Thierry Garcin est chercheur associé à l’Université de Paris, docteur en Sciences Politiques, maître de conférence à HEC et auteur de Géopolitique de l’Arctique aux éditions Economica. Au micro de David Abiker, il a livré son analyse au sujet de la pression exercée par le président américain pour racheter le Groenland, territoire qu’il estime stratégique, non seulement pour les terres rares, dont le sous-sol regorge, mais aussi d’un point de vue géopolitique. Pour le chercheur, l’argument géopolitique est un mensonge de Donald Trump.
Si on vous avait dit qu’un jour il y aurait une escalade entre l’Europe et les États-Unis pour empêcher ces derniers d’y planter leur drapeau, l’auriez-vous cru ?
THIERRY GARCIN : Non, je ne l’aurais pas cru évidemment. J’aurais été quand même inquiet au début de la première présidence Trump où il a dit, en ricanant d’ailleurs : « Au fond, le Groenland, ce serait une formidable entreprise immobilière et ce serait un gain fantastique sur le plan immobilier. » Il ne croyait pas si bien dire par rapport à lui-même. Vous vous rendez compte de l’approche des relations internationales ? C’est à la fois la rapacité à l’égard d’un territoire qui n’est pas un territoire européen mais qui est un territoire d’un pays européen, le Danemark, et la cupidité.
C’est-à-dire que nous sommes dans des relations internationales complètement inversées, tout est à l’envers : il y a les Etats-Unis [qui a déjà une base militaire au Groenland NDR] ; la Russie qui accuse l’Ukraine d’être fauteur de guerre ; le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, croit bon d’applaudir à tout rompre à la violation du droit international, et c’est évidemment l’attaque des États-Unis contre l’Iran, totalement illégale, quoi qu’on dise. Et puis, il y a Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, qui commence à dire qu’ils veulent renforcer l’OTAN. Alors on est dans des situations schizophréniques. Il faut renforcer l’OTAN, or le patron de l’OTAN est en train de vouloir nous prendre le territoire d’un pays membre de l’Union européenne. Donc, on est dans une situation complètement dépaysante. Le président Trump, c’est vraiment l’éléphant dans le magasin de porcelaine. Le plus important, quoi qu’on dise, c’est que le droit international existe. On n’a pas de solution de remplacement et le droit international est un peu le code de la route du monde entier. Il est peut-être mauvais, mais il doit être appliqué. Et là, tout part en éclats.
Le droit européen lui pourrait s’appliquer à travers l’instrument anti-coercition, dont on a découvert la possibilité ce week-end. Cette réponse européenne vous paraît-elle appropriée ?
T.G. : En tout cas, elle est nécessaire. C’est un instrument qui date de 2023, qui n’a jamais été utilisé. Il permet d’établir des quotas, des droits de douane, de bloquer des investissements, en l’occurrence évidemment américains. C’est utile, c’est nécessaire certainement. Simplement, l’Union européenne est une grosse machine. Ça va être long, ça va être difficile, il va y avoir des divergences.
La mission européenne au Groenland mal expliquée selon Thierry Garcin : « c’était une opération de repérage »
Il y a notamment cette mission européenne au Groenland, avec l’envoi notamment de 15 chasseurs alpins français ?
C’était un symbole politique, ça a été très mal vendu par les pays intervenants il y a quelques jours. Ce n’est pas une opération militaire. On a ricané parce que finalement, ce n’est pas une mission militaire au sens propre du terme, c’est plutôt une intervention de repérage, de reconnaissance. Ça a été très mal vendu, comme s’il s’agissait tout d’un coup d’affirmer la souveraineté du Danemark sur le Groenland. Il y a eu des effets d’annonce tout à fait désastreux. Il fallait dire simplement que c’était symbolique et qu’il y avait une question de souveraineté qui était fondamentale. Moi ce qui me frappe c’est l’effet de sidération de l’Union européenne dans cette affaire-là.
Les Européens sont-ils sidérés ou est-ce qu’ils mobilisent le fameux bazooka anti-coercition ?
T.G. : Ils sont sidérés. Je ne suis pas sûr d’ailleurs que le terme de bazooka convienne parce qu’il ne faut jamais dire qu’on a une arme fatale, y compris dans le domaine nucléaire. Personne n’en sait rien. Donc, je crois que le fait d’utiliser sans arrêt le mot de bazooka finalement déconsidère un peu l’éventuelle force de cet instrument qu’on appelle anti-coercition, qui était prévu d’ailleurs au départ à cause de la Chine.
Venons-en au Groenland. Avez-vous compris ce que veut là-bas Donald Trump qu’il n’ait déjà ?
T.G. : Il n’a pas besoin d’occuper militairement le Groenland. On a ironisé en disant qu’il y a 150 militaires américains dans la base de Thulé qui se trouve au nord-ouest, très éloignée au nord-ouest du Groenland. On a ironisé sur les quelques dizaines d’officiers européens. Les États-Unis sont déjà chez eux, ils n’ont pas besoin de contrôler. La base de Thulé est une formidable forteresse d’alerte avancée, qui est destinée à essayer de repérer les missiles balistiques attaquants. Alors, hypothèse d’école, bien sûr, provenant de l’Union Soviétique avant, et de la Russie aujourd’hui.
Ne pas négliger le rôle de la Chine
Mais il ne faut pas négliger non plus dans cette équation internationale le rôle de la Chine, qui est très intéressant et qui me paraît d’ailleurs beaucoup plus astucieux et intelligent que celui de la Russie en la matière. Alors quant à parler de la menace russe et de la menace chinoise sur le Groenland, ça n’a aucun sens. Il est convoité par les Chinois. Ils ont eu des vues sur les minerais et sur la construction, la rénovation d’aéroports récemment. À l’époque, il y a quelques années, les États-Unis ont mis le holà, d’ailleurs très utilement. Et ce qui me frappe, c’est l’absence de réaction communautaire, parce que, encore une fois, il y a deux pays non membres de l’Union européenne qui sont sur place, mais il n’y a pas les 27. Et Ursula von der Leyen dit très peu de choses. Kaja Kallas qui est la haute représentante pour la politique étrangère et les questions de sécurité, ne dit pas grand-chose. C’est-à-dire qu’on est dans une presque vacance de réaction collective. Et heureusement qu’il y a la France, l’Allemagne, et d’autres pays comme la Suède, le Danemark, et ainsi de suite.
Immense paradoxe, le Danemark est depuis de longues années un des principaux alliés européens des États-Unis dans leurs différentes guerres, ils sont assez mal payés de retour.
T.G. : Ils sont un peu les auteurs de leur malheur, parce qu’ils n’avaient de cesse que de nous dire que l’atlantisme, c’était la règle du jeu. De Gaulle nous avait mis en garde, on était parti en 66 du commandement militaire intégré qu’on a malheureusement réintégré sous Sarkozy, en 2009. Ils ont été farouches alliés des États-Unis de George W.Bush fils dans l’affaire de l’Irak en 2003. Ils ne sont pas, et c’est leur droit, dans l’euro. Ils n’étaient pas, et c’est leur droit, dans la politique étrangère européenne. Dès qu’il y a eu la guerre d’Ukraine, tout de suite, ils sont allés dans la politique étrangère et de sécurité communautaire. Enfin, ils veulent le beurre et l’argent du beurre à chaque fois.
Franz-Olivier Giesbert : « Les États-Unis ont déjà acheté la Louisiane, le Texas, ou encore l’Alaska. Donc pourquoi pas le Groenland ? »
Thierry Garcin, vous avez publié Géopolitique de l’Arctique. En quoi cette zone géographique très vaste suscite-t-elle de plus en plus de convoitises ?
T.G. : Parce que les enjeux sont multiples. Par exemple, des enjeux environnementaux, avec le réchauffement de la planète beaucoup plus sensible au pôle Nord, des enjeux stratégiques, c’est-à-dire militaires, pour les États-Unis et pour l’ensemble des pays riverains, y compris la Russie. Ce sont aussi des enjeux économiques avec le transport maritime et des enjeux liés aux hydrocarbures, pétrole et gaz mais surtout gaz. Et ce sont des enjeux multiples, ce sont des enjeux interactifs et ce sont des enjeux pluridisciplinaires. C’est-à-dire que vous ne pouvez pas isoler un enjeu parmi les autres, ils sont tous un peu complémentaires les uns des autres.
Et ce qui est intéressant de voir ça à long terme, c’est la route qu’on appelle transpolaire, c’est-à-dire délivrée justement de ces deux passages le long du Canada et le long de la Russie. Vous avez un passage qui est en train de s’ouvrir d’ici 30, 40 ans, peut-être 20 ans ou 35 ans, peu importe, selon les spécialistes, c’est-à-dire qu’on passera au milieu. Et dans ce cas-là, encore une fois, et les États-Unis ont cette vision-là géopolitique, l’Arctique est un océan, sera liquide, totalement liquide seulement quelques mois de l’année, en été seulement, mais on pourra faire passer des bateaux du détroit de Béring à l’Atlantique réciproquement et autrement sans aucune difficulté. Donc c’est une route transpolaire qui sera une Méditerranée pour les Américains.
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Cet article Crise du Groenland : « L’idée d’une menace russe ou chinoise, comme l’affirme Trump, n’a aucun sens » déplore le chercheur Thierry Garcin est apparu en premier sur Radio Classique.