Face à Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping, qui veulent chacun redonner de la « grandeur » à leur pays, et expriment militairement leur puissance, comment l’Europe doit-elle se positionner ? Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, était l’invité de la matinale de Radio Classique pour nous aider à comprendre les grands mouvements géopolitiques et lancer un avertissement : l’Union européenne doit s’unir davantage pour affronter ces néo-empires.
Bruno Tertrais est directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, auteur du livre La question israélienne aux éditions de l’Observatoire.
Depuis ce week-end et même depuis plusieurs mois, on parle de la fin de l’ordre mondial tel qu’on l’a connu. Sommes-nous dans une situation comparable à 1945 ?
BRUNO TERTRAIS : Pas tout à fait. D’abord, la fin de l’ordre mondial, je l’ai entendue une bonne trentaine de fois depuis 1990, donc méfions-nous. En 1944-45, il y avait une sorte de partage de l’Europe entre grandes puissances. Cela peut y ressembler dans la mesure où Donald Trump semble vouloir un monde de sphères d’influence [réparties entre] les États-Unis, la Russie et la Chine. Je crois plutôt qu’on est, soit dans les années 1910, soit dans les années 1930, ou alors dans un mélange des deux.
C’est-à-dire qu’on est avant la catastrophe ?
B.T. : Oui, mais je vais vous rassurer ! Ce partage de l’Europe avait été fait dans le cadre de la grande alliance des pays vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Rien de tel aujourd’hui. Il n’y a pas eu de grand conflit mondial et on ne peut pas parler d’alliance entre les États-Unis et la Russie, même si la connivence entre les deux commence à y ressembler. On est plutôt dans les années 1910 avec l’expansion des empires et le choc des empires, ou dans les années 1930 avec les nationalismes et les fascismes qui se développent. C’est peut-être un mélange de tout cela. La grande différence, c’est que contrairement à 1914 et 1939, on a aujourd’hui la dissuasion nucléaire qui n’est pas un remède miracle mais qui rend la perspective d’une grande guerre extraordinairement improbable.
On parle beaucoup du rôle des États-Unis dans ce nouveau dessin mondial. La Chine pratique depuis 20 ans une politique d’expansion économique. Finalement, Donald Trump ne fait que s’adapter ?
B.T. : La différence, c’est que Donald Trump est dans une logique de prédation au sens premier du terme. La Chine investit énormément dans les infrastructures, les fameuses Routes de la Soie maritime et terrestre. Elle achète beaucoup de minerais, de terres arables partout dans le monde. Elle n’est pas dans la prédation au sens classique du terme. Donald Trump se distingue en faisant un coup de force pour s’assurer du contrôle, ou plutôt de l’exploitation des ressources du sous-sol du Venezuela. C’est ça qui fait la différence. Pour l’instant, la Chine n’est pas dans cette logique. Elle n’a pas encore saisi par la force le gouvernement d’un pays pour en changer les responsables et exploiter elle-même ses ressources.
Bruno Tertrais : « contrecarrer le dessein de ces néo-empires que sont la Chine, la Russie et désormais les États-Unis »
Cette nouvelle logique impériale, sur quel pilier repose-t-elle ?
B.T. : Il n’y a pas d’idéologie chez Donald Trump. Il y a énormément d’idéologues autour de lui, avec plusieurs visions qui s’affrontent. C’est un maelström d’échanges et d’oppositions, d’idées et de personnes au sein de cette administration, un mouvement brownien constant. Donald Trump a une vision qui est toujours la même : rendre sa grandeur à l’Amérique, mais pas au sens reaganien du terme, plutôt au sens de McKinley. L’expansion du territoire américain doit guider la politique de l’Amérique. Mais cette expansion est davantage mercantile qu’idéologique. Le mercantilisme caractérise sa vision du monde. Ne surrationalisons pas tout ce que fait Donald Trump. Parfois, il agit quasiment sur un coup de tête. Sur le Venezuela, c’est la rencontre entre une logique économique et une logique politique, celle de la doctrine de Monroe. [Il s’agit de] contrôler l’ensemble de ce que les Américains appellent l’hémisphère occidental.
Donald Trump veut rendre à l’Amérique sa grandeur. Quand on écoute Xi Jinping, il veut rendre à la Chine sa grandeur. Et l’Europe dans tout ça ? Comment doit-elle se positionner ? Doit-elle aussi avoir une logique d’empire ?
B.T. : Pas nécessairement. L’Europe s’est construite contre les empires. Mais aujourd’hui, elle n’a plus le choix. Si elle ne veut pas être au menu, elle doit être à la table. Cela ne veut pas dire agir exactement comme les autres, mais d’abord rétablir sa souveraineté dans les principaux domaines où elle est menacée. Je sais qu’on parle beaucoup de ce débat, [faut-il une] souveraineté nationale ou européenne, mais franchement, face aux États-Unis, à la Chine et à la Russie, la souveraineté purement nationale peut exister dans certains domaines, mais nous n’avons pas le choix. Ce n’est qu’en s’unissant davantage, en agissant ensemble que nous pourrons contrecarrer le dessein de ces néo-empires que sont la Chine, la Russie et désormais les États-Unis. Donc souveraineté, résistance et épreuve de force. Il faut engager une épreuve de force avec les États-Unis, différente de celle avec la Russie. Je suis perplexe devant la mollesse des réactions de certains Européens à ce qui s’est passé samedi au Venezuela, par peur de se brouiller avec Donald Trump. Le seul pays qui réussit à relever cette épreuve de force, c’est la Chine. Lorsque Trump a augmenté les droits de douane significativement, la Chine a doublé la mise. Et du coup ça se calme. Je crois que c’est comme ça qu’il faut agir avec lui.
Groenland : « Je doute très fort qu’on assiste à une opération militaire majeure comme au Venezuela »
Faut-il prendre au sérieux Donald Trump quand il parle du Groenland ?
B.T. : Il parle du Groenland énormément. C’est une vieille obsession américaine, pas seulement de Donald Trump. Je crois qu’il est sérieux. Il voudrait acquérir ce territoire. Pour lui, qui est un homme de business — enfin, un très mauvais businessman, plutôt un homme de mafia — tout s’achète. Il est certainement persuadé qu’il peut acquérir le Groenland. Je doute très fort qu’on assiste à une opération militaire majeure comme au Venezuela. Ce territoire n’a absolument pas la même valeur pour les Américains, ce serait beaucoup plus compliqué. Les militaires américains sont déjà sur place, donc ils n’en ont pas vraiment besoin. Les firmes américaines peuvent investir au Groenland. C’est une obsession qui continuera à l’animer mais je ne pense pas du tout que nous soyons à la veille d’une opération militaire majeure au Groenland de la part des États-Unis. Mais les Européens doivent faire attention parce que c’est un territoire européen, même s’il ne fait pas partie de l’Union européenne formellement, et ils doivent rester mobilisés. La France en particulier l’est sur le sujet.
Votre dernier livre, La Question Israélienne, est publié aux éditions de l’Observatoire. S’il y a bien un allié que Donald Trump ménage, c’est Benjamin Netanyahu, le Premier ministre israélien. Ce qu’on a vu au Venezuela peut-il changer quelque chose pour lui ?
B.T. : Non, pas vraiment. Attention, les relations entre Trump et Netanyahu sont très compliquées. Leur dernier entretien à Mar-a-Lago il y a quelques jours s’est plutôt bien passé. La question est de savoir si, du point de vue des Israéliens, il pourrait y avoir une appétence américaine pour [réitérer] à Téhéran [ce qui s’est passé à] Caracas. Je ne crois pas du tout que ce soit le cas.
On parle beaucoup de vassalisation, de logique d’alliance bilatérale. Aujourd’hui, Israël est-il un « vassal » des États-Unis ?
B.T. : Non, Israël n’est pas un vassal des États-Unis. Il y a deux thèses qui sont fausses toutes les deux : celle qui consiste à penser qu’Israël est un vassal des États-Unis, et l’autre qui consiste à penser que les États-Unis sont un vassal d’Israël. Les deux sont totalement erronées. C’est vrai qu’il y a une dépendance israélienne vis-à-vis des armements américains. C’est vrai aussi que pour l’Amérique, Israël est un allié de fait — je dis bien de fait parce qu’il n’y a pas de traité d’alliance entre les deux — extrêmement précieux. Cette relation est solide malgré la contestation de plus en plus forte de ce soutien par une partie de la jeunesse américaine.
Coalition des volontaires pour l’Ukraine : « c’est une très belle manœuvre diplomatique française »
Venons-en à l’Ukraine. La coalition des volontaires, les pays soutiens de l’Ukraine, se réunissent aujourd’hui à Paris, en présence américaine, avec toujours cette même question : comment garantir la sécurité du pays en cas de paix ?
B.T. : C’est une très belle manœuvre diplomatique française. Je ne suis pas le dernier à critiquer la diplomatie française quand c’est nécessaire, mais réunir 35 ou 36 chefs d’État et de gouvernement aujourd’hui à Paris autour d’un concept qui commence vraiment à être solide — un ensemble de dispositions visant à garantir la sécurité de l’Ukraine en cas de cessez-le-feu ou de plan de stabilisation, je n’ose pas dire plan de paix — c’est très important. D’autant que les États-Unis sont maintenant dans le jeu. On a remis les États-Unis dans le jeu. Ils sont prêts à participer à ces fameuses garanties de sécurité. C’est un symbole très important pour l’Ukraine. Cela montre aussi que l’obstacle à la paix, l’une des vocations de cette démarche, c’est de montrer que l’obstacle à la paix n’est pas l’Ukraine, ni les Européens ou les États-Unis, mais bien la Russie.
Je ne crois pas que ça nous rapproche d’une stabilisation de l’Ukraine ou d’un arrêt des combats, mais en termes de message politique, c’est extrêmement important. Par ailleurs, ça apprend aussi aux Européens à travailler ensemble sur le plan militaire sans les Américains. Il y a un État-major franco-britannique au Mont Valérien qui travaille là-dessus depuis des mois. C’est important, toute cette planification, tout cet effort en commun, parce que peut-être qu’un jour, on devra faire tout cela et se défendre sans les Américains.
Venezuela : « on voit la projection de la puissance américaine d’une façon atypique dans l’histoire moderne » selon Amy Greene
Ces garanties de sécurité reposent pour le moment sur les Américains. Quand on voit le caractère imprévisible de Donald Trump, peut-on encore lui faire confiance ?
B.T. : Si j’étais Ukrainien, je ne me fierais pas à un engagement verbal de Donald Trump, c’est certain. Lorsque vous signez un traité avec une autorisation de ratification par le Congrès, c’est beaucoup plus solennel, c’est très engageant juridiquement. Ça engage le pays et non pas le dirigeant. Mais c’est vrai que les Ukrainiens ont raison de se méfier des promesses américaines. Tout ceci est assez fictif parce que j’imagine très mal les États-Unis donner un engagement formel de défense militaire du territoire ukrainien par traité à ratifier. Il y a la notion d’engagement politique qui est importante, mais les Ukrainiens savent très bien qu’à la fin, ils devront compter sur les Européens et surtout sur eux-mêmes.
Et pour autant, en s’attaquant au Venezuela, Trump a renversé un allié de Vladimir Poutine. Y a-t-il donc un changement vis-à-vis du président russe qu’il a ménagé pendant des mois ?
B.T. : Avec Poutine, Trump fait une chose un jour, blanc le mardi et noir le mercredi. C’est comme ça depuis le mois de janvier. Mais c’est vrai que le renversement de Maduro est une très mauvaise nouvelle pour la Russie et pour la Chine, parce que c’est un membre important de ce fameux axe des autoritaires, de cet axe anti-occidental. C’est une mauvaise nouvelle aussi sur le plan militaire, parce que malgré les défenses anti-aériennes russes et chinoises qui équipaient le pays, les Américains sont rentrés comme dans du beurre, comme ça a été le cas à Téhéran pour les Israéliens au mois de juin dernier. Enfin, c’est aussi une mauvaise nouvelle aussi pour l’exploitation des ressources sur lesquelles comptait beaucoup la Chine.
Tout ceci n’est pas très bon pour Vladimir Poutine. La question c’est de savoir ceci : si Trump, désormais, va se focaliser sur l’Amérique Latine, est-ce une bonne nouvelle pour la Russie et la Chine ? Ou est-ce que ça veut dire que Trump est décidément très imprévisible et on ne sait jamais quel coup il va faire dans 15 jours, dans un mois, dans 6 mois, donc méfiance ? Cette interprétation est fondamentale. Moi, je ne l’ai pas. Il n’y a que Xi Jinping et Vladimir Poutine qui peuvent l’avoir.
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