Le 13e rapport du COR (Conseil d’Orientation des Retraites) remis la semaine dernière tire la sonnette d’alarme sur le système de retraite actuel et le déficit des dépenses publiques. Son président Gilbert Cette, spécialiste de la productivité et du marché du travail, invité de la matinale de Radio Classique, insiste sur la nécessité d’augmenter le taux d’emploi et d’utiliser l’immigration pour pallier – du moins en partie – un solde naturel qui pourrait sans cela devenir négatif.
La croissance, dont les prévisions viennent d’être revues à la baisse par l’Insee et la Banque de France, permet aujourd’hui d’aborder l’équilibre de notre système de retraite par répartition. Ces révisions changent-elles la nature de notre problème avec les retraites ?
GILBERT CETTE : Les prévisions officielles étaient de 0,9 % de croissance pour l’année 2026. L’Insee dit qu’on fera plutôt 0,7 % et la Banque de France dit 0,5 %.
Ces révisions à la baisse rendent plus complexe l’équation des finances publiques dans tous ses compartiments, que ce soit la retraite, la santé, l’école. Ils vont tous avoir des problèmes de financement plus difficiles qu’avec une croissance plus forte. Donc on doit s’interroger sur les retraites et plus globalement sur notre déficit public, notre dette publique et la soutenabilité de ces dernières.
La question démographique est au centre de ce treizième rapport du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) que vous présidez. Dans quelle mesure la baisse de la natalité bouleverse-t-elle les équilibres que l’on croyait acquis ?
G.C. : Oui, le COR mobilise pour ses projections économiques les prévisions démographiques réalisées par l’Insee et revues tous les 5 ans. Et la révision faite par l’Insee bouleverse complètement les perspectives prévues concernant la natalité, mais aussi l’immigration.
Sur la natalité, nos précédents rapports, basés donc en termes d’hypothèses sur ce qui nous était proposé par l’Insee, anticipaient un taux de fécondité de 1,8 enfants par femme sur les prochaines décennies. Nous sommes passés à 1,45 enfants par femme.
Gilbert Cette : « L’augmentation des taux d’emploi pourra en partie combler le déficit démographique engendré par la baisse des naissances. »
Le choc introduit dans nos prévisions aboutit à des perspectives de croissance dans une vingtaine d’années, quand les bébés auront grandi et auront l’âge de travailler. Ces révisions bouleversent les perspectives de croissance et l’équation des finances publiques, que ce soit dans le domaine des retraites comme dans tous les autres domaines.
Moins de croissance, ça veut dire moins de bases fiscales, moins de TVA, moins d’impôts sur le revenu, moins d’impôts sur les sociétés, moins de ressources pour les finances publiques pour financer ses dépenses, école, santé, défense, culture, retraite.
Mao Zedong disait : « une bouche, c’est deux bras. » Là, vous êtes en train de nous dire : un bébé, c’est un cotisant. Et donc moins de bébés, moins de cotisants. On va avoir un vrai problème qui va s’accentuer.
G.C. : Un problème qui va émerger de façon très forte dans une vingtaine d’années. Mais ce problème peut être en partie atténué par deux éléments.
Le premier, c’est l’immigration. L’hypothèse d’immigration de l’Insee pour ses projections démographiques a été révisée d’une manière fondamentale : nous passons d’un solde migratoire de 70 000 personnes par an à 150 000 personnes par an.
Ça veut dire que le solde naturel, c’est-à-dire les naissances auxquelles on enlève les décès de la population en France, qui était déjà négatif l’an passé, n’est pas négatif grâce à l’immigration. On décale d’une dizaine d’années la baisse de la population liée à la baisse des naissances. L’immigration est un apport fondamental.
Dans tous les pays qui nous entourent, l’immigration est considérée comme un levier fondamental pour pallier en partie, et en partie seulement, à la baisse démographique.
L’autre levier, c’est le taux d’emploi. Et là, en France, nous en avons sous le pied. L’augmentation des taux d’emploi pourra en partie aussi combler le déficit démographique engendré par la baisse des naissances.
Retraites : « On va vers du mieux. Peut-être que ces adaptations se font trop doucement »
Quand vous parlez du taux d’emploi, c’est la capacité de la France à mettre au travail des seniors qu’on met à la porte très facilement, et des jeunes qui sont toujours tenus à l’écart du marché du travail. Ce n’est pas de faire travailler les gens plus longtemps ?
G.C. : C’est les deux. Chez les seniors et la population âgée de 60 à 64 ans, le taux d’emploi en France est de 47 %, quand il est de 73% en Allemagne et de 75 % aux Pays-Bas. Les seniors restent davantage en emploi dans ces pays.
Ce qu’il faut évoquer, c’est ce pacte « diabolique » passé entre les organisations syndicales et l’État, des dispositifs sociaux pour mettre à la porte les gens plus tôt.
G.C. : Nous avons organisé au COR, en mars 2024, une séance plénière sur les séparations concernant les seniors, et on a constaté que de multiples dispositifs pouvaient constituer des incitations facilitant la sortie du marché du travail des seniors. Il faut se pencher là-dessus.
Je ne mets pas en cause le COR, mais ça fait 35 ans que ça dure. Ça a commencé avec la désindustrialisation des bassins d’emploi dans des régions où on préférait fermer une usine plutôt que de la maintenir ouverte. Et ça arrangeait tout le monde.
G.C. : Il faut quand même se féliciter, quand on regarde dans le rétroviseur, du fait que des dispositifs massifs, comme des préretraites subventionnées par l’État, aient connu une baisse énorme et aient quasiment disparu en France. On va vers du mieux. Peut-être que ces adaptations se font trop doucement.
La démographie, la croissance ou le niveau de l’emploi, qu’est-ce qui vous préoccupe le plus aujourd’hui ?
G.C. : Ces trois éléments sont indissociables. La démographie est un élément fondamental qui donne le la sur les perspectives à long terme.
Les taux d’emploi sont une variable d’action plus facile parce que changer le taux de natalité, c’est bien beau. Quand on regarde l’ensemble des pays qui nous entourent, les politiques cherchant à augmenter le taux de natalité se sont très souvent soldées par des échecs.
Même les suppressions d’impôts de Viktor Orbán en Hongrie n’ont pas marché.
G.C. : Ça a été un feu de paille très onéreux pour les finances publiques hongroises. Donc il faut se pencher sur ces questions de baisse de la natalité pour voir comment on pourrait donner davantage le désir d’avoir des enfants à nos jeunes.
Mais à côté de cet élément fondamental, structurant à long terme pour la croissance, les pouvoirs publics peuvent, par les politiques économiques déployées, faciliter l’augmentation des taux d’emploi, la quantité de travail, et réduire le choc que constitue pour nos économies la baisse démographique.
Vous situez ce choc en 2050 ?
G.C. : Le choc démographique lié à la baisse de natalité aura des effets qui se concrétiseront effectivement à partir du milieu des années 40. Le taux de fécondité était à 2 en 2010. 2010, ce n’est pas si loin. L’an dernier, on était à 1,55. La perspective pour l’Insee est de 1,45, et certains disent que c’est encore optimiste parce que c’est au-dessus de ce qu’on observe dans beaucoup de pays qui nous entourent.
Gilbert Cette : « dans le petit club des pays riches, la France est un pays plutôt pauvre »
Est-ce notre système de retraite est trop généreux si on prend en considération la richesse par habitant ? Si on compare avec les pays voisins, on s’aperçoit qu’ils ont des systèmes de retraite moins généreux que les nôtres, mais avec un PIB par habitant plus élevé. En clair, nos voisins travaillent plus et sont moins généreux en termes de retraite. La France fait l’inverse.
G.C. : Nous montrons dans le dernier rapport du COR que les dépenses de retraite par habitant sont en France comparables à ce qu’on observe en Allemagne, aux Pays-Bas, dans les pays nordiques et scandinaves. Nous avons un modèle social de pays riche, parmi les pays riches.
Le problème, c’est que dans le petit club des pays riches, la France est un pays plutôt pauvre. Notre produit intérieur brut par habitant est inférieur à celui de l’Allemagne de 15 %, est inférieur à celui des Pays-Bas de 20 à 25 %. Nous sommes un pays riche pour notre modèle social, mais qui n’a pas les moyens en quelque sorte d’un pays riche.
Et nous avons par conséquent des difficultés pour financer toute l’intégralité de notre modèle social. Quelle est la solution ? Est-ce que c’est de réduire l’ambition de notre modèle social ? C’est une voie avancée par certains, mais l’autre voie à privilégier, c’est de devenir un pays riche parmi les pays riches.
Qui travaille plus et plus longtemps.
G.C. : Voilà, c’est l’augmentation, entre autres, de nos taux d’emploi. Parce que ce qui nous distingue par rapport aux pays nordiques, scandinaves, à l’Allemagne, aux Pays-Bas — et on le montre dans notre rapport du COR —, c’est que comme on travaille moins, on n’est pas un pays riche comparable aux autres pays riches. On est plus pauvres qu’eux.
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Gilbert Cette, je vous annonce une chose : je suis candidat à l’élection présidentielle, vous êtes mon conseiller. J’aimerais sensibiliser les Français, leur dire que je vais changer la situation et réformer. Je sais que si je dis certaines choses, je ne serai pas élu. Comment formuler ces choses quand on est candidat à l’élection présidentielle pour que les Français entendent la vérité, à savoir qu’ils devront travailler plus longtemps ?
G.C. : Écoutez, il ne revient pas au COR et à son président, évidemment, de jouer le rôle du conseiller d’un candidat à la présidentielle. Néanmoins, ils peuvent s’inspirer du rapport du COR pour façonner un petit peu leur discours et leurs propositions.
Dès la synthèse du rapport, on montre que lorsqu’on pense au financement des retraites comme des dépenses sociales, il y a différentes solutions qui se présentent. On peut prélever davantage sur les ménages, sur les entreprises, on peut baisser les retraites. Ces trois voies sont récessives, elles renforcent les difficultés budgétaires de l’État.
En revanche, l’allongement de l’âge est expansionniste. Ça fait plus de PIB et ça facilite le financement de notre modèle social. C’est clairement montré dans le rapport du COR et j’espère que ça inspirera les candidats à la prochaine présidentielle.
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Cet article Baisse de la natalité : l’immigration peut atténuer « en partie » ses effets néfastes sur l’économie, explique le président du COR Gilbert Cette est apparu en premier sur Radio Classique.