Donald Trump rêvait d’un accord de paix avec l’Iran le jour de ses 80 ans ce 14 juin. Finalement, l’annonce a été faite le 15. A l’approche des élections de mi-mandat, il devient urgent pour le président américain d’avancer sur ce dossier, mais aussi de marquer les esprits, explique l’historien André Kaspi, spécialiste des Etats-Unis et invité de la matinale de Radio Classique ce lundi.
Trump a utilisé cette formule « que le pétrole coule à flot », qui en rappelle une autre, drill, baby, drill. C’est une phrase de Trump qui ressemble à un slogan — du Trump tout craché —, mais c’est aussi une phrase qui résonne dans l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui.
ANDRÉ KASPI : Oui, lorsque Trump s’est engagé dans cette guerre contre l’Iran, il avait annoncé qu’elle allait durer quelques jours et que bien entendu l’Iran céderait. Ces quelques jours sont devenus quelques semaines, puis quelques mois, ce qui devient extrêmement urgent car il ne faut pas oublier le calendrier politique aux États-Unis qui est un calendrier très exigeant. Il y a en particulier le 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance, mais surtout les midterms qui se profilent à l’horizon, le 3 novembre.
Dans la tradition américaine, ils donnent l’avantage au parti d’opposition, ce qui signifie que si les démocrates obtiennent la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat, ils pourraient éventuellement mettre en difficulté Donald Trump et peut-être obtenir d’une certaine façon son impeachment, c’est-à-dire sa mise à l’écart.
C’est donc extrêmement dangereux pour lui, et il est urgent qu’il en termine avec l’Iran d’une manière qui soit satisfaisante. La signature aura lieu vendredi et d’ici là, il peut se passer beaucoup de choses, surtout avec les Iraniens. Mais encore une fois l’essentiel, c’est de faire cette annonce, et de la faire au lendemain du 80e anniversaire du président.
Au sujet de cet accord annoncé avec l’Iran, il s’agit d’un protocole destiné à régler des problèmes de façon ultérieure. Est-ce que cet accord marque tout de même une étape importante dans l’histoire des relations entre les États-Unis et l’Iran, relations qui, d’une certaine façon, se sont interrompues en 1979 ?
A.K. : Au fond, on en est toujours aux conséquences des décisions de l’imam Khomeini, qui ont abouti à une sorte de soumission des États-Unis face aux volontés de l’Iran.
Il ne faut pas oublier qu’à ce moment-là, une cinquantaine de diplomates américains ont été pris en otage à Téhéran, et l’Iran a joué avec le président Carter. Les otages n’ont été libérés qu’à l’arrivée de Ronald Reagan. C’est une double humiliation pour les États-Unis. Et depuis lors, les relations entre Téhéran et Washington ne sont pas au beau fixe.
« Ronald Reagan avait un énorme avantage sur Donald Trump : il avait le sens de l’humour »
Vous citez Ronald Reagan — tout le monde ricanait, en tout cas de ce côté-ci de l’Atlantique, quand il est arrivé au pouvoir. Finalement, Reagan a été un immense président américain. On ricanait parce qu’il avait été acteur de second rôle dans des westerns. Trump, lui, a célébré hier ses 80 ans. Quand on s’appelle Donald Trump et qu’on a 80 ans, de quelle Amérique est-on l’enfant ? Est-on l’enfant de l’Amérique de Reagan ?
A.K. : Oui et non. Il ne faut pas oublier que Ronald Reagan, avant d’être président des États-Unis, avait été gouverneur de Californie, élu et réélu — il avait donc une expérience politique. Quant à sa carrière d’acteur, elle est quand même très limitée : des seconds rôles, ce n’était pas vraiment une vedette de Hollywood.
Mais ce qu’il faut retenir, c’est que Reagan, avec son humour et sa volonté de prendre des décisions nettes, a marqué l’histoire des États-Unis. […] Ronald Reagan reste néanmoins un exemple : celui d’un président républicain qui a su résister aux Soviétiques, obtenir des résultats, et qui fait partie de la légende des présidents américains.
Est-ce que c’est cette légende qui inspire Donald Trump aujourd’hui, dans la façon qu’il a d’afficher son gigantisme, notamment dans sa manière de redessiner Washington et ses lieux de mémoire ?
A.K. : De mon point de vue, je trouve que Ronald Reagan avait un énorme avantage sur Donald Trump : il avait le sens de l’humour. Je ne me suis pas encore aperçu que Trump en ait vraiment. Et Ronald Reagan demeure dans l’imaginaire américain comme celui qui a résisté à l’Union soviétique, qui a obtenu des résultats, et qui serait finalement en grande partie responsable de la chute de l’URSS, même si cette chute s’est produite après sa présidence.
Pour ses 80 ans, Donald Trump s’est offert un grand spectacle mondial
Trump s’est choisi un programme d’anniversaire digne d’un empereur romain, avec des combattants de MMA en guise de gladiateurs et des motocross en guise de courses de chars. Qu’est-ce que ça dit de l’Amérique qu’il veut séduire ?
A.K. : Ce qu’il veut montrer, c’est la force, la détermination en somme — c’est ça, le MMA. C’est un sport qui date du début de notre siècle et qui rassemble toutes les formes de sport : le catch, la boxe, etc. Tout est permis. Ce qui est étonnant, malgré tout, c’est que Trump lui pratique plutôt le golf — un sport tranquille, un sport de personnage qui ne veut pas se donner trop d’efforts physiques.
Mais il aime regarder le MMA et il aime aussi donner à ses compatriotes le sentiment qu’ils sont très forts, qu’ils sont prêts à utiliser toutes les ressources du corps pour imposer leur volonté. Le MMA joue un rôle particulier de ce point de vue-là. Pour ses 80 ans, Donald Trump s’offre un grand spectacle mondial.
Un mot sur l’amitié franco-américaine, qui va peut-être se manifester ces jours-ci puisque Donald Trump est invité à Versailles pour participer au G7. A-t-elle encore du sens, cette amitié franco-américaine ?
A.K. : Ce qui est très curieux, c’est que c’est le roi Charles III qui a fait allusion au rôle des Français dans la guerre d’indépendance lors de sa visite à Washington il y a quelques jours — en disant, au fond, que sans les Anglais, les Américains d’aujourd’hui parleraient français.
A.K. : Oui. Les Français ont été présents sur le continent américain. En 1776, ils l’étaient beaucoup moins, ayant été écartés du Canada par la guerre de Sept Ans, qui s’est terminée en 1763. En 1776, les Français sont toujours les ennemis des Anglais et viennent au secours des Américains pour les aider à gagner leur indépendance. Sans eux, les Américains n’auraient certainement pas réussi, à ce moment-là du moins, à se rendre indépendants du royaume d’Angleterre.
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Est-ce que cette amitié franco-américaine est morte aujourd’hui ?
A.K. : Je ne pense pas qu’il y ait une amitié entre les États. Il y a des intérêts communs, mais pas d’amitié. Il peut y avoir des amitiés entre les hommes, entre des hommes d’État peut-être — et encore je n’en suis pas certain, mais entre les États, certainement pas. Aujourd’hui, les Américains de Donald Trump considèrent que la France ne tient plus un rôle mondial et que en conséquence les États-Unis n’ont aucune raison de s’y intéresser tout particulièrement, puisqu’elle est devenue un pouvoir de second ordre.
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