ils se surveillent, chacun cherche à sa manière à nuire à l’autre. Une rivalité parfaitement assumée de part et d’autre.
Pourtant, loin de les écarter, Napoléon a essayé de profiter de cette dualité et d’entretenir cette tension. C’est une méthode de gouvernement bien connue : diviser pour mieux régner. Napoléon met ses services en concurrence, persuadé qu’un équilibre conflictuel entre les grands personnages de son État pourrait garantir à la fois la loyauté qu’on lui doit et l’efficacité des différents services. Le diplomate et le policier sont donc contraints de coexister. L’empereur les a gardés près de lui, mais il les oppose.
Fouché est toujours ministre de la Police et dispose d’un pouvoir immense. C’est l’homme le plus redouté de Paris. Quant à Talleyrand, toujours maître des Relations extérieures même s’il n’est plus ministre en titre, il a cet accès direct à l’empereur avec beaucoup d’appuis à la cour et un réseau dans toutes les chancelleries d’Europe qui, pour Napoléon, est plus que précieux.
Fin 1808, Napoléon a quitté Paris pour aller mener lui-même cette campagne d’Espagne dans laquelle son frère Joseph était en train de s’enliser. Il a l’intention de régler la situation au plus vite. À Bayonne, il a fait venir le roi Charles IV et son fils Ferdinand VII pour les contraindre à abdiquer et a placé son frère Joseph sur le trône.
Militairement, Napoléon agit avec l’efficacité qu’on lui connaît. Il remporte plusieurs succès rapides, disperse les armées espagnoles régulières et oblige les troupes britanniques qui profitaient de la situation à se replier. Mais ce sont des victoires qui, pour être incontestables sur le papier, n’en sont pas moins trompeuses.
La naissance du terme de « guérilla » lors de la campagne d’Espagne
Car en vérité, l’Espagne n’est pas soumise. Ce ne sont pas des batailles rangées, mais une espèce de guérilla qui s’instaure avec une résistance diffuse et populaire, enracinée non seulement dans les villes mais aussi dans les villages, grâce à des paysans et à un clergé extrêmement remonté contre la France. Les convois sont attaqués, les soldats français isolés sont assassinés, les communications sont coupées. C’est à cette occasion que va naître d’ailleurs le terme de « guérilla ». Quand on parle de guérilla partout dans le monde aujourd’hui, c’est par référence à celle instituée contre les troupes napoléoniennes françaises en 1808 et 1809.
Napoléon est donc dans un conflit qu’il n’arrive pas à contrôler. On est loin des grandes batailles rangées sur les champs de bataille de l’Europe entière. C’est un piège, un territoire hostile où ses troupes sont exposées. Lui-même d’ailleurs est physiquement exposé puisqu’il est là, présent à la tête de ses troupes.
À Paris, on comprend que le danger n’est plus seulement militaire. Il peut y avoir une balle perdue, un attentat ou une capture. Ces Espagnols sont tellement imprévisibles. Et à ce moment-là, qu’adviendrait-il de l’Empire qui n’a plus de chef ? Il y a des règles de succession mais personne ne les respecterait, on en est convaincu. C’est donc une perspective prise très au sérieux qui intéresse au premier chef Talleyrand et Fouché. Pour une fois, ils ont l’intention de s’entendre, ces deux-là.
Napoléon revient en fureur à Paris
Depuis l’Espagne, Napoléon est informé. Il devine que des choses se préparent dans son dos. Coup d’accélérateur vers Paris. Le voilà de retour dans sa capitale. Ce qui est en train de couver, c’est l’orage du siècle.
Qu’on puisse imaginer que Napoléon ne revienne pas d’Espagne ? C’est une trahison aux yeux de l’empereur. Il rentre donc à Paris le 23 janvier 1809 et reproche d’abord à l’archichancelier de l’Empire, Cambacérès, de ne pas avoir mieux surveillé les deux hommes. Le vendredi 27, sans aucune explication, Talleyrand reçoit une lettre qui lui demande de remettre sa clé de grand chambellan et de se présenter aux Tuileries le 29 janvier pour un Conseil restreint. Monsieur de Talleyrand comprend que les choses tournent au vinaigre.
Il écrit à l’empereur dans une lettre extrêmement flatteuse, très Ancien Régime comme il sait l’être. Il dit ne pas comprendre où est sa faute. Il ignore encore que les mots qu’il a échangés avec Fouché ont été interceptés.
Autour de la table de ce Conseil restreint se trouvent Berthier, Cambacérès, Lebrun et le comte de Montesquiou. L’empereur arrive après tout le monde, salue brièvement à sa manière, s’assoit et la séance commence. La tension est palpable. Très vite, Napoléon change de ton. Il se lève, les bras dans le dos, marche entre son fauteuil et la cheminée. On sent son irritation, on sent que cela bouillonne sous son crâne. C’est une colère qui est entrée dans l’histoire.
Talleyrand humilié en public lors d’un Conseil restreint
Si l’on en croit un des témoins, Talleyrand est pâle comme la mort. Voici ce que lui dit Napoléon devant les membres du conseil :
« Vous êtes un voleur ! Vous êtes un lâche, un homme sans foi. Vous ne croyez pas en Dieu. Vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs. Vous avez trompé, trahi tout le monde. Il n’y a pour vous rien de sacré. Vous vendriez votre père. Je vous ai comblé de biens et il n’y a rien dont vous ne soyez capable contre moi. Ainsi, depuis dix mois, vous avez l’impudeur, parce que vous supposez à tort et à travers que mes affaires en Espagne vont mal, vous avez l’impudeur de dire à qui veut l’entendre que vous avez toujours blâmé mon entreprise sur ce royaume, tandis que c’est vous qui m’en avez donné la première idée ! Vous qui m’y avez persévéramment poussé ! Et cet homme, ce malheureux duc d’Enghien, par qui ai-je été averti du lieu de sa résidence ? Qui m’a excité à sévir contre lui ? Quels sont donc vos projets, Talleyrand ? Que voulez-vous ? Qu’espérez-vous ? Osez le dire ! Vous mériteriez que je vous brisasse comme un verre ! J’en ai le pouvoir, vous savez, mais je vous méprise trop pour en prendre la peine. »
Et à ce moment-là, le regardant dans les yeux, il aurait donc dit devant témoin à Talleyrand : « De la merde, oui ! Vous êtes de la merde dans un bas de soie ! »
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Le témoin qui nous renseigne ajoute : « Voilà l’abrégé et la substance de ce que Monsieur de Talleyrand avait eu à entendre et à supporter pendant cette mortelle demi-heure qui dut être bien affreuse pour lui si l’on en juge par ce qu’elle fit souffrir aux assistants. »
Il faut imaginer en effet l’ancien ministre des Relations extérieures livide, le prince de Bénévent essayant de répliquer mais on ne lui laisse pas la parole. Il dit seulement : « C’est grand dommage qu’un si grand homme soit si mal élevé. » Voilà la seule réponse de Talleyrand qui se retire, encore un peu plus brisé que d’habitude, et rentre chez lui.
De son côté, Fouché est très inquiet. Il est impliqué exactement dans les mêmes discussions. Pourquoi Napoléon l’épargne-t-il ? Sans doute a-t-il trop besoin de lui. Fouché est au cœur du régime, c’est le maître du renseignement et le gardien de l’ordre intérieur, même si en l’occurrence il n’a pas su empêcher certains agents de le trahir lui-même pour révéler la teneur de ses communications avec Talleyrand.
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En attendant, l’Empire court à sa perte. Désormais, Talleyrand va mettre en œuvre tout ce qu’il a, toutes ses forces, pour s’atteler à l’organisation de la transition. De facto, lors de la première chute impériale de 1814, Talleyrand saura agir rapidement avec efficacité pour accueillir sur leur vieux trône les frères de Louis XVI et remettre Louis XVIII à sa place. Talleyrand était déjà passé à autre chose, il vivait déjà pour le nouveau régime, en attendant le suivant.
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