William Shakespeare a pris sa retraite à seulement 47 ans, en 1613. Fallait-il que cet homme ait amassé beaucoup d’argent pour décider de se retirer précocement, ou tout simplement qu’il n’ait plus eu envie de travailler ? Parmi les mystères innombrables qui émanent de la vie du grand dramaturge, celui-ci n’est sûrement pas le moindre. Comment savoir ce qui a pu pousser Shakespeare à quitter les planches en 1613 ?
William Shakespeare a passé les dernières années de sa vie à l’endroit même où il est né, à Stratford-upon-Avon, du côté de Birmingham, en plein cœur de l’Angleterre. En 1613, il a écrit une bonne trentaine de pièces, dont de nombreux chefs-d’œuvre. Tout le monde a à l’esprit Roméo et Juliette, Le Songe d’une nuit d’été bien entendu, et puis les trois Dark Plays de la fin, les pièces sombres : Macbeth, Hamlet, Le Roi Lear…
Shakespeare a tout traité. Il a joué, si l’on peut dire, avec le thème de la haine du juif dans Le Marchand de Venise, avec celle du Maure dans Othello. Il est de toutes les causes. Il a été un acteur, un directeur de troupe, il est le cœur même du théâtre élisabéthain, il est un poète au sens fort – c’est une distinction à cette époque en Angleterre. C’est un dramaturge à succès, chef de troupe et actionnaire de ses théâtres. Quand on évoque sa carrière, on dirait Molière avant l’heure.
Il a connu deux monarques : Élisabeth Ire et, depuis 10 ans, Jacques Ier. À la mort d’Élisabeth le 24 mars 1603, la monarchie est passée des Tudor aux Stuart : changement de dynastie, de famille, et d’époque. Peut-on dire changement de théâtre ? Jacques Ier va maintenir un certain nombre de structures en place, d’abord les membres permanents de son conseil privé. Il va garder Robert Cecil comme conseiller et il va honorer Shakespeare, dont les pièces continueront à être jouées à la cour. Lorsque Shakespeare décide de prendre sa retraite, il est encore – et c’est peut-être ce qui nous interroge le plus aujourd’hui – le roi du théâtre londonien.
Les débuts difficiles de William Shakespeare
À l’origine, c’était assez mal engagé. On a retrouvé une lettre au sujet de la pièce Henri VI dans les affaires du défunt Robert Greene, homme de lettres à la personnalité outrancière et démesurée. Personnage terrible, il est mort à 34 ans en 1592 et il désigne Shakespeare comme « un corbeau arrogant, embelli par nos plumes, dont le cœur de tigre est caché par le masque de l’acteur, et qui présume qu’il est capable de faire sonner le vers blanc aussi bien que le meilleur d’entre vous. En plus d’être un misérable scribouillard, il se met en scène dans sa misérable vanité. »
Shakespeare, qui essaie de faire sa place, ne fait pas l’unanimité. Il va d’ailleurs sans doute utiliser Greene comme modèle de son truculent Falstaff qui apparaît dans la pièce Henri IV pour la première fois. C’est lui qui se jette sur un personnage en train d’agoniser sous les coups du Prince de Galles et qui le poignarde à la jambe pour se parer misérablement des plumes du paon.
Le témoignage de Greene nous renseigne sur la concurrence qui peut exister à l’époque entre les comédiens, sur ces haines entre les gens de théâtre, les émulations entre troupes, les jalousies d’auteurs aussi. Les quatre grands noms de l’époque sont Robert Greene, John Lyly, Christopher Marlowe – dont on a énormément parlé et qu’on suspecte d’avoir écrit un certain nombre des pièces publiées sous le nom de Shakespeare –, et puis Ben Jonson. Tous sont issus de l’université, d’Oxford ou de Cambridge. Ils se lient parfois pour écrire en commun. Vous imaginez bien qu’il leur est difficile d’accepter en leur sérail le fils d’un gantier venu de Stratford. On peut comprendre la hargne qui anime un certain nombre d’entre eux lorsqu’on leur parle de ce William Shakespeare.
L’âge d’or du théâtre londonien
Le théâtre est la grande affaire à Londres à la fin de ce XVIe siècle. Les salles se montent partout dans la ville et hors de la ville. Les bourgeois viennent s’encanailler le plus possible dans les nouveaux établissements, au sud de la Tamise.
Dans son Angleterre des Tudor, voici ce que nous dit Jean-Pierre Moreau : « Le Globe de Shakespeare, ouvert en 1599, un peu plus grand que les cinq ou six autres, accueille jusqu’à 2 500 personnes par jour, dont un grand nombre, mais pas la majorité, debout au parterre. Le prix d’entrée n’est que d’un penny et donc accessible aux plus humbles : domestiques, journaliers et apprentis. Pour des raisons de concurrence, les pièces ne tiennent l’affiche que peu de temps et sont jouées en alternance, de sorte qu’un spectateur ou une spectatrice – car les femmes sont nombreuses – a le choix chaque jour entre des spectacles sans cesse renouvelés. Au total, 15 000 personnes environ, un dixième de la population londonienne, se rendent chaque semaine au théâtre en 1695. »
Son théâtre, le Globe, prend feu pendant une représentation
Revenons en 1613. Le 27 juin 1613, le Globe a brûlé. Un incendie ravageur au cours de la première d’All is True (Tout est vrai), une pièce de Shakespeare. Dans ses didascalies, le dramaturge avait indiqué « un coup de canon ». On avait utilisé un mortier à effet pour impressionner la salle. Le coup a été tiré mais il a été raté. Il a mis le feu, semble-t-il, au toit de paille du Globe et donc rapidement à toute la charpente.
All is True racontait la vie d’Henri VIII, les déboires du roi ogre avec ses femmes, avec Catherine d’Aragon dans un premier temps, et puis avec Anne Boleyn, la première de celles qu’il va faire exécuter. On y voit ses réflexions et ses manœuvres avec le cardinal Wolsey pour créer une Église d’Angleterre détachée de l’Église de Rome. Ce sont les origines de ce qu’on appelle l’anglicanisme.
Shakespeare, à travers cette pièce sur Henri VIII, donc All is True, renouait avec ses pièces historiques. Rappelez-vous qu’il avait écrit autrefois Édouard III, Richard II, Richard III, Henri IV, Henri V, Henri VI, toutes ces pièces qui avaient fait son succès. Une manière d’émettre des idées, des jugements, de poser des questions sans blesser personne. En plaçant l’anglicanisme sur le théâtre, il était sûr de son triomphe. Et puis voilà que, dès la création de la pièce, l’incendie du Globe va réduire en cendres son chef-d’œuvre.
Shakespeare critiqué pour sa pièce historique All is true, rebaptisée Henri VIII
Immédiatement, les détracteurs s’en donnent à cœur joie. La pièce est décriée, on dit qu’elle est bavarde et que, comme pour d’autres pièces historiques, l’auteur se serait contenté de versifier les chroniqueurs de l’époque. Pour cette pièce, il faut noter que Shakespeare avait pris un collaborateur, et pas des moindres : John Fletcher, un maître avec quelque 50 pièces écrites dans tous les genres. Avec Fletcher, il avait travaillé à cette nouvelle pièce qui va d’ailleurs être rebaptisée Henri VIII, All is True étant son titre original. Les deux hommes de théâtre connaissent parfaitement ce qui peut plaire au public et ils ont fait une pièce sur mesure en quelque sorte. Vous imaginez sa déception.
Shakespeare était revenu au théâtre historique parce que ses deux dernières comédies n’avaient pas eu le succès voulu : Le Conte d’hiver et La Tempête. Extraordinaire Tempête, la seule pièce qui respecte chez Shakespeare à la fois l’unité de lieu et l’unité de temps puisqu’elle durait le temps exact d’une représentation.
Un catholique en terre protestante
Dans Henri VIII, Shakespeare raconte la naissance de l’anglicanisme du point de vue d’un catholique, car il n’a jamais renié sa religion. Or en 1605, il y a eu en Angleterre cette terrible affaire, la Conspiration des Poudres. On a arrêté huit accusés, on les a condamnés, et on les a exécutés, bien entendu. Il était donc particulièrement mal vu pour un catholique de critiquer le protestantisme insulaire ou d’émettre un jugement à son propos. Parmi les victimes de la répression de cette Conspiration des poudres, il y avait justement deux cousins de Shakespeare, dont on se demande d’ailleurs s’ils n’auraient pas sollicité l’auteur pour une aide financière.
À Stratford, Shakespeare est toujours à son bureau. Voici ce que nous dit Claude Mourthé : « Chicaneur comme on le sait, il intente quelque procès à un apothicaire qui lui devait de l’argent, 35 shillings sur un achat de malt, ou un autre procès à William Combe qui lui avait vendu une propriété en 1602 ». Et puis, il y a les affaires de famille. Sa fille, Susanna, a épousé un riche médecin de Stratford en 1607. Or, la rumeur accuse la jeune femme d’avoir une liaison extraconjugale. William Shakespeare va blanchir l’honneur de sa fille. Il trouve l’auteur de la calomnie, il la traîne en justice, il obtient gain de cause. Après quoi, ce sera au tour de la cadette, Judith, d’avoir des soucis. Elle a 23 ans quand elle épouse Thomas Quiney qui en a 27. Tout a l’air pour le mieux chez le jeune ménage, sauf que Thomas est convoqué au tribunal ecclésiastique deux mois plus tard parce qu’il aurait fait un enfant à une certaine Margaret Wheeler, qui est morte en couches. Vous imaginez la colère de Shakespeare envers ce gendre qu’il va littéralement rayer de son testament. On imagine aussi les discussions et les colères avec Madame Shakespeare, Anne Hathaway. Autant dire que dans la maison de Shakespeare, qui s’appelle New Place à Stratford, l’atmosphère est devenue irrespirable.
Les derniers jours de Shakespeare
Shakespeare se réfugie à la taverne, au pub comme nous dirions aujourd’hui. William boit, c’est vrai. Et c’est à la taverne qu’il va retrouver l’ami, le concurrent, le dramaturge, Ben Jonson. On est là en avril 1616. L’auteur de Volpone avait prévenu de sa visite. Il connaît alors un grand succès à Londres, lui. Sa pièce Le Diable est un âne est un grand succès. Le poète Michael Drayton assiste à la scène des retrouvailles entre Jonson et Shakespeare à la taverne. Ben Jonson est un pilier de cabaret, il faut vous le dire. C’est un homme qui aime se bagarrer, qui connaît l’ivresse, et la prison d’ailleurs.
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Les trois auteurs vont boire et picoler à l’infini. Leur ivresse est monumentale. Elle est terrible, elle est shakespearienne si j’ose dire. Le problème, c’est que William n’a visiblement pas l’endurance des deux autres. Et de fait, l’auteur de Beaucoup de bruit pour rien va devoir s’aliter. Il ne se relèvera pas. Il meurt le 23 avril.
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Cet article William Shakespeare, le mystère de sa retraite précoce : pourquoi le dramaturge a-t-il brutalement arrêté d’écrire des pièces de théâtre ? est apparu en premier sur Radio Classique.