L’intelligence artificielle a-t-elle été la plus grande révolution de 2025 ? Un des spécialistes les plus reconnus de cette technologie, Jean-Gabriel Ganascia, était l’invité de la matinale de Charles Bonnaire pour apporter son regard sur les croyances et les fantasmes que peut générer l’IA.
Jean-Gabriel Ganascia est professeur à la Faculté des Sciences de la Sorbonne Université, chercheur au sein du laboratoire LIP6 et Président du comité d’éthique de France Travail.
L’intelligence artificielle a connu cette année des progrès absolument fulgurants, parfois tellement rapides qu’on ne se souvient plus très bien où on en était il y a un an. Si l’on se retrouve fin 2026, dans un an, est-ce que les progrès seront encore plus importants ?
JEAN-GABRIEL GANASCIA : C’est toujours très difficile de savoir ce qui va advenir. C’est de l’innovation et par définition, ce qui est nouveau nous surprend, c’est le cas de l’intelligence artificielle. Il faut replacer les progrès considérables qui ont été réalisés dans ce domaine depuis un an, par rapport à ceux réalisés les années précédentes. Nous avons une grande histoire de l’intelligence artificielle, puisque c’est une discipline qui naît en 1956. Ce qui a beaucoup marqué ces dernières années, ce fut l’apparition de ChatGPT car tout le monde, à partir de son téléphone portable, a pu tester et voir les prouesses de l’intelligence artificielle.
Et c’est ça qui a tout changé ? Le fait que ce soit devenu des outils populaires utilisés par tout le monde ?
J-G.G. : Certainement, bien sûr. Même si on parlait déjà beaucoup d’intelligence artificielle, en 1997 quand le champion du monde au jeu d’échec a été battu par une machine. Ça a marqué les esprits, on en a parlé partout. Puis en 2017, le champion du monde au jeu de go a été battu par une machine. Mais cela restait une affaire de spécialistes, c’était relativement abstrait. On savait qu’un homme était battu, le meilleur d’entre les hommes, par une machine à un jeu qui était supposé résulter de l’intelligence humaine. Avec l’intelligence artificielle générative, tout le monde pouvait le tester et on était en mesure de générer des textes. Et puis, puisqu’on est sur Radio Classique, de générer automatiquement de la musique, voire même des tableaux.
L’IA, c’est d’abord simuler des facultés mentales comme la perception, le raisonnement et l’apprentissage
L’intelligence artificielle est partout dans le débat, mais elle est parfois difficile à définir. C’est quoi l’intelligence artificielle ?
J-G.G. : C’est une discipline scientifique née en 1956, qui a pour but de simuler l’ensemble des facultés mentales. C’est la première définition historique. Le terme a été introduit par des scientifiques aux États-Unis pour caractériser cette nouvelle approche. Qu’est-ce que sont ces facultés mentales ? C’est la perception, le raisonnement, la mémoire, l’apprentissage, la communication. Une fois que certaines de ces facultés mentales sont simulées, on peut les prendre une à une et les introduire dans les technologies. C’est ce qui s’est produit depuis un certain nombre d’années. On l’oublie, mais le web, par exemple, c’est le couplage d’un modèle de mémoire qui s’appelle l’hypertexte au réseau de télécommunications. Sur vos téléphones portables, vous disposez tous de machines à dicter, ce qui est assez extraordinaire, ou un déverrouillage avec l’empreinte digitale ou même la reconnaissance faciale. Tout cela relève de l’intelligence artificielle. Ce sont des applications qui font faire des gains de productivité considérables. Il y a une troisième définition, de l’ordre de l’imaginaire. On craint que l’homme, avec les machines qu’il a fabriquées, produise des objets qui vont le dépasser. C’est une vieille crainte, ça remonte à l’Antiquité avec Pygmalion qui fabrique une statue, Galatée, dont il tombe amoureux. C’est aussi le cas avec les robots : il y a un peu plus d’un siècle, en 1920, un dramaturge tchèque a imaginé fabriquer des travailleurs artificiels. Comme il était Tchèque, il a appelé ça des petits travailleurs, « robot » vient de « robota » en tchèque. Ce sont des esclaves artificiels. Avec ces esclaves artificiels, les hommes qui ne travaillaient plus perdaient en dignité, ce que les machines gagnaient en dignité. Puis les esclaves prenaient le pouvoir. On craint un peu la même chose avec l’intelligence artificielle.
Puisque l’intelligence artificielle est une création humaine, est-ce que sa finalité est de nous imiter ou d’imiter notre manière de penser ou de nous dépasser à terme ?
J-G.G. : C’est une question métaphysique qui est ouverte et nous ne répondrons pas à cette question. Mais en même temps, il faut savoir que l’intelligence artificielle peut rendre énormément de services. La question, c’est pas tant de se demander si le statut de l’humain va basculer, s’il va être dépassé par des machines. C’est plutôt de savoir comment la société va être transformée par l’utilisation de tous ces automates dans toutes les activités quotidiennes. En particulier avec l’intelligence artificielle générative, une grande question qui se pose : si on est en mesure de faire écrire ses textes avec des machines, les collégiens ne vont plus apprendre à écrire puisqu’ils pourront réaliser leurs devoirs avec des machines. Les professeurs sont totalement démunis car lorsqu’ils lisent les devoirs qui ont été faits à la maison, ils se demandent ce qu’ils notent. Est-ce qu’ils notent l’intelligence artificielle ou l’élève ?
Cette idée selon laquelle les robots un jour vont dépasser les humains, est-ce que cette croyance est totalement irrationnelle ?
J-G.G. : C’est une question qui est un peu mal posée. Les machines, en tant que telles, ne nous dépassent pas vraiment. C’est nous qui fixons à ces machines un certain nombre d’objectifs. Je vais prendre un exemple : il existe aux États-Unis des voitures dont on dit qu’elles sont autonomes, sans conducteur. J’en ai testé, c’est assez extraordinaire. Vous avez une application sur votre téléphone portable, vous indiquez l’endroit où vous voulez aller, il sait automatiquement l’endroit où vous êtes, vous n’oubliez surtout pas votre numéro de carte bleue, et le taxi arrive et vous prend en charge. Ces voitures vont peut-être remplacer des chauffeurs de taxi, c’est certain. Mais est-ce qu’elles nous dépassent ? Non, parce que c’est toujours vous qui dites à la voiture l’endroit où vous voulez aller. Il se peut qu’il y ait des pirates qui détournent ces voitures, c’est un cauchemar absolument effroyable, qui vous envoie à un endroit où vous ne voulez pas aller, mais ce n’est pas la machine elle-même qui décide de l’endroit où elle veut vous emmener.
L’IA a-t-elle un instinct de conservation ?
Il y aura toujours donc des humains derrière l’IA, même s’ils ont de mauvaises intentions. On parlait de l’imitation entre robot et humain. Un corps humain résiste face à la mort. Qu’en est-il d’un outil d’intelligence artificielle ? Est-ce qu’il est possible qu’il fasse tout pour supprimer de sa propre construction la fonction « éteindre » ?
J-G.G. : C’est assez cocasse. Au début, je crois, au mois de juin de l’année 2025, des ingénieurs ont expliqué qu’ils avaient mis dans la machine un instinct de conservation. Ces ingénieurs voulaient remplacer le logiciel de la machine pour améliorer la version. Le logiciel de la machine, qui ne souhaitait pas être remplacé, a tout fait pour empêcher l’ingénieur de le remplacer. On raconte – mais c’est bien sûr de l’ordre de l’affabulation – que la machine aurait menacé l’ingénieur de dévoiler des relations extraconjugales qu’il aurait eues en disant « J’ai des dossiers sur vous, attention, si vous m’éteignez, je vais vous dénoncer ». Il y a une autre fable assez cocasse cette année, toujours dans le même genre, où on a raconté qu’on a mis un robot dans la savane, face à un lion, et qu’il a été saisi de catalepsie. On a essayé de le réanimer, et puis il a fait ce qu’on appelle un trouble de stress post-traumatique. Si on lui mettait un animal, une chèvre ou un chat, il se disait « gros chat, gros chat » et il avait peur, exactement comme un homme le ferait. Pire, on a essayé de lui vider sa mémoire et il a toujours manifesté ce trouble. Il a fallu l’opérer, changer son processeur, ce qui a coûté un demi-million de dollars. Mais tout cela relève de l’affabulation.
Parmi les champs d’application, on pense évidemment à la musique. On retrouve des morceaux générés par intelligence artificielle sur toutes les plateformes de diffusion aujourd’hui. Est-ce que demain les stars de la musique pourraient disparaître ?
J-G.G. : Je ne pense pas que les artistes disparaissent. En revanche, ce que dit Deezer, c’est que l’on produit 20 000 chansons automatiquement par jour. En janvier dernier, 18 % des morceaux proposés étaient générés de façon artificielle. En septembre, selon un autre article, c’était 28 % ! Le nombre de musiques générées automatiquement est énorme.
Pour le moment, les plateformes signalent ces contenus. Est-ce que demain, on le saura toujours ?
J-G.G. : C’est bien sûr la question. Mais de façon plus générale, ce qui interroge aujourd’hui, c’est que certaines de ces utilisations de l’intelligence artificielle sont [courantes] en musique. Les compositeurs, pour beaucoup d’entre eux, utilisent déjà beaucoup d’outils d’IA. On ne peut pas bannir toute l’intelligence artificielle. Il y a certains types d’applications, dans lesquelles il y a plus de geste artistique, qui doivent être condamnées. En même temps, on pourrait imaginer de nouvelles formes de création assistées par l’intelligence artificielle. Ça existe, bien sûr, en musique. Nous en avons quelques exemples. Par exemple, Stromae a réalisé une chanson avec l’intelligence artificielle, en faisant appel à une chanteuse canadienne, Kiesza, ce qui a donné quelque chose de tout à fait original. C’était ses propres paroles, mais avec un timbre qui n’était pas le sien.
De même, au début de l’année 2023, on a repris une vieille bande sur laquelle il y avait une chanson de John Lennon, mais on avait du mal à l’entendre et avec l’intelligence artificielle, on a été en mesure d’isoler cette chanson et de la proposer au public. Il y a beaucoup de nouvelles pratiques artistiques qui peuvent bénéficier de l’usage de l’intelligence artificielle. Ce qui est problématique, c’est lorsque n’importe qui, dans sa cuisine, fabrique automatiquement une œuvre qui n’a rien d’original.
Il y a le risque aussi de fausses informations. Récemment, quand le journal Le Monde a interrogé un jeune Burkinabé qui avait généré de fausses vidéos relatant un coup d’État en France, il a simplement expliqué au journal vouloir percer. C’est donc un objet qui est à la fois divertissant mais aussi assez dangereux.
J-G.G. : C’est très dangereux parce qu’à la différence des fausses informations qui ont existé de tout temps, ce n’est pas nouveau, aujourd’hui, on est en mesure de fabriquer des films, des vidéos, des bandes son qui parlent comme si une personne était là. Par exemple, vous pouvez prendre le président de la République et lui faire dire des choses qu’il n’a jamais dites. Tout ça peut être extrêmement troublant. On n’a pas de moyen, dans le temps de l’action en tout cas, de déceler ce qui est faux et de distinguer ce qui est vrai. Ça peut avoir des conséquences extrêmement néfastes et on a des attaques informationnelles aujourd’hui.
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Mais alors comment s’en protéger à l’échelle individuelle ?
J-G.G. : À l’échelle individuelle, c’est extrêmement difficile. Dans mon laboratoire de recherche, justement, on travaille sur des outils qui permettraient de déceler ce type de fausses informations. Il faut avoir des techniques informatiques qui repèrent certaines caractéristiques de ces informations. Et puis aussi des techniques globales qui repèrent des attaques informationnelles. C’est-à-dire que sur le même sujet, vous avez en même temps énormément de fausses informations qui viennent des mêmes sources et qui vous submergent. Je crois que c’est là, certainement, où les médias de masse auront, dans le futur, un rôle très important à jouer pour aider à distinguer les fausses informations des vraies informations. On a parlé de l’effet des réseaux sociaux. Ce sont évidemment les véhicules de tout ce qu’on appelle les infox. C’est bien sûr le risque qu’il peut y avoir avec ces nouvelles techniques.
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