L’Iran est devenu République islamique le 1er avril 1979. Ce régime théocratique a mis fin à la courte dynastie des Pahlavi et, avec elle, à 2 500 ans de monarchie en Perse.
Tout se joue autour du destin croisé de deux hommes à Téhéran le 1er février : tandis que Mohammad Reza Pahlavi, dernier roi d’Iran — celui que l’on appelle le Chah —, est contraint de quitter son pays, l’ayatollah Rouhollah Moussavi Khomeini, chef de l’opposition en exil, y fait son retour.
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C’est la première fois depuis 1964, soit quinze ans, que Khomeini foule à nouveau le sol iranien. Cet événement marque l’aboutissement d’une révolte populaire qui couvait depuis des années, prenant pour cible une monarchie jugée trop autoritaire et déconnectée du peuple.
L’Iran et la chute d’un régime monarchique considéré comme autoritaire
À ce moment-là, le Chah est atteint d’un cancer depuis au moins six ans et âgé de 60 ans. L’ayatollah Khomeini, lui, en a 77.
Les Occidentaux de l’époque avaient tendance à insister sur ce que cette chute d’un régime autoritaire pouvait avoir d’exaltant. Jean Gueyras, envoyé spécial du Monde, écrivait ainsi : « Dans un étourdissant concert de klaxons, les gens s’interpellaient, s’embrassaient, se congratulaient. Certains pleuraient en criant : C’est la première fois que nous sommes libres depuis 2 500 ans, la dynastie des Pahlavi est bel et bien morte, d’autres disaient le Chah ne reviendra plus. Les journalistes étrangers, pourtant habitués aux manifestations du peuple de Téhéran, demeuraient stupéfaits devant l’ampleur et la spontanéité de la joie de tout un peuple en liesse »
Un enthousiasme qui, aujourd’hui, résonne avec un écho profondément ironique.
Les racines du pouvoir : du coup d’État de 1953 à la Révolution blanche
Ce départ en exil est en réalité le second pour le Chah. Il a déjà dû fuir son pays en 1953, quatorze ans après son accession au pouvoir. Ce premier exil est de courte durée, puisque le 19 août 1953, le Premier ministre Mohammad Mossadegh est destitué sous la pression des Britanniques, qui l’accusent, contre toute évidence, d’être à la solde des Soviétiques. Ce qu’on lui reproche en réalité, c’est d’avoir nationalisé les compagnies pétrolières exploitant les gisements iraniens — une décision prise peu après sa prise de fonctions, au printemps 1951. Mossadegh a rompu les relations diplomatiques avec Londres, et la réaction internationale n’a pas tardé : les marchés s’étaient fermés au pétrole iranien, provoquant une grave crise dans le pays et un conflit aigu entre le Premier ministre et le souverain, alors âgé de 33 ans.
Le 16 août 1953, Mohammad Reza Chah envoie ses gardes au domicile du Premier ministre pour l’arrêter. Ceux de Mossadegh désarment les gardes du roi, qui doit alors fuir précipitamment vers l’Italie. Dans les deux jours qui suivent, la population de Téhéran manifeste sa joie et déboulonne les statues du jeune Chah ainsi que celles de son père, fondateur de la dynastie.
L’anncien Premier ministre Iranien Mohammed Mossadegh lors de son proces. T eheran, IRAN – Novembre 1953. / DALMAS/SIPA
C’est finalement la CIA et le MI6 britannique qui ramènent le Chah au pouvoir. Mossadegh est jugé, condamné à mort, puis gracié — il n’effectuera que trois ans de prison. Les compagnies pétrolières récupèrent leurs biens. L’éviction de Mossadegh consacre l’échec de la première tentative d’un pays non occidental d’acquérir la maîtrise de ses richesses naturelles. Cette parenthèse est ensuite mise sous le boisseau jusqu’aux années 1978-1979 et à la révolution islamiste.
En pleine Seconde Guerre mondiale Reza Chah entreprend la modernisation du pays
Qui est Mohammad Reza Chah ? C’est le successeur de son père, Reza Chah Pahlavi, qui a engagé dès avant la guerre une politique de scolarisation, de laïcisation et de modernisation sur un modèle occidental — de quoi horrifier les mollahs, pour qui le salut ne résidait que dans la charia.
En 1941, en pleine Seconde Guerre mondiale Reza Chah entreprend la modernisation du pays, déclare la neutralité de l’Iran et refuse l’expulsion des ressortissants allemands, provoquant la colère des Alliés. Les forces britanniques, qui contrôlent alors le pétrole iranien, envahissent le pays conjointement avec les Soviétiques. En septembre, Reza Chah abdique en faveur de son fils de 21 ans, Mohammad Reza. C’est ainsi que le nouveau Chah accède au trône en 1941, en présence de 20 000 soldats britanniques sur le sol iranien.
Une fois rétabli dans ses fonctions par les Britanniques, le Chah entreprend une politique de grands travaux, s’inspirant notamment du modèle français, avec, entre autres, une centralisation et une modernisation du pouvoir, l’éducation publique, la prise en charge de la santé par l’Etat. Cette volonté de moderniser la société, de démocratiser l’accès à l’éducation et d’accorder des droits aux femmes n’empêche cependant pas l’installation d’un régime extrêmement contrôlé, pour ne pas dire autoritaire, avec une police secrète chargée de surveiller et de réprimer, au nom de la sûreté nationale, toute opposition à la dynastie comme à la modernisation du pays.
L’ambition impériale de l’Iran et les tensions avec l’Occident
L’ambition de Mohammad Reza Pahlavi est immense — peut-être trop aux yeux des puissances occidentales. Christian et Pierre Pahlavi écrivent dans Le Marécage des Ayatollahs : « Comme Bonaparte devenant à la fin de son règne Napoléon, le monarque iranien s’apprêtait à opérer une troisième mue et à devenir l’Empereur d’Iran, héritier de Reza Chah, mais aussi de Cyrus le Grand. »
En octobre 1971, les grandes célébrations du 2 500e anniversaire de la fondation de l’Empire perse, organisées sur les sites archéologiques de Persépolis et Pasargades, rassemblent tous les chefs d’État et têtes couronnées du monde occidental — ainsi que les présidents roumain et yougoslave, issus du bloc de l’Est, témoignant des ambitions non-alignées de l’Iran.
Mais les tensions avec l’Occident ne cessent de croître. En février 1971, les membres de l’OPEP décident de fixer librement le prix du baril de brut. Le 16 octobre 1973, en pleine guerre du Kippour — une attaque égypto-syrienne soutenue par les Soviétiques contre Israël —, les membres de l’OPEP augmentent massivement le prix du baril, sous l’impulsion du Chah lui-même. Ce premier choc pétrolier fait passer le prix du baril de 3 à 12 dollars. Les revenus iraniens tirés des hydrocarbures bondissent en conséquence : 1,5 milliard de dollars en 1972, 4,5 milliards en 1974, 18 milliards en 1975.
L’Iran cherche à intégrer le club des puissances atomiques
Une fortune considérable pour un Iran en plein essor, affichant un taux de croissance de 40 %, une classe moyenne émergente adoptant un mode de vie occidental, l’accès des femmes à l’université, l’enseignement gratuit et la nationalisation des écoles.
L’Iran cherche également à intégrer le club des puissances atomiques, ce qui ne contribue pas à améliorer ses relations avec Washington. En 1973, par l’intermédiaire de la Fondation Pahlavi, le Chah fait l’acquisition à Manhattan de l’immeuble De Pinna, une tour de 50 étages sur la Cinquième Avenue. En 1975, il lance un parti unique baptisé Résurrection nationale. Un an plus tard, pour le cinquantenaire de la dynastie, arrivant en hélicoptère, il décide de remplacer le calendrier islamique par un calendrier impérial.
Déjà malade à cette époque — certaines chancelleries occidentales en sont informées —, le Chah est perçu à Washington, dans l’entourage du président Carter, comme le dirigeant d’une puissance devenue dangereuse, allant trop loin. Pendant ce temps, les mollahs rassemblés autour de l’ayatollah Khomeini attisent la révolte, convaincus que ce régime n’est plus tenable.
Le retour de Khomeini et la chute de la monarchie
Dès son retour de France, l’ayatollah Khomeini est acclamé par quatre millions de personnes. La grande majorité de la population iranienne étant chiite, les fidèles se placent sous la tutelle d’un clergé hiérarchisé, constitué de mollahs et d’ayatollahs. C’est à bord d’un Boeing d’Air France que Khomeini atterrit à l’aéroport de Téhéran-Mehrabad, ce 1er février 1979. Durant les quatre mois qu’il a vécus en France, il a chauffé à blanc une opinion publique déjà travaillée en amont, notamment par des courants marxistes qui n’en crient pas moins « Allah Akbar ».
Le 13 mars 1979, Khomeini lance : « Nous allons briser les plumes empoisonnées de ceux qui parlent de nationalisme, de démocratie et ce genre de choses. » Le sens que prend la révolution iranienne est désormais sans équivoque.
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La suite est connue : dégradation des relations avec l’Irak, dont Saddam Hussein redoute l’expansionnisme de la révolution islamique, conduisant à une tentative d’invasion préventive de la part de Bagdad et à une guerre terrible. À l’intérieur de l’Iran, toutes les options adoptées par le nouveau régime contredisent frontalement la politique de modernisation menée depuis plusieurs décennies. S’impose alors l’omniprésence du religieux, avec tous les excès du rigorisme — dont le port du tchador imposé aux femmes, conséquence la plus visible d’une longue série de régressions.
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Cet article 1979 : Le Chah quitte l’Iran, Khomeini fait son retour, un tournant historique et la fin d’une politique de modernisation est apparu en premier sur Radio Classique.