Emmanuelle Wargon est présidente de la Commission de Régulation de l’Energie. Invitée des Voix de l’économie, elle livre son analyse sur la crise énergétique que nous vivons, peut-être la pire depuis des décennies.
Le monde risque de connaître la pire crise énergétique depuis des décennies. C’est ce qu’a déclaré ce week-end le directeur général de l’AIE, l’Agence internationale de l’énergie. Selon lui, aucun pays ne sera immunisé. Êtes-vous inquiète ?
EMMANUELLE WARGON : La situation est évidemment préoccupante, on n’a pas beaucoup de visibilité sur la manière dont elle va évoluer. Je ne suis pas trop inquiète pour les semaines qui viennent, mais si la situation se prolonge ou s’aggrave, tout est possible.
La Commission européenne appelle les 27 pays de l’Union à limiter les réserves de gaz pour l’hiver prochain à 80 %, contre 90 % l’an dernier, pour ne pas accentuer la hausse des cours. Est-ce vraiment prudent ?
E.W. : Aujourd’hui, nos stockages sont bas, ce qui est normal en fin d’hiver. Le remplissage des stockages se fait à partir de contrats et d’engagements de commercialisation, qui ont tous été pris. Les grandes compagnies, à commencer par Engie affirment qu’elles sont en mesure de remplir les stockages. Entre 80 et 90 %, l’important est qu’ils soient globalement remplis et que l’on évite la spéculation autour des prix du gaz.
Emmanuelle Wargon : « Il est difficile de faire une prévision des prix pour octobre ou novembre. »
En cas de grosse vague de froid l’hiver prochain, la France pourrait-elle être confrontée à une pénurie de gaz ?
E.W. : Nous n’en sommes pas là. Nous disposons de grosses capacités de stockage qui devraient pouvoir être remplies, ainsi que d’une capacité d’importation importante grâce à nos terminaux méthaniers. À ce stade, la question se pose davantage sur les prix que sur l’accès au gaz lui-même. Mais je reste prudente, chaque semaine apporte son lot d’actualité.
Pour les consommateurs français n’ayant pas souscrit d’offres à prix fixes, les factures pourraient augmenter d’environ 15 % au mois de mai. Sur le long terme, cela pourrait-il être bien plus ?
E.W. : Il faut souligner qu’il existe une atténuation très forte entre l’évolution des prix de gros et la répercussion sur les factures des Français. Les prix de gros étaient autour de 30 € du mégawattheure, ils ont quasiment doublé, mais la répercussion sur les factures ne sera pas du tout du même ordre. Pour avoir le prix de mai, il faut disposer de toutes les cotations du mois de mars, qui n’est pas encore terminé. Par ailleurs, dans une facture de gaz annuelle d’une famille qui se chauffe au gaz, le chauffage représente les deux tiers. En mai, comme on ne se chauffe pas, le volume concerné reste limité.
Ce sera relativement indolore en mai, mais ne risque-t-il pas d’y avoir une marche très importante à l’automne pour les ménages qui se chauffent au gaz ?
E.W. : L’impact sera atténué en mai, juin, juillet et août. Si la crise se prolonge, la hausse des prix s’appliquera sur des volumes plus importants, et l’impact sera alors plus significatif. Il est difficile de faire une prévision des prix pour octobre ou novembre.
Sortir du gaz russe fin 2027 : « Il faut maintenir cette politique », selon Emmanuelle Wargon
Y a-t-il un risque que les États-Unis, qui fournissent du gaz en Europe, livrent moins de GNL pour privilégier leurs propres consommateurs face à la hausse des prix ?
E.W. — Il n’y a pour l’instant aucun discours américain en ce sens. On se souvient que dans les grands accords commerciaux de la période précédente, les États-Unis avaient au contraire demandé à l’Europe d’augmenter ses importations de produits pétroliers et gaziers. Par ailleurs, de nombreuses capacités de liquéfaction de gaz naturel aux États-Unis sont en cours de construction et vont bientôt ouvrir, ce qui représentera un volume très important. La France importe beaucoup de gaz américain, mais aussi norvégien et algérien. Notre capacité d’importation est donc assez large.
En cas de risque de pénurie, pensez-vous que la France devrait revoir sa position vis-à-vis du gaz russe ?
E.W. : On n’en est pas là du tout. Sortir du gaz russe, c’est se défaire d’une dépendance importante, à la fois économique et géopolitique. C’est le choix qu’a fait l’Europe, avec une sortie progressive d’ici fin 2027, et je pense que cette politique doit être maintenue.
Mais techniquement, serait-ce une option envisageable en cas de pénurie ?
E.W. : Ce n’est pas le choix politique qui a été fait. Et je pense qu’il faut être très prudent sur une situation qui évolue quasiment au jour le jour.
La France est protégée d’une contagion des prix du gaz vers l’électricité
Parlons des prix de l’électricité. Lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les prix avaient littéralement explosé, avec une contagion de la hausse des prix du gaz vers l’électricité. Cela peut-il arriver aujourd’hui ?
E.W. : Pas dans la configuration actuelle, et c’est vraiment une bonne nouvelle. Le prix de l’électricité dépend des moyens de production utilisés. En France, en 2025-2026, on produit de l’électricité avec du nucléaire, des énergies renouvelables — solaire, éolien — et de l’hydroélectricité. En 2022, au moment de la crise du gaz, EDF traversait sa grande crise de corrosion sous contrainte, entraînant une perte très importante de production nucléaire. Ce n’est pas le cas cette année. Notre électricité provient quasi exclusivement de sources décarbonées, et son prix est donc très peu dépendant de celui du gaz. Depuis le début de la crise, le prix de l’électricité a augmenté d’un peu moins de 10 %, alors que le prix du gaz a doublé. L’écart de prix de l’électricité entre la France et ses voisins — Allemagne, Italie, Pays-Bas, Belgique — s’est accru à notre avantage. Nous sommes donc protégés d’une contagion des prix du gaz vers l’électricité.
Pour rappeler le mécanisme : c’est le prix de la dernière centrale appelée qui fixe le prix de l’électricité sur le marché de gros. Si cette dernière centrale est une centrale à gaz, il y a un risque de contagion — et c’est bien la dernière centrale du pays concerné qui compte.
E.W. : Oui, et c’est là la grande différence avec le gaz. L’électricité, on la produit majoritairement sur le sol français. Le gaz, lui, est importé à 97 %. Quand les prix montent ailleurs, on importe l’augmentation. Pour l’électricité, la France est exportatrice nette, très massivement : nous exportons 90 TWh pour une consommation d’environ 450 TWh. C’est donc bien la production française qui fait le prix, et cette production est nucléaire, hydroélectrique et renouvelable.
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Concrètement, s’il devait y avoir une flambée des prix du gaz comparable à celle observée lors de l’invasion de l’Ukraine, et si le parc nucléaire français fonctionne à plein régime, le risque de voir les prix de l’électricité exploser est relativement faible ?
E.W. : Absolument. Depuis le retour du parc nucléaire à pleine production, c’est-à-dire depuis 2023-2024, le prix du gaz ne joue un rôle déterminant dans la fixation du prix de l’électricité en France qu’entre 10 et 20 % du temps. C’est très limité. Nous ne dépendons plus du gaz pour les prix de l’électricité.
Faudrait-il revoir ce système au niveau européen — le prix de la dernière centrale appelée ?
E.W. : Ce mécanisme est simplement la manière d’organiser la meilleure allocation entre l’offre et la demande : c’est un instrument qui permet une bonne fluidité du marché de l’électricité via les interconnexions. La vraie question est d’avoir suffisamment de production décarbonée à l’échelle européenne pour que l’Europe se trouve dans la même situation que la France.
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