Éric Béranger, PDG du leader européen des missiles, était l’invité exceptionnel de David Abiker dans la matinale de Radio Classique ce jeudi. Dans un contexte de multiplication des conflits, il a décrit le basculement d’un « monde du droit international vers un monde de la force brutale », avec une conséquence pour le groupe français : l’augmentation considérable de la production de missiles et de drones. « L’anticipation est un gros enjeu. Depuis plusieurs années nous n’attendons pas les commandes pour fabriquer », a-t-il révélé.
Qu’est-ce que MBDA et que fabrique-t-il ?
ÉRIC BÉRANGER : Vous avez peut-être entendu parler ces derniers temps de missiles qui s’appellent Aster, qui protègent des territoires et surtout des populations ukrainiennes, ou qui ont récemment protégé des frégates françaises et des navires marchands en mer Rouge. On a entendu parler également des missiles MICA, tirés par des avions de l’armée de l’air et de l’espace pour détruire des Shahed (des drones d’attaques low-cost utilisés par l’Iran NDR) qui menaçaient des installations ou des populations.
Plus globalement, MBDA fabrique des missiles et couvre l’ensemble du spectre : cela va du combat terrestre, par exemple pour neutraliser des chars, à la frappe tactique au sol, voire à la frappe très loin, pour détruire des objectifs militaires à plusieurs centaines de kilomètres avec une précision extraordinaire. C’est aussi de la défense anti-aérienne, la protection contre des attaques de missiles balistiques, le combat naval. Et en France, nous allons même jusqu’à la dissuasion nucléaire, puisque c’est nous qui fournissons le missile utilisé par l’armée de l’air et de l’espace pour la composante nucléaire aéroportée. Nous sommes le 3e acteur mondial, et le seul acteur européen capable de couvrir l’ensemble de ce spectre.
Notre actionnariat, c’est 37,5 % Airbus, 37,5 % BAE Systems et 25 % Leonardo. C’est un caractère unique de MBDA. Je ne connais pas d’autre entreprise au monde qui soit à ce point au cœur de la souveraineté – on ne peut pas faire plus au cœur de la souveraineté qu’en traitant de la dissuasion nucléaire – et qui soit en même temps une entreprise réellement plurinationale. Dans mon comité exécutif, j’ai des Français, des Anglais, des Italiens, un Allemand.
Éric Béranger : « La demande en armement ne cesse de croître »
Le Premier ministre et le président de la République vous demandent de la vision stratégique. Hier encore, à l’Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a indiqué qu’il fallait produire davantage. Êtes-vous en ordre de bataille pour relever le défi de la fabrication accélérée des missiles et des drones ? Comment cela se traduit-il dans vos chiffres et dans votre plan d’investissement ?
ÉB. C’est clairement l’un des très gros enjeux du moment, sur lequel nous travaillons énormément. Nous avons beaucoup anticipé les besoins en matière d’armement, car la demande ne cesse de croître. Pour vous donner un ordre d’idée, entre 2023 et 2025, nous avons multiplié par deux l’ensemble de notre production de missiles. C’est quelque chose de phénoménal pour un outil industriel.
ÉB. Je ne vous donnerai pas de chiffres absolus, mais c’est absolument énorme. Cela signifie que nous avons investi considérablement. Je viens de faire la tournée de tous mes sites, comme je le fais en début de chaque année, et partout on voit de nouvelles machines, de nouveaux bâtiments. L’année dernière, j’avais annoncé une trajectoire d’investissement de 2,5 milliards d’euros sur 5 ans. En fin d’année, nous avons décidé de doubler ce chiffre : nous passons à 5 milliards d’investissement sur les 5 prochaines années.
Le chiffre d’affaires annuel en 2025 était de 5,8 milliards d’euros, en très forte croissance, ce qui est une autre démonstration de l’augmentation de notre production, puisque nous sommes payés lorsque nous livrons.
« Cela fait maintenant plusieurs années que nous n’attendons plus les contrats pour commencer à fabriquer »
Il y a l’enjeu de production, mais il faut aussi constituer des stocks. Le politique attend qu’on dispose de stocks et pas uniquement qu’on livre. N’est-ce pas là la grande difficulté, pour tous les acteurs du secteur de l’armement, dans ce nouveau contexte géopolitique : non seulement livrer à temps les clients, mais également disposer de stocks, car on ne sait pas de quoi demain sera fait ?
ÉB. Effectivement, c’est un grand changement par rapport à la période des « dividendes de la paix ». À cette époque on fabriquait uniquement sur commande, et il n’y en avait peu. Aujourd’hui, on a complètement changé d’époque : on est passé du monde du droit international au monde de la force brutale. La constitution de stocks et surtout l’anticipation sont un enjeu majeur. Sur les missiles en forte demande, cela fait maintenant plusieurs années que nous n’attendons plus les contrats pour commencer à fabriquer et à approvisionner les composants.
Il y a un changement d’intensité de production, et un changement de logique concernant les matériels, la façon dont on les conçoit et dont on les utilise. Sébastien Lecornu l’a rappelé hier à l’Assemblée nationale : on est passé d’une logique où les matériels militaires coûtaient des millions d’euros, à des drones qui coûtent quelques dizaines de milliers d’euros et qui peuvent causer des dommages sur des équipements gigantesques. C’est un défi pour vous : il faut savoir faire les deux, des choses très sophistiquées et très coûteuses, et des choses très agiles qui gênent l’adversaire à moindre coût.
ÉB. C’est tout à fait exact, et nous le faisons. C’est la grande leçon de ces dernières années : il faut faire les deux. Il faut également garder à l’esprit que lorsqu’un MICA détruit un Shahed, il évite la destruction d’équipements qui coûtent eux-mêmes extrêmement cher, et surtout il sauve des vies humaines. Oui, il faut trouver des solutions plus économes pour traiter ces menaces, mais n’oublions pas qu’à la fin, l’objet accomplit le travail qui lui était demandé.
Souveraineté européenne : « Nous avons tout ce qu’il faut pour nous mettre en ordre de bataille »
Il y a quinze jours, Thales a beaucoup communiqué sur le système de défense européen SkyDefender. Êtes-vous partie prenante dans ce qu’on appelle déjà le dôme de fer européen ? Qu’y faites-vous ?
ÉB. L’élément central qui a été décrit, c’est ce qu’on appelle le SAMP/T NG. C’est un système de défense anti-aérienne, aujourd’hui contre les missiles balistiques, et qui sera probablement capable de faire davantage à l’avenir. Ce système est conçu ainsi : le missile est fabriqué par MBDA, c’est l’Aster. Il y a des radars – dans l’une des configurations du système, c’est un radar Thales. Et puis il y a le système de commandement, que nous avons développé ensemble. Nous sommes donc pleinement partenaires sur le SAMP/T NG.
Aujourd’hui, faut-il investir davantage dans la défense antimissile ou dans la capacité à frapper en premier ?
ÉB. Je crains bien qu’il faille faire les deux. C’est d’ailleurs ce qu’on entend aussi bien dans nos échanges avec les forces armées qu’avec l’OTAN. Les grandes priorités aujourd’hui sont la défense anti-aérienne et la capacité de frappe dans la profondeur.
Guerre au Moyen-Orient : « Aujourd’hui l’Iran a les meilleures cartes, et Trump ne l’a pas compris » analyse Dominique Moïsi
On a entendu beaucoup de discours sur l’autonomie stratégique de l’Europe et sa souveraineté technologique. Et pourtant, on constate que le lendemain de ces discours, le Danemark achète des avions américains, ou que des technologies américaines se retrouvent sur des navires français. La question est donc : dans 10 ans, l’Europe sera-t-elle capable de se défendre seule ?
ÉB. Si elle le veut, oui. J’en suis convaincu. Petite précision sur le Danemark : ils ont acheté des VL MICA et sont en train d’acquérir des Aster.
Pourquoi dis-je oui ? Parce qu’en Europe, nous avons les compétences, nous avons une base industrielle et technologique de défense, et si nous nous mobilisons et regroupons nos forces, nous avons également les financements. Nous avons tout ce qu’il faut pour nous mettre en ordre de bataille. Et en plus, nous avons déjà des produits qui fonctionnent : non seulement les produits MBDA, mais aussi des avions de chasse, des bateaux, et bien d’autres. Nos équipements remplissent leur mission, c’est pourquoi on nous en demande autant.
Une dernière question : en tant que dirigeant de MBDA, quel est le dossier qui vous empêche de dormir ?
ÉB. Le sujet principal, c’est la montée en puissance. Nous avons fourni des efforts extraordinaires. Sur les Mistral, nous avons multiplié par quatre la production annuelle. Sur les Aster, l’année dernière nous en avons livré cinq fois plus que prévu, et l’année prochaine nous allons en livrer encore deux fois plus. Nous sommes dans une montée en puissance extraordinaire. Cela me préoccupe parce qu’aujourd’hui, cela ne suffit pas encore.
Retrouvez les articles liés à l’actualité internationale
Guerre au Moyen-Orient : « Aujourd’hui l’Iran a les meilleures cartes, et Trump ne l’a pas compris » analyse Dominique Moïsi
Guerre au Moyen-Orient : « Elle arrange Poutine car la pression des Etats-Unis disparaît » selon l’ex-ambassadrice Sylvie Bermann
Trump suscite « l’insatisfaction des Américains car les résultats ne viennent pas » selon le diplomate Jean-Claude Beaujour
Guerre au Moyen-Orient : « Ma famille est en Israël et est chaque jour sous les tirs des missiles iraniens » s’inquiète l’ambassadeur d’Israël en France
Cet article Armement : « on a doublé l’ensemble de notre production de missiles entre 2023 et 2025 » révèle le PDG du géant français MBDA est apparu en premier sur Radio Classique.