David Abiker reçoit Vincent Jauvert, journaliste et auteur du livre Kremlin confidentiel – Le Vrai Poutine aux éditions Albin Michel. Il révèle que le président russe a mis en place un système de détournement de fonds à son profit, dont il fait bénéficier sa famille, et notamment ses enfants cachés.
Vous suivez de près l’ascension de Vladimir Poutine depuis 25 ans. Quand Poutine voit Trump expédier Maduro en prison, neutraliser avec un certain succès – et avec Israël – le numéro 1 iranien et quelques autres caciques du régime, il doit se demander pourquoi il n’est pas parvenu à liquider Zelensky quatre ans après le début de la guerre en Ukraine !
VINCENT JAUVERT : Absolument. C’était son idée, planifiée six ou sept mois à l’avance : renverser Zelensky en deux ou trois jours. On a découvert des documents montrant que le FSB – les services secrets dont il a lui-même été le patron à la fin des années 90 – avait reçu l’ordre de déstabiliser politiquement l’Ukraine en organisant des manifestations d’extrême droite, ou prétendument d’extrême droite, de façon à ce que, quand la situation serait mûre, la Russie arrive en amie protectrice du régime.
Au mois de février 2022, la situation n’est pas celle-là. Des membres du FSB, des généraux, ainsi que son principal conseiller lui disent : « Monsieur le Président, vous devriez attendre. » Mais pour une raison qu’on ignore toujours, Poutine décide d’y aller. Des hommes étaient déjà pré-positionnés pour éliminer Zelensky, mais ça n’a pas marché, notamment parce que la CIA était au courant de tout. Une opération qui aurait dû durer deux jours, comme la prise de Maduro ou l’élimination de Khamenei, dure toujours. Cela démontre que la Russie n’est pas l’équivalent des États-Unis, et c’est bien le problème de Poutine, qui a rêvé d’être l’équivalent d’un numéro 1 soviétique.
Vladimir Poutine est obsédé par l’idée de perdre la vie
Comment expliquez-vous qu’Israël réussisse mieux que d’anciens du KGB en matière d’assassinat politique et stratégique ?
V.J. C’est d’autant plus étrange qu’il y a une interpénétration formidable entre Russes et Ukrainiens, qui ont vécu ensemble pendant plusieurs siècles. Peut-être parce que pour les Israéliens, l’enjeu est existentiel. En tout cas, ils le vivent ainsi. L’enjeu ukrainien n’est pas, lui, une question de survie pour la Russie. Et puis le FSB est un service corrompu. La Russie est tellement corrompue que ses agents n’ont peut-être pas la même hargne que le Mossad.
Votre livre, Kremlin Confidentiel, commence par un épisode spectaculaire : le moment où Prigojine trahit la confiance de Poutine, lance ses mercenaires vers Moscou, puis s’arrête, raisonné notamment par le président biélorusse. Dans cet épisode, on devine quelque chose d’assez méconnu chez nous : l’obsession de Poutine de perdre la vie, de se maintenir au pouvoir, une obsession presque maladive. Et sa crainte de Prigojine. C’est donc un homme qui a peur, malgré les apparences.
V.J. Absolument. Il est obsédé par la peur d’être renversé, ce qui est assez logique puisqu’il n’a aucune légitimité. Les élections, à part peut-être la première en 2000, sont toutes truquées. Il n’a donc pas de légitimité politique, et il y a beaucoup de gens qui attendent son départ. L’affaire Prigojine est extraordinaire : je raconte dans le livre que le président biélorusse — ami et vassal de Poutine — a reçu un coup de fil de Poutine le matin de l’avancée de Prigojine, à l’été 2023.
Poutine lui dit : « Je vais le tuer, lui et tous ses hommes. » Et le président biélorusse lui répond : « Vladimir Vladimirovitch, je vous le déconseille. Premièrement, ils sont très armés, très aguerris, ils ont fait beaucoup de guerre, contrairement aux jeunes recrues que vous allez envoyer. Et surtout, ce clash risque de déclencher ce que tout le monde attend : une révolution, ou un début de révolution. Il y a toutes les raisons du monde en Russie pour qu’il y en ait une. » Poutine répond : « D’accord. » Ce qui prouve qu’il avait peur.
Est-ce encore le cas ? Vous parlez d’une période pré-révolutionnaire à cette époque. Les Russes ont-ils envie d’une révolution ?
V.J. Qu’ils aient envie de changer de pouvoir et qu’ils soient mécontents, c’est certain. Mais Prigojine, c’est l’élite. Et je pense que l’élite pourrait, si elle se sent encore mal à l’aise, renverser Poutine. C’est en tout cas sa terreur. Prigojine était un camarade de Poutine, quelqu’un à qui il avait confié les banquets officiels du Kremlin — il était très proche de lui. Et même ces gens-là ne supportent plus Poutine, ou du moins le craignent au point de se dire qu’ils pourraient l’éliminer.
Les élites russes resteront loyales à Poutine tant qu’elle estimeront avoir plus à gagner qu’à perdre
Prigojine, lui, avait des raisons particulières : la guerre en Ukraine se passait très mal, il avait perdu beaucoup d’hommes, faute d’armement suffisant, en raison de la corruption massive au ministère de la Défense. Mais cette situation de corruption et de mécontentement est vraie dans l’ensemble des secteurs économiques et politiques russes. Tant que les élites estimeront avoir plus à gagner avec Poutine qu’à perdre, elles resteront loyales — mais être exclu de l’Occident et être sanctionné, c’est vraiment dur pour elles.
Vous décrivez l’ascension de Poutine — la façon dont il a été adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, dont il a failli sombrer après la défaite de ce maire, puis dont il a été récupéré par l’entourage de Boris Eltsine pour s’occuper de la famille Eltsine. Tout au long de cette ascension, on observe une obsession de l’argent : des postes au salaire officiel misérable, mais avec des revenus parallèles. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? C’est un homme riche qui aime l’argent, alors qu’il se présente aux Russes comme quelqu’un de simple ?
V.J. Ce n’est qu’une façade. Dès qu’il arrive au pouvoir en 2000, Poutine installe un système de détournement de fonds à son profit. Il réclame 35 % des commandes de matériel médical. C’est ce que m’a raconté, et qu’il a raconté à d’autres, l’un des actionnaires d’une entreprise de matériel médical, qui a depuis disparu dans la nature, de peur. Il explique comment les fonds sont versés sur des comptes à l’étranger via des hommes de paille, souvent des membres de la famille de Poutine, une famille bien plus élargie qu’on ne le croit.
Des cousins, souvent diplômés, occupant des postes intéressants, et aujourd’hui nommés à des fonctions de pouvoir. Et Poutine a également des enfants : ses deux filles dont on connaissait l’existence, mais aussi deux fils nés récemment, qu’il cache — pour des raisons de sécurité, certes, mais aussi parce que cela ne correspond guère à l’orthodoxie religieuse dont il se veut le chantre. Il se dit ultra-conservateur, mais mène une vie personnelle très éloignée des canons de la religion orthodoxe.
Et sur cette accumulation de biens — les palais avec patinoires, casinos, et même des pistes de pole dance — à quoi cela sert-il ?
V.J. Tout cela n’est que façade d’une kleptocratie où 8 à 10 personnes détiennent peut-être 20 à 30 % de la Russie. Poutine dispose de cinq, six, sept, huit palais — certains dont il est propriétaire, d’autres construits pour lui par des amis qu’il a enrichis. Il a aussi une fascination pour les yachts : il veut avoir le plus grand, et ses amis lui en ont offert. Il reproduit même son bureau du Kremlin dans ses résidences pour toujours apparaître dans ce petit bureau qui semble modeste — un paravent de plus. Ce n’est pas du tout l’ascète qu’il prétend être.
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Vous mentionnez aussi son obsession de la longévité.
V.J. Il investit massivement — ou fait investir ses amis — dans une entreprise de recherche sur la longévité, détenue en partie par sa fille, endocrinologue. Cette obsession n’est pas sans rappeler celle de Staline, ni d’ailleurs celle des milliardaires californiens — ce n’est donc pas si surprenant en soi. Sauf que pour Poutine, cela signifie repousser le plus loin possible la question de la succession. Il veut garder le pouvoir aussi longtemps que possible, car comment se protéger, lui et sa famille, une fois qu’il ne l’aura plus ?
Ce qui signifie, pour conclure, que Poutine souhaite que la Russie reste fidèle au modèle qu’il a inventé après lui ?
V.J. Le modèle en soi, je pense qu’il s’en moque éperdument. Ce qu’il veut, c’est qu’on lui assure la succession. Tout est bâti depuis le début pour conserver le pouvoir. C’est tout.
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Cet article « Vladimir Poutine dispose de 7 ou 8 palais et a une fascination pour les yachts » selon le grand reporter Vincent Jauvert est apparu en premier sur Radio Classique.