Après son coup d’État manqué à Munich, en novembre 1923, Hitler est condamné à cinq années de prison. Ce passage carcéral contribue à forger son image de martyr et devient, finalement, un véritable atout dans son ascension politique.
1. Une complaisance troublante au procès d’Hitler et de 40 membres du NSDAP
Le 1er avril 1924, le tribunal de Munich rend son verdict : Adolf Hitler et une quarantaine de partisans du NSDAP sont jugés pour avoir participé, quelques mois plus tôt, à une tentative de coup d’État dans cette même ville — un putsch calqué sur la marche sur Rome de Mussolini d’octobre 1922, mais qui s’était soldé par un échec cuisant. Arrêté deux jours après les faits, en pyjama, dans la résidence d’un ami à la campagne bavaroise, Hitler comparaît désormais devant ses juges.
En théorie, il risque gros : l’affaire a fait une vingtaine de morts, dont quatre policiers, s’est accompagnée de vols, de prises d’otages et de destructions de locaux. Qui plus est, Hitler n’est même pas citoyen allemand, puisqu’il est autrichien, et aurait pu être expulsé du territoire. En pratique, la République de Weimar se montre d’une indulgence stupéfiante envers ses ennemis. Une partie des accusés est acquittée d’emblée. Hitler, lui, écope de cinq ans d’emprisonnement, la peine minimale prévue par le code, avec la perspective non dissimulée d’aménagements.
Hitler et une partie des accusés après le putch manqué, lors du procès / MARY EVANS/SIPA
Lors du procès, Hitler prend la parole chaque fois qu’il le souhaite, déroule ses discours politiques sans jamais être interrompu, et va jusqu’à exiger le remplacement d’un greffier dont il désapprouve le travail. Ce qui aurait dû être un procès pour putschiste devient, de fait, une tribune.
2. Hitler détenu à la prison de Landsberg, des conditions dignes d’un hôtel
Hitler et ses compagnons sont conduits à la forteresse de Landsberg, dans le sud-ouest de la Bavière. Il connaît bien cet établissement pénitentiaire moderne, construit une douzaine d’années plus tôt, car il y a séjourné deux ans auparavant, pendant un mois, à la suite d’une rixe politique à Munich.
Hitler dans sa cellule / MARY EVANS/SIPA
Le régime qui les y attend n’a rien de celui d’un détenu ordinaire. L’historien Ian Kershaw, dans sa célèbre biographie d’Adolf Hitler, le décrit ainsi :
« De la fenêtre de sa grande chambre, confortablement meublée au premier étage, il avait vue sur la campagne. Dans sa culotte de peau, il pouvait se détendre en lisant le journal dans un fauteuil en osier, tournant le dos à une couronne de lauriers que lui avaient offerte ses admirateurs. Il pouvait aussi s’asseoir à son grand bureau pour trier les monceaux de courrier qu’il recevait. Ses geôliers le traitaient avec le plus grand respect. Certains lui donnaient discrètement du « Heil Hitler » et lui accordaient tous les privilèges possibles. Les cadeaux, les fleurs, les lettres de soutien affluaient. Les visiteurs se bousculaient, trop nombreux pour qu’il pût tous les recevoir — plus de 500 avant qu’il ne se décidât à imposer des restrictions. »
Le 23 avril, la presse relaie une manifestation organisée en l’honneur de son 35e anniversaire : 3 000 personnes réunies pour célébrer l’homme qui avait, disait-on, « allumé la flamme de la libération et de la conscience du peuple allemand ».
3. La prison comme tremplin national pour Hitler
Jusqu’alors, Hitler n’était guère qu’un agitateur local, un exalté bénéficiant du soutien des milieux nationalistes bavarois. Le procès et l’emprisonnement changent radicalement la donne.
La presse nationale relaie les débats, les discours, l’image du prisonnier politique. Hitler se constitue une stature à l’échelle de toute l’Allemagne. À Landsberg, il peut marcher librement dans le jardin de la prison, recevoir toutes sortes d’ouvrages : les mémoires de Bismarck, les travaux de Nietzsche, les souvenirs de généraux allemands.
Il se laisse photographier en costume traditionnel bavarois, culotte de peau et bretelles brodées, dans une mise en scène dont l’ironie n’échappe à personne : un homme condamné pour tentative meurtrière de coup d’État posant comme un paisible notable provincial.
Il s’entretient librement avec ses amis politiques, réfléchit aux leçons du putsch manqué et médite sa stratégie. La prison lui offre, paradoxalement, le recul qui lui avait jusqu’alors fait défaut. Hitler dira lui-même, plus tard, que Landsberg aura été pour lui « une université aux frais de l’État ».
4. La genèse de Mein Kampf
C’est à Landsberg que naît Mein Kampf. Avant son procès, Hitler avait rédigé un mémoire au titre évocateur — Quatre années de combat contre les mensonges, la sottise et la lâcheté — où il dénonçait la trahison des gouvernants allemands, à commencer par les socialistes de 1918 qui avaient, selon lui, enfoncé le « coup de poignard dans le dos » ayant conduit à la chute du IIe Reich. Ce texte lui sert de point de départ.
Selon un témoignage, l’idée du livre serait venue des détenus du rez-de-chaussée, moins bien logés que ceux du premier étage, qui s’étaient lassés d’entendre Hitler pérorer chaque jour. Pour échapper à ses discours, ils lui auraient suggéré de coucher ses pensées par écrit, et auraient ainsi pu reprendre tranquillement leurs parties de cartes.
Qu’importe l’anecdote : Hitler ne s’isolera pas pour écrire en solitaire. Il convoque ses compagnons — son chauffeur Emil Maurice, le fidèle Rudolf Hess — et leur dicte, marchant de long en large, reprenant ses phrases, développant ses obsessions, tandis que les autres transcrivent sous sa dictée.
5. La libération précoce d’Hitler, une sortie en grande pompe
À la veille de Noël 1924, soit neuf mois seulement après sa condamnation à cinq ans de prison, un télégramme arrive à la forteresse : Adolf Hitler doit être remis en liberté conditionnelle. La décision n’a pas été sans résistances : dans les coulisses du ministère public, une véritable bataille a opposé ceux qui voulaient le maintenir incarcéré à ceux qui plaidaient pour sa libération anticipée.
Le directeur de la prison, fervent admirateur du détenu, a pesé de tout son poids dans la balance. Dans un courrier à sa hiérarchie, il le décrit comme un « prisonnier modèle », convaincu « qu’un État ne saurait exister sans un ordre interne ferme et un gouvernement à poigne ». C’est lui qui, d’une voix chevrotante selon les témoins, annonce à Hitler sa libération conditionnelle.
Qui était le maréchal Hindenburg, celui qui a propulsé Hitler au pouvoir ?
Le personnel de la prison se rassemble pour lui faire des adieux émus. Hitler quitte Landsberg avec une serviette contenant un manuscrit de 391 pages dactylographiées, auquel il a choisi son titre définitif quelques semaines plus tôt : Mon combat — Mein Kampf, en allemand.
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Cet article Hitler en prison : loin de l’affaiblir, la captivité après son coup d’état manqué l’a renforcé politiquement est apparu en premier sur Radio Classique.