Alors qu’il vient de fonder le Conseil national de la Résistance, Jean Moulin se rend à Lyon pour régler des questions internes. C’est alors qu’advient le pire pour la Résistance française.
En juin 1943, Jean Moulin, alias Jacques Martel, officiellement artiste peintre, est à Lyon dans un contexte tendu pour la Résistance. Des coups de filet ont été réalisés aussi bien par la Gestapo que par la police française. Dix jours plus tôt, Jean Moulin a écrit au général de Gaulle à Londres :
« Je suis recherché maintenant tout à la fois par Vichy et la Gestapo, qui n’ignorent rien de mon identité ni de mes activités. Ma tâche devient donc de plus en plus délicate alors que les difficultés ne cessent d’augmenter. Si je venais à disparaître, je n’aurais pas eu le temps matériel de mettre au courant mes successeurs. »
On a toujours cette idée que tout séparait le général de Gaulle de Jean Moulin. Le premier, issu d’une grande famille bourgeoise catholique ; le second, fils d’un instituteur laïque. L’un, militaire dans l’âme ; l’autre, haut fonctionnaire républicain. De Gaulle, orateur charismatique, autoritaire, solitaire. Jean Moulin, plus discret, modeste, fin négociateur.
Seulement, la vérité, c’est qu’en dépit de toutes ces différences – et chacune d’entre elles constitue une singularité et donc, d’une certaine manière, un atout –, ces deux hommes sont mus par une volonté indéfectible de libérer le territoire et de ranger la France dans le rang des vainqueurs, ce qui, après tout ce qui s’est passé en mai, en juin et même en juillet 1940, n’est pas une évidence.
Jean Moulin doit créer l’unité de la Résistance, née dans la spontanéité
Jean Moulin s’est fait remarquer par sa carrière bien avant le début de la Seconde Guerre mondiale. À l’âge de 37 ans, il avait été nommé préfet de l’Aveyron. Il était le plus jeune au sein du corps préfectoral. Il était préfet d’Eure-et-Loir quand le 17 juin 1940, il a été arrêté par les Allemands parce qu’il refusait de signer un protocole rédigé par le nouvel occupant. Les autorités imputaient un certain nombre d’atrocités à des tirailleurs sénégalais de l’armée française. Il n’était pas question pour le préfet, même sous la menace allemande, d’avaliser cette version totalement fallacieuse que les Allemands souhaitaient mettre en avant.
La Wehrmacht le place aux arrêts. Le préfet Jean Moulin est torturé, en tout cas très malmené. Il essaie de se suicider en se tranchant la gorge et est sauvé in extremis par un tirailleur sénégalais qui se trouvait dans la même cellule que lui.
Il entre dans la clandestinité, puis part pour Londres en passant par Lisbonne à la fin de l’année 1941, totalement impressionné par « un très grand bonhomme », dit-il en parlant du général de Gaulle, « grand de toutes façons ».
Les deux hommes se sont jaugés et compris, ils se sont fait confiance et, assez vite, de Gaulle va confier à Jean Moulin une tâche dont on doit pouvoir dire qu’elle est herculéenne : accomplir l’union de tous les éléments résistants à l’ennemi. La résistance était spontanée, elle était née de part et d’autre, partout, un peu dans le désordre et dans l’improvisation que suscitait cette situation d’occupation. Il fallait maintenant créer quelque chose de cohérent à partir de tous ces rameaux disparates. Il fallait créer l’unité de la Résistance. C’était la mission confiée à Jean Moulin.
La naissance du Conseil National de la Résistance
L’œuvre de Jean Moulin jusqu’ici n’a pas été de tout repos. Le 27 mai 1943 a lieu la première réunion du Conseil National de la Résistance, le CNR. Huit grands mouvements sont présents : le Front national de la Résistance, Ceux de la Libération, Ceux de la Résistance, Libération-Nord, Libération-Sud, l’Organisation civile et militaire, le Front patriotique de la jeunesse, Combat et Franc-Tireur. Deux syndicats entrés dans la clandestinité depuis l’offensive allemande en Russie participent également : la CGT et la CFTC. Six principaux partis politiques de la IIIe République sont aussi représentés : la Fédération républicaine, le Parti radical, la SFIO, le Parti communiste français, le Parti démocratique populaire et l’Alliance démocratique.
Pour la première fois, tout ce monde se rassemble sous la direction de Jean Moulin, président du CNR. Il faut faire face à toutes sortes d’oppositions internes et à des luttes d’ego. Tout le monde n’est pas forcément en phase avec l’alignement sur Londres et le général de Gaulle, ni d’ailleurs avec la répartition des responsabilités telle que l’a conçue Jean Moulin, qui doit concilier toutes ces forces.
Le 9 juin, le général Delestraint est arrêté à Paris. Il commandait l’Armée secrète qui regroupe différents mouvements de résistance de la zone sud. Cette arrestation est imputable à la guerre d’influence que peuvent se mener les différents réseaux. L’histoire de la Résistance est en soi passionnante, mais il ne faut pas croire que tout ce monde-là allait d’un même mouvement.
Il fallait remplacer le général Delestraint et c’est le but de la réunion qui doit avoir lieu ce lundi 21 juin 1943 sur la commune de Caluire, tout près de Lyon, chez le docteur Dugoujon. Le jeune docteur Dugoujon a la petite trentaine, il est médecin depuis quatre ans et a mis sa maison à disposition de la Résistance.
Le piège se referme sur Jean Moulin, les Allemands sont bien renseignés
Voici ce que nous dit Bénédicte Vergez-Chaignon dans Jean Moulin l’affranchi, aux éditions Flammarion :
« Aujourd’hui, puisque la réunion se tient chez un médecin du quartier à Caluire, en pleine après-midi de consultation, il prétendra être un patient parmi les autres. Mieux, il s’est muni de la lettre d’un confrère demandant qu’on lui recommande un spécialiste du traitement des rhumatismes. La réalité va dépasser ses intentions. Obligé d’attendre un des participants à la réunion au terminus du funiculaire, il est arrivé en compagnie de deux autres comparses avec presque trois quarts d’heure de retard chez le docteur Dugoujon, contrairement à toutes ses habitudes. La domestique, prévenue de diriger vers la chambre les messieurs qui se présenteront en disant venir de la part de monsieur Lassagne, un ami de la maison, les a néanmoins pris pour des patients et les a installés dans la salle d’attente. Ils n’ont rien osé dire pour ne pas attirer l’attention. Ils patientent presque un quart d’heure et puis le médecin sort de son cabinet pour raccompagner une patiente. Peut-être est-ce l’occasion de se manifester discrètement ? Avant même d’avoir essayé quoi que ce soit, un fort remue-ménage se fait entendre au rez-de-chaussée. »
« Police allemande ! Vous avez une réunion chez vous ! » Les bruits de bottes montent rapidement les escaliers. C’est dans la salle d’attente que tous ces hommes sont découverts, une salle d’attente comme une autre. Les soldats sont nombreux. Tous les résistants vont faire jouer leur couverture. Jean Moulin fait l’incrédule, montre une ordonnance. Il n’est qu’un patient et présente ses papiers. Il s’appelle Jacques Martel, il est artiste-peintre, et il est ici simplement pour ses rhumatismes.
Cependant, les Allemands ne veulent rien entendre. Ils savent de source sûre qu’une réunion rassemblant de hauts responsables de la Résistance doit se tenir ici chez le docteur Dugoujon à Caluire. Ils ne vont pas prendre le risque de laisser filer quelqu’un d’important. Ils font ce qu’on appelle un coup de filet : ils arrêtent tout le monde.
Jean Moulin et les hauts responsables de la Résistance aux mains de Klaus Barbie
Avec Jean Moulin se trouvent André Lassagne, secrétaire général de l’Armée secrète, Henri Aubry, ancien chef de cabinet du général Delestraint, Bruno Larat, chef national des parachutages et atterrissages, Albert Lacaze, membre de l’état-major de l’Armée secrète, Émile Schwarzfeld, chef du mouvement France d’Abord, Raymond Aubrac, chef des groupes paramilitaires du Mouvement Libération et membre de l’état-major de l’Armée secrète. Et puis un membre du mouvement Combat, René Hardy. C’est lui qui parviendra à s’échapper dans des conditions un peu mystérieuses.
Pour Jean Moulin, c’est le début de l’enfer. Au fond de lui, il sait que c’en est fini, que sa mission est terminée. Maintenant, ce qu’il va falloir faire, c’est tenir. C’est ne pas dire un mot de la quantité de secrets qu’il détient et qu’il est seul à détenir. Il est maintenant aux mains de la Gestapo lyonnaise avec, à sa tête, Klaus Barbie, surnommé le « boucher de Lyon ». Pendant une bonne partie de l’Occupation, il a déjà eu l’occasion de torturer nombre de résistants et de Juifs.
Une archive inédite, un enregistrement inconnu de Klaus Barbie
Au tout début du mois de mai 2025, une archive inédite a fait irruption dans l’actualité. On a retrouvé l’enregistrement d’entretiens que Klaus Barbie avait donnés après la guerre, alors qu’il se trouvait en Bolivie. En 1979, un journaliste allemand était venu à sa rencontre et l’avait interviewé pendant une semaine. Ce journaliste fait preuve d’une certaine complaisance avec Barbie et celui-ci finit par se livrer sur Jean Moulin.
« Il était très têtu pendant l’interrogatoire », dira Barbie. « Il disait s’appeler Jacques Martel et qu’il était artiste. Alors je lui ai dit : « Donc vous êtes un artiste. Bien, eh bien, prenez une feuille de papier et faites-moi mon portrait. » Je me suis assis. J’avais un crayon dans ma poche et j’ai dit : « Je vous en prie, voilà Monsieur Martel, s’il vous plaît, dessinez-moi. » Et il l’a fait. J’ai regardé et bien sûr, j’ai souri. J’ai écrit son nom en bas : « Moulin ». Et j’ai ajouté un S à la fin. Je ne sais pas comment m’est venu « Moulin ». Il a pris le crayon, il a barré la lettre S et il a dit : « Bon, allez, c’est bon. C’est moi, Moulin. » »
Dans cet entretien, Klaus Barbie défend une idée qu’il aura l’occasion d’évoquer de nouveau quand il sera jugé en France, quelques années plus tard après son arrestation grâce notamment à Ladislas de Hoyos. Il affirme ne pas avoir torturé Jean Moulin. Il déclare que c’est le chef du CNR qui lui-même s’est ouvert le crâne en se frappant la tête le plus puissamment qu’il pouvait contre un mur, à de nombreuses reprises.
La mort d’un héros
Chez les historiens, cette affirmation de Barbie fait débat. Quoi qu’il en soit, Jean Moulin, dans une attitude incroyable et héroïque, ne livrera aucun secret. Comme l’affirmera Daniel Cordier quelques années plus tard, Jean Moulin détenait tellement de secrets sur la Résistance, sur son fonctionnement, sur son réseau, ses engrenages. Si Jean Moulin avait ce jour-là parlé, on peut dire que la Résistance aurait été purement et simplement anéantie.
Il existe une interrogation sur les derniers jours de Jean Moulin, c’est de savoir quand il est décédé. Les procès-verbaux se contredisent. Ce qui est certain, c’est qu’il a été transféré de Lyon à Paris dans un état proche du coma, puis qu’il a été par la suite transféré en Allemagne. C’est dans la gare de Metz que son décès aurait été constaté le 8 juillet 1943.
La nouvelle de sa disparition est évidemment un choc. Jean Moulin sera remplacé par Georges Bidault. Le CNR va prendre une part active dans la Libération de la France l’année suivante et jouera aussi un rôle décisif dans le programme du gouvernement de la Libération.
Le mystère de la trahison
Il reste quand même un mystère autour de la mort de Jean Moulin : comment les Allemands ont-ils été mis au courant de cette fameuse réunion qui devait avoir lieu à Caluire chez le docteur Dugoujon et qui rassemblait toute une partie de l’élite résistante ? Il y a beaucoup de thèses sur la question, et pour cause, puisque l’époque de l’Occupation est infiniment trouble. Il y avait tellement d’intérêts divergents dans cette affaire. Chacun peut y aller de sa petite anecdote qui pourrait donner sur le mystère un éclairage plus ou moins convaincant.
Qui a trahi Jean Moulin, symbole de la Résistance française ?
La thèse qui paraît la plus probable aux yeux de la plupart des historiens est celle qui concerne René Hardy, l’homme qui a pu s’échapper de la maison du docteur Dugoujon le jour même du 21 juin 1943. Il avait été arrêté par la Gestapo quelques jours plus tôt. Est-ce que pendant cette arrestation, pendant les interrogatoires, il avait parlé ? Lui dit que non, il s’en est toujours défendu. Il aurait peut-être aussi pu être manipulé par sa maîtresse qui se trouvait être à la solde de la Gestapo.
Après-guerre, René Hardy va comparaître devant la justice à deux reprises, en 1947 et en 1950, et il sera à chaque fois acquitté au « bénéfice du doute » et de « la minorité de faveur ». Peut-être qu’un jour on découvrira des archives qui permettront de tirer définitivement au clair ce qu’on doit aujourd’hui pouvoir présenter encore comme une énigme.
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Cet article Jean Moulin arrêté : la phrase glaçante de Klaus Barbie pour pièger le chef de la Résistance est apparu en premier sur Radio Classique.