Ancien avocat à l’esprit profondément cartésien devenu méditant assumé, Oscar Lalo relève dans son Dictionnaire amoureux de la méditation un défi littéraire : capturer sur le vif l’essence de la méditation et traduire le silence en mots.
Il nous raconte, de l’intérieur, la confrontation brute avec notre propre esprit, et l’apprentissage exigeant du désapprentissage.
Oscar Lalo ne nous livre ni manuel d’instructions ni parcours fléché, mais le témoignage vibrant d’une conscience qui se dénude pour embrasser enfin le monde tel qu’il est : sans filtre, sans fard, avec pour seule boussole un sentiment de liberté.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Oscar Lalo.
Elodie Fondacci : Oscar Lalo, bonjour. Vous êtes écrivain, et vous pratiquez la méditation. Ces deux pratiques font partie de votre vie, sont votre vie, vous sont essentielles comme l’air et l’eau… Vous ne pouvez les dissocier, à tel point que vous avez inventé un mot pour vous décrire, quand vous avez écrit ce Dictionnaire amoureux de la méditation : « mécrivant », la fusion de « méditant » et « écrivain ».
Comment avez-vous découvert la méditation au point d’en tomber amoureux, au point de l’aimer, tout simplement, de façon profonde, consciente, chaque jour renouvelé ?
Oscar Lalo : Je pensais que la méditation ne croiserait jamais mon chemin, ou que moi je ne la croiserais pas, parce que je suis très terre-à-terre, très cartésien on va dire. Et je pensais que tout participait d’une nébuleuse sectaire, jusqu’à ce que mon frère aîné suive un cours en Inde, il y a trente ans, et me dise « voilà ce que j’ai fait, et maintenant, il y a un centre en Europe, qui est en France ». Je lui ai dit que ce n’était pas pour moi, mais mon épouse y est allée avec son épouse à lui. Et ma femme, qui n’avait jamais arrêté de fumer malgré ses nombreuses tentatives, – nous avions tout essayé -, a arrêté la cigarette en dix jours. Ca m’a un peu interpelé, mais elle a eu l’intelligence de ne pas chercher à m’y envoyer.
Six mois, huit mois plus tard, j’étais quasiment en situation de burn-out. À ce moment-là j’étais avocat, et j’avais un studio d’enregistrement, j’avais quelques vies en cours… trop. Et j’ai voulu aller me reposer. Ca n’a pas vraiment été le cas, mais ce que je sais, c’est que quand je me suis assis pour la première fois sur ce coussin, dans l’Yonne à Dhamma Mahï, à Louesme, je me suis dit deux phrases qui me semblaient extrêmement ésotériques mais qui sont venues de moi : c’était d’abord « voilà ce que je cherche depuis toujours », et puis « j’ai déjà été là ». Et depuis je n’ai jamais cherché aucune autre voie de méditation, puisque celle-là m’attendait et me convenait.
E.F : Quand vous dites « j’ai déjà été là », c’est que vous aviez le sentiment de revenir à un endroit que vous connaissiez intimement, profondément ?
O.L : C’est exactement ça, ce qui est très perturbant quand on se veut très scientifique, très cartésien. Mais je ne pouvais rien y faire, j’étais de retour à une maison que je connaissais très anciennement, et dans laquelle je me sentais totalement en sécurité.
E.F : Vous dites que la méditation, c’est trouver la possibilité d’une véritable liberté.
O.L : C’est un peu l’objectif, même si à partir du moment où l’on a un objectif, on va dans la mauvaise direction, car il ne faut rien en attendre. Mais c’est vrai que c’est le seul lieu où je me sens totalement libre.
E.F : Vous vouliez en quelque sorte avec ce livre, Oscar Lalo, témoigner de l’intérieur, c’est-à-dire écrire en méditant. C’est un oxymore en soi ! Vous avez cherché à pousser l’instantané de l’écriture à son paroxysme, c’est-à-dire à écrire sur le vif, en captant instantanément ou presque ce que vous étiez entrain de ressentir en méditant : un défi difficile !
O.L : C’était un défi totalement impossible ! Écrire sur la méditation c’est déjà un pari complètement fou, écrire seul un dictionnaire c’est encore plus fou. Je m’étais fixé un cahier des charges, qui était un peu à la Perec : ne jamais mettre le mot « je ». Et très vite j’ai réalisé que c’était trahir la collection des Dictionnaires amoureux, qui est une merveilleuse collection, dont le cahier des charges est précisément d’incarner le plus possible le thème auquel on s’attaque. Cela aurait été une trahison suprême que de paraître incarner une espèce d’absence de soi ; ça aurait été prétentieux, faux, et à nouveau traitre à la collection. Mais ayant dit cela, je n’étais pas plus avancé.
J’ai essayé d’arriver à faire percevoir ce qu’est la méditation de l’intérieur, puisque ce Dictionnaire est tout sauf un cours, tout sauf une méthode. Je trouvais l’approche unique, pour le coup très honnête et très difficile voire impossible : qu’est-ce qu’il se passe à l’intérieur ? Car si l’on devait définir la méditation, c’est précisément la vision intérieure, d’ailleurs c’est la signification du mot « Vipassana », la méditation que je pratique : vision intérieure. Ca veut dire que peut-être pour la première fois de notre vie, au lieu de regarder toujours ce qu’il se passe à l’extérieur, et d’y réagir, on cherche à observer ce qu’il se passe à l’intérieur et à tenter de n’y pas réagir.
E.F : Vous dites que la méditation permet de décortiquer les mécaniques intérieures qui enclenchent les actions à notre insu. Nous sommes guidés par nos peurs, par l’instinct, par des automatismes, et en méditant, on arrive à le percevoir, et à comprendre comment les choses s’enclenchent en nous.
O.L : C’est ça, c’est cette observation sans choix. C’est arriver à une espèce d’objectivité paroxystique, probablement impossible, mais enfin arriver à voir ce qui est, la réalité telle qu’elle est. Vous imaginez le défi que c’est dans notre monde d’aujourd’hui, où la réalité est travestie de toutes pièces, où des gens, des hommes politiques parmi les plus puissants arrivent à faire croire au fait qu’il y aurait des réalités alternatives, qui n’auraient rien à voir avec la nôtre. Donc avec la méditation Vipassana, que j’appelle la « Matrice » quand je suis dans un centre de méditation, j’ai l’impression vraiment d’être de retour dans une matrice et d’y être protégé. Et du fait de cette protection, non filtrée, non teintée, j’ai l’impression d’arriver, grâce à cette technique absolument incroyable, à me rapprocher, en tous cas autant que faire se peut, de la réalité telle qu’elle est. Et donc de ne plus être dans une espèce de fantasmagorie qui éloigne de la vie.
E.F : Nous sommes assez nombreux à rêver de cela, à avoir cet idéal en tous cas, d’arriver à vivre sereinement la vie telle qu’elle est, juste vivre tout simplement. Mais d’emblée vous nous mettez en garde : si nous cherchons dans ce Dictionnaire la voie à suivre, et bien nous n’allons pas la trouver. Je vous cite : « Si une telle voie existait, ça se saurait. Nous serions bien plus nombreux à nous y engager. Il y aurait une app’ pour ça, des stories qui finissent bien, des influenceuses postant des selfies au sommet de la sérénité, mais la méditation ne se télécharge pas. Pas de QR code collé sur les pierres du sentier, rien qui mène ailleurs. Juste ici, encore ici, toujours, ne pas apprendre : désapprendre. » Alors comment fait-on, Oscar Lalo, si cela ne s’apprend pas, comment fait-on pour commencer à méditer ?
O.L : Alors ça s’apprend. Il faut juste ne pas se dire que ça va se faire quand on obéit aveuglément à un gourou. Je mets beaucoup en garde contre les gourous dans ce Dictionnaire, parce qu’il y a une telle mode de la méditation que tout le monde s’en improvise enseignant.
La méditation Vipassana est la seule que j’ai pratiquée, c’est pour ça que je ne parle d’aucune autre méditation, et c’est pour ça que ce Dictionnaire est totalement incarné et n’est pas une espèce d’encyclopédie sur tout ce qui existe, ce serait absolument mensonger de ma part de parler de méditation zen, ou d’autres styles de méditation. Mais en tous cas, la méditation Vipassana permet, lors d’une retraite de dix jours dans un centre bien déterminé, coupé du monde, sans téléphone, sans ordinateur, d’apprendre les tous premiers pas de cette technique. Mais on les apprend soi-même. On a des instructions, mais on est ab initio, on est dès le premier mouvement d’orteil son propre maître. Et c’est ce que je trouve très séduisant. C’est un autre mot que je trouve très important : la responsabilité. On est responsable de soi dès le début, donc il n’y a pas de psy, juste une technique dont on s’aperçoit, ce qui est absolument réjouissant, qu’elle est universelle. C’est pour ça que les gens de toutes religions, de toutes nationalités, suivent ces cours. Parce qu’on a tous les mêmes souffrances, on a tous les mêmes envies. Et l’objet qui est utilisé immédiatement, dès notre arrivée, est un objet universel : la respiration.
La première technique, qui s’appelle « Anapana », c’est d’observer l’air qui rentre et qui sort. C’est d’une simplicité effrayante, d’autant plus effrayante qu’on s’aperçoit qu’on en est incapable, et qu’au bout de quelques secondes notre esprit est déjà parti ailleurs, et qu’il faut le ramener. Petit à petit, pendant les trois jours et demi pendant lesquels on pratique cette méditation
Anapana, on s’aperçoit que tout seul, à force d’y revenir, notre esprit se concentre et qu’on arrive un tant soit peu à observer la réalité telle qu’elle est. La réalité telle qu’elle est étant cet air qui entre et qui sort, ça c’est vraiment la réalité de l’instant.
E.F : Dans cette pratique, nos ennemis ce sont nos sens : la vue, l’odorat, le goût, le toucher bien sûr, mais peut-être le plus insidieux des ennemis c’est la pensée, vous le disiez, tyrannique, qui revient et nous empêche.
O.L : Alors ce sont nos ennemis et nos amis. Dans la méditation tout est carrefour. Tout est une opportunité pour se libérer ou pour s’enchaîner davantage. Et donc les six sens, dont la pensée effectivement, permettent soit de se libérer, soit de s’aliéner. La vue par exemple. Même si la vue n’est d’ailleurs pas le meilleur exemple car souvent on pratique les yeux fermés. On s’aperçoit qu’un objet qui rentre en contact avec la vue peut créer soit une forme de sagesse, si l’on accepte la réalité de cet objet, soit une forme d’aliénation si l’on réagit à cet objet, en disant « c’est horrible » ou « c’est merveilleux ». C’est sûr que c’est beaucoup plus difficile, c’est un stade beaucoup plus avancé que de s’apercevoir que ce qui est agréable et plaisant, c’est une forme d’aliénation beaucoup plus élevée. Mais bon là on saute des chapitres, même s’il n’y en a pas dans le Dictionnaire amoureux.
Cette interview, si l’on y était totalement fidèle, elle se passerait complètement en silence.
E.F : Vous livrez dans ce Dictionnaire deux définitions, même si vous ne chercher jamais à en livrer : « La version la plus épurée de la méditation : ne pas », et ensuite : « La méditation c’est une porte ouverte, et derrière, rien, et tout ».
O.L : Oui (rires). Ce n’est pas évident de gloser sur le silence ! On s’aperçoit que cet exercice a été complètement délirant, cinq ans d’écriture nuit et jour, surtout quand je n’écrivais pas, et toujours cette question : comment écrire le rien ? Comment écrit on ce qui n’est pas ? Cette interview, Elodie, si l’on y était totalement fidèle, elle se passerait complètement en silence, et on laisserait chacun y piocher ce qu’il veut !
E.F : Et bien on va laisser chacun méditer sur ces définitions, à travers ce Dictionnaire de la méditation à lire les yeux fermés ! C’est un livre qu’on pose sans cesse, en tous cas c’est ce qui m’est arrivé, parce qu’on essaie de s’exercer. Comme vous le dites : c’est en méditant qu’on apprend à méditer. Merci beaucoup Oscar Lalo.
Le Dictionnaire amoureux de la méditation, par Oscar Lalo
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