Journaliste à Jeune Afrique, écrivain et figure de la pensée maghrébine, Fawzia Zouari porte sur sa Tunisie natale un regard d’une tendresse infinie, loin des clichés et des cartes postales. Son Dictionnaire amoureux de la Tunisie est une traversée vibrante qui relie l’histoire millénaire de Carthage avec l’élan de liberté irrépressible qui a embrasé le monde arabe.
De la reine Didon à la silhouette rebondie de ses côtes ensoleillées, elle dessine le portrait d’un pays viscéralement féminin, pionnier des droits des femmes et terre de consensus. Entre légendes et souvenirs d’enfance sous l’ère Bourguiba, Fawzia Zouari nous révèle l’âme d’une nation universelle qui, bien que petite par sa géographie, a toujours su lever la tête pour éclairer le monde de sa soif d’émancipation.
Plus qu’un inventaire, c’est une déclaration d’amour à une terre de métissage, où chaque page murmure que la poésie et l’histoire ne font qu’un.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Fawzia Zouari.
Elodie Fondacci : Fawzia Zouari, bonjour. Vous êtes écrivain, vous êtes journaliste à Jeune Afrique, vous êtes tunisienne évidemment et vous consacrez à votre pays – que les Tunisiens résument ainsi : « un petit pays qui a tout d’un grand » – un Dictionnaire amoureux qui est à la fois politique, poétique, géopolitique, géographique, et qui commence ainsi, je cite : « Un jour, un étudiant tunisien de l’université de New-York a demandé à ses camarades américains de situer la Tunisie sur une carte, aucun n’a su le faire. » Alors est-ce que c’est vrai ? Est-ce que vous pensez que la Tunisie est si méconnue que cela ?
Fawzia Zouari : Je pense qu’il y a des parties du monde où la Tunisie est très peu connue, voire méconnue ou complètement inconnue, notamment du côté, par exemple, des États-Unis. Mais ça, on le sait, les Etats-Unis sont un pays qui souvent ignore ce qui se passe ailleurs, particulièrement la géographie de l’Afrique. Mais dans d’autres pays aussi, les représentations qu’on se fait de la Tunisie ne sont qu’une suite de clichés. Généralement, on se le figure comme un tout petit pays dont la population est mangeuse d’harissa. Éventuellement, on a entendu parler de la Révolution de jasmin, à partir de 2011, mais c’est tout.
Mais je dis que c’est l’atout extraordinaire de la Tunisie. C’est-à-dire que quand vous voulez la résumer, il n’y a pas d’image cliché, il n’y a pas d’image d’Épinal. L’Algérie, vous dites tout de suite la guerre d’Algérie. Il y a tout ce combat de résistance dans l’histoire et dans la mémoire collective. Le Maroc, vous pensez tout de suite à la royauté, l’authenticité. Mais la Tunisie, quand vous essayer de trouver quelque chose qui puisse la définir, vous avez du mal à le faire. Et c’est ça qui est extraordinaire dans ce pays parce que, avant d’être particulier, il est universel. Ne pas pouvoir l’associer à une image précise veut dire que c’est un pays qui a une histoire qui touche à tout. C’est un pays qui a une géographie qui, malgré sa petitesse, à un moment ou un autre de l’histoire, a su apporter vers elle d’autres cultures, d’autres civilisations. Et c’est un pays qui, à un moment avec Carthage, brillait quand même comme le plus grand empire rival de Rome, ce n’est pas rien.
E.F : Ce n’est pas rien c’est vrai ! Car c’est à Carthage que le monde a connu sa première constitution. Le Carthage de l’époque punique a été la première république au monde avant la République de Rome.
F.Z : Exactement, Carthage était la première république au monde. On ne le sait pas assez, il faudra le dire à chaque fois. Carthage était LE grand empire avant même Rome. ce n’est qu’après, avec cette rivalité, que Rome va avoir le dessus. Mais sinon Carthage, c’est quand même là où on a l’impression que le monde commence. C’est là où il y a la seule femme impératrice, la seule femme qui ait commandé un empire : la reine Didon, que nous appelons nous Elyssa. Qu’elle soit une légende ou une réalité, Didon est une femme extraordinaire dont le parcours est à mon avis universel.
Si on avait à citer tout ce qui en Tunisie a fait, à un moment ou un autre de l’histoire, la grande Histoire avec un « H » majuscule, on en trouverait beaucoup. Vous avez dit vous-même, c’est la première République au monde, c’était l’empire face à Rome. Après, quand les Arabes et l’Islam arrivent au 8ème siècle, c’est le seul pays qui sort du califat exercé à l’époque. C’est le seul pays dans le califat musulman qui dit à un moment « je ne paye pas d’impôts, je sors du califat ». Ce qui me fait dire que c’est un pays, c’est un peuple qui n’a pas du tout l’esprit d’allégeance. À travers toute son histoire, il se rebelle à un moment ou à un autre. Il est sympathique, gentil, tout ce qu’on veut. Il plie, mais il ne cède jamais. À un moment, il lève la tête et il donne ce signal au monde entier.
La Révolution du jasmin a été vraiment quelque chose qui est exemplaire en ça. La petite Tunisie a allumé l’étincelle et ainsi tout le monde arabe et ailleurs dans le monde en a espéré de cette révolution.
Au 19ème siècle, c’était quand même le premier pays qui a eu la première Constitution du monde arabe, il ne faut pas l’oublier ; c’est le pays qui a été un des premiers au monde à interdire l’esclavage. C’est le pays qui est le pionnier pour tout ce qui est droit des femmes, et qui a, quand vous comparez tous les pays arabes et musulmans, le code le plus moderniste du monde arabe, ce qu’on appelle le Code du Statut Personnel.
E.F : Votre dictionnaire est véritablement placé sous le signe des femmes. Vous insistez sur le fait que, depuis l’Antiquité, la Tunisie est placée sous leur signe, qu’il y a des figures exceptionnelles qui ont jalonné son histoire. Et effectivement, s’il y a une chose dont les Tunisiennes sont fières, c’est le Code du Statut Personnel que vous évoquiez. Elles le doivent à Habib Bourguiba, et vous dites combien vous avez admiré cet homme.
F.Z : Je me sens la fille d’Habib Bourguiba, et j’en suis fière. Parce qu’avec lui, moi j’ai pu aller à l’école. C’était à partir de 1956 – 57 que la Tunisie a été indépendante, qu’on a eu le Code du Statut Personnel. C’est avec lui que les femmes ont pu sortir de la maison. C’est avec lui et grâce à lui, qu’on a pu sortir de la loi religieuse de la charia. Il a fait quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant : il a interdit la polygamie, le tutorat, la répudiation, et ça c’est extraordinaire. Et il a dit aux filles « maintenant vous sortez », et l’école était obligatoire. Ce qui fait que nous-mêmes, dans les tous petits villages, on avait tout d’un coup des écoles, mixtes, on avait les mêmes droits que les garçons. Et petit à petit, la majorité des étudiants en Tunisie sont devenus des étudiantes. Et maintenant, dans tous les métiers, de la pilote d’avion jusqu’à la petite paysanne agricultrice, vous avez des femmes. Vous avez des femmes dockeuses, des femmes qui conduisent les bus…
C’est une société qui s’est féminisée, parce que comme vous le disiez, la Tunisie est féminine par essence, depuis la nuit des temps. Je dis d’ailleurs qu’il faut voir sa forme sur une carte ! La Tunisie ressemble à un ventre rebondi ! Et donc depuis toujours, la Tunisie a une attitude qui porte sur la vie, or la vie c’est les femmes aussi ! Les femmes sont portées sur la vie, et ce pays aussi. C’est pour ça qu’il n’y a pas d’écoulement de sang. Vous avez eu une révolution, mais il n’y a pas eu de guerre civile. C’est un pays de consensus. C’est-à-dire qu’à chaque fois, il faut faire en sorte de préserver la vie humaine. C’est ça que je cherche en fait à montrer, en fait. Moi je ne suis pas une historienne, je ne suis pas une connaisseuse de toute la sociologie, de l’histoire de la Tunisie. Mais j’ai essayé dans ce livre de définir un petit peu, de cerner l’âme de ce pays, l’esprit de ce pays.
Quand je vois par exemple que la révolution a commencé par une immolation, un garçon qui s’est immolé par le feu, je reviens à l’histoire de la Tunisie, et le feu est une constante. Par exemple, devant Scipion, une des carthaginoises de l’époque s’est immolée pour dire qu’elle ne voulait pas d’humiliation, qu’elle ne voulait pas de honte. Les mots « humiliation » et « honte », moi je les ai entendus jusqu’à ma mère, qui disait « le feu plutôt que la honte ! ». Donc cette thématique du feu par exemple, elle est toujours là. Cette thématique du consensus est là depuis la nuit des temps. Bourguiba l’a d’ailleurs théorisée dans sa « politique des étapes ». Allons y doucement, et on arrivera.
Il y a dans ce pays une forme de sérénité, toujours. Il y a au fond quelque chose qui, dans son ciel, est toujours serein. Il n’y a pas de tragédie dans ce ciel tunisien. Et il y a toujours cette idée de vie, voilà. En cela c’est un pays féminin.
E.F : On a l’impression que vous vouliez aller au-delà des idées reçues sur la Tunisie, qui l’assimileraient au monde arabe. Mais non, pas vraiment. En fait elle a quelque chose d’éminemment unique. Elle est très particulière, cette terre d’islam, avec cet élan de liberté qu’elle est seule à avoir porté.
F.Z : Oui, c’est le pays le plus méditerranéen. Je pense que c’est un pays ou les strates de civilisations sont tellement nombreuses qu’il est impossible de le définir par une seule identité. La Tunisie n’est pas arabe et musulmane seulement, la Tunisie elle est berbère, elle est romaine, elle est byzantine, elle est ottomane… Et je pense que c’est le seul pays en Afrique du Nord qui possède autant de croisements de civilisations. Ce qui fait que quand on veut définir le tunisien, il est impossible de dire qu’il est composé d’une seule identité. Il y a eu d’ailleurs des études de spécialiste sur la question. Il s’est avéré je crois qu’il y a 40% du tunisien qui relèverait plutôt d’une souche européenne, et notamment chez les femmes.
On essaie de le rappeler à travers notre héritage berbère, à travers notre héritage juif, à travers notre héritage chrétien ! Saint Augustin a quand même étudié à Carthage ! Quand on sait que les Confessions de Saint Augustin est le livre le plus lu dans le monde, on se demande d’où il vient ! C’est vrai qu’il était à Annaba, il y a eu des querelles entre les Algériens et nous, ça ne vous le cache pas. Mais Saint Augustin est passé par chez nous. Le donatisme est né à Carthage. Les premières forces de la chrétienté, les premières théories, les premières idées, sont nées dans cette Tunisie là. Donc elle a un héritage chrétien qui est extraordinaire aussi. Ce sont tous ces héritages qui font le tunisien d’aujourd’hui et la Tunisie actuelle.
E.F : Vous avez dit tout à l’heure que vous vouliez capter l’âme de ce pays, son odeur de jasmin. Evidemment pour ce faire vous passez par l’art, par les poètes, les cinéastes. Il y a beaucoup de portraits de grands artistes que vous admirez dans votre dictionnaire.
F.Z : Oui, il y a des hommes et des femmes que j’aime. Il y a des femmes qui existent dans l’histoire et à qui je voulais rendre hommage. La Tunisie est moderne par ses artistes. Vous savez, on avait le meilleur théâtre du monde dans les années 1980/1990. Et moi je viens d’une région, le Kef, qui était vraiment le centre de l’art dramatique. On avait l’un des meilleurs cinémas – quand je dis ça, il faut revenir à l’histoire, ce n’est pas du tout subjectif. En tant que journaliste, j’ai suivi tout ce qui était évènement culturel pendant 20 ans. Et quelle que soit l’expression artistique ou littéraire, elle est toujours moderne en Tunisie. Elle va au-delà des frontières, elle mélange les choses. Férid Boughedir, par exemple, est le premier à mettre en scène une femme nue, à mettre en scène des choses que l’on n’avait jamais vues dans le cinéma arabe.
Il y a aussi quelqu’un que j’aime beaucoup, qui vient de ma région, et qui n’est peut-être pas très connu mais c’est un ami, et je le mets en valeur parce que dans cette région là, c’est l’homme à qui on se réfère pour tout l’histoire du nord-ouest de la Tunisie. Il s’appelle Mohammed Tlili, et c’est lui qui a fait en sorte que quand j’aborde dans ce dictionnaire un région, je ne le fais pas automatiquement comme historienne, ou comme géographe. Je le fais avec une forme de subjectivité. Par exemple quand j’aborde Tunis, je ne vais pas décrire Tunis, et c’est ça qui est extraordinaire dans le Dictionnaire amoureux, c’est cette approche là. Je ne connais pas beaucoup Tunis. Mais par contre, je peux vous raconter la légende des deux saints qui, il y a des siècles de là, se sont disputés. Et l’un d’eux a dit « si cela continue, je jette Tunis dans la mer », et l’autre lui a répondu « non s’il-te-plaît, garde la ». Voilà, je me suffis, c’est une légende et puis c’est tout.
Ma région par exemple, le Kef, je n’en parle pas beaucoup. Mais je parle d’un panneau d’indication, quand vous arrivez au Kef, où est indiqué « Casablanca, 2055km ». Les gens se demandent pourquoi cette mention, alors qu’il n’y a même pas l’indication des bourgs voisins. Et moi je réponds, parce que Monsieur Tlili m’en avait parlé, qu’il y avait au Kef un urbaniste qui était amoureux d’une marocaine. Il l’a épousée, elle est venue au Kef. Et pour lui faire croire que son pays était tout près, il lui a mis cette indication, comme quoi Casablanca était à côté. Voilà une ville qui commence par une histoire d’amour.
E.F : C’est un dictionnaire d’amoureuse que vous nous offrez, merci beaucoup Fawzia Zouari d’être venue jusqu’à nous.
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