Réalisé par Milos Forman, Amadeus est un chef-d’œuvre cinématographique oscarisé, et pourtant truffé d’inexactitudes historiques. Peter Shaffer, le dramaturge qui a adapté sa propre pièce de théâtre pour le grand écran, l’a toujours revendiqué : c’est une fantaisie sur un thème réel, non un documentaire. Mais alors, qu’est-ce qui est vrai ? Voici un décryptage sans complaisance.
1 – Salieri ne vouait pas de haine destructrice à Mozart
C’est le pilier central du film… et son plus grand mensonge historique. Aucun document ne prouve une quelconque rivalité entre les deux hommes, seulement une concurrence professionnelle normale dans le milieu musical compétitif de Vienne.
Salieri a même assisté à une représentation de La Flûte enchantée du vivant de Mozart et l’a publiquement admirée, et les deux hommes avaient collaboré en 1785 sur une cantate commune, Per la ricuperata salute di Ofelia, redécouverte en 2015 dans les archives du Musée tchèque de la musique à Prague.
Dans ses lettres, Mozart n’accuse jamais Salieri d’actes malveillants, ce qui est d’ailleurs cohérent avec le film lui-même. Après la mort de Mozart, Salieri accepta même d’enseigner à son fils, Franz Xaver, geste difficilement compatible avec l’image du rival sanguinaire que le film lui prête.
2 – Salieri n’a pas fini ses jours dans un asile de fous
Le film s’ouvre sur un Salieri âgé, hurlant le nom de Mozart dans la nuit, après s’être tailladé la gorge. La tentative de suicide est réelle : Salieri a effectivement essayé de mettre fin à ses jours en novembre 1823, dans un état de démence sénile avancée. En revanche, il ne finit pas ses jours dans un asile psychiatrique.
Il a été hospitalisé au grand hôpital général de Vienne, un établissement médical, et non un « asile de fous ». Il décède le 7 mai 1825 à Vienne, à l’âge de 74 ans. Dans ses moments de lucidité, il rétractait catégoriquement ses confessions au sujet de Mozart, unanimement interprétées aujourd’hui comme les divagations d’un vieillard dément, soumis à une légende noire qui existait déjà de son vivant.
3 – Mozart était loin de vivre dans la misère à cause de son manque de succès
Le film ne montre pas exactement un Mozart ruiné par l’indifférence du public, il suggère plutôt un homme happé par la folie, le deuil paternel et l’obsession du Requiem, avec en toile de fond quelques difficultés financières. Mais la réalité est plus nuancée : lors de ses meilleures années, entre 1784 et 1786, Mozart pouvait gagner jusqu’à 10 000 florins par an, une somme colossale, équivalant approximativement à plus d’un million d’euros en pouvoir d’achat actuel, à une époque où un ouvrier gagnait 25 florins par an et où un professionnel aisé vivait confortablement avec 450 à 500 florins. Son revenu moyen à Vienne est estimé entre 1 900 et 4 000 florins selon les années, ce qui restait très confortable.
Son problème n’était donc pas le manque de revenus, mais une gestion catastrophique de son argent : grand appartement chic à Vienne, jeux de cartes et de billard pour des enjeux élevés, vêtements fastueux, train de vie extravagant… Il vivait largement au-dessus de ses moyens.
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Surtout, contrairement au mythe du génie incompris mourant dans l’oubli, Mozart est mort au faîte de sa gloire. En 1791, La Flûte enchantée venait de triompher, et Haydn avait déclaré dès 1785 à Léopold Mozart : « Votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de nom. » Mozart était en train de rembourser ses dettes grâce à ses nouvelles commandes quand la mort le faucha.
4 – L’humour scatologique de Mozart était adapté à son époque
L’humour scatologique de Mozart est réel et documenté : sur 371 lettres conservées, 39 contiennent des passages scatologiques ou sexuels. Il a même composé le canon « Leck mich im Arsch » (K. 231). Mais cet humour était parfaitement courant dans la culture populaire du XVIIIe siècle en Europe centrale (sa mère, sa sœur et son père en usaient eux-mêmes).
C’est la morale bourgeoise pudibonde du XIXe siècle qui l’a rétrospectivement transformé en bizarrerie choquante. Quant au rire aigu si particulier de Tom Hulce, qui joue Mozart, il n’a pas été imaginé pour le film : des contemporains décrivent un rire singulier et incontrôlé, tranchant avec la profondeur de sa musique. Mais Milos Forman en fait une caricature permanente, là où la réalité décrivait une exubérance naturelle.
Le film met en avant la facette potache de Mozart, mais il savait aussi faire preuve d’une rigueur remarquable : 626 œuvres composées avant 35 ans, une carrière indépendante gérée seul dans un milieu impitoyable, une discipline créatrice hors du commun.
5 – Constance Mozart n’était pas mue par l’appât du gain
Le film la dépeint comme une femme opportuniste, peu concernée par la musique de son mari, sauf quand elle peut en tirer profit. Pourtant, dans une lettre à son père Léopold, Amadeus la défend en la décrivant comme ayant « le meilleur cœur du monde ». Si le film montre bien Constance gérant les partitions de son mari, il passe sous silence qu’elle chantait elle-même certaines de ses œuvres en public.
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Quant à sa soif d’argent, l’explication est aussi simple que poignante : à la mort de Mozart, Constance avait 29 ans, deux enfants en bas âge et des dettes considérables. Seule dans une société où les femmes ne pouvaient compter que sur elles-mêmes, elle développa un sens des affaires remarquable par pure nécessité de survie, vendant les manuscrits, obtenant une pension impériale, organisant des concerts commémoratifs à travers toute l’Europe, et remboursant intégralement les dettes de son mari.
Elle se remaria en 1809 avec le diplomate Georg Nikolaus von Nissen, qui l’aida à rédiger la première grande biographie de Mozart. Elle décède à 80 ans, riche, respectée, et ayant sauvé l’héritage de son mari.
6 – L’Empereur Joseph II aurait bel et bien dit « trop de notes », mais l’interprétation est faussée
Cette scène est parmi les plus croustillantes du film et les moins fiables historiquement. La réplique culte du « trop de notes » apparaît pour la première fois dans la biographie de Mozart publiée en 1798 par Franz Xaver Niemetschek, sept ans après la mort du compositeur.
L’anecdote, jamais confirmée par aucun document contemporain, concernerait L’Enlèvement au sérail (1782). La formule originale allemande, « Zu schön für unsere Ohren, und gewaltig viel Noten, lieber Mozart ! », pourrait d’ailleurs signifier « extraordinairement beaucoup de notes », une expression d’étonnement admiratif plutôt qu’une critique condescendante.
Quant au bâillement : pure invention. Joseph II était un mélomane sincère et cultivé, qui jouait lui-même du violoncelle et était globalement bienveillant envers Mozart. C’est lui qui engagea Lorenzo Da Ponte, le librettiste des Noces de Figaro, de Don Giovanni et de Cosi fan tutte.
7 – Le Requiem a été commandé par un aristocrate excentrique, rien à voir avec Salieri
Un messager anonyme a bien commandé le Requiem à Mozart, c’est avéré. Dans le film, ce messager porte le même masque que Léopold Mozart lors du bal masqué, mais c’est Salieri qui revêt délibérément ce costume pour exploiter la culpabilité de Mozart envers son père mort. Le masque à double visage représente la duplicité de Salieri lui-même : admirateur sincère et ennemi implacable à la fois. Un symbole fort, mais imaginé par Peter Shaffer.
Dans la réalité, le commanditaire était le comte Franz von Walsegg, un aristocrate excentrique qui commandait des œuvres à des compositeurs pour les faire passer pour les siennes. Son intendant Anton Leitgeb se chargeait de transmettre les commandes en insistant sur l’anonymat. Le messager portait simplement un masque de bal ordinaire. Rien de funèbre, juste un client vaniteux.
8 – Salieri n’a pas achevé le Requiem au chevet de Mozart
La vérité est plus complexe : à la mort de Mozart, Constance, déterminée à obtenir le solde du paiement du comte Walsegg, chercha d’urgence quelqu’un pour achever le Requiem. Elle confia d’abord la tâche à Joseph von Eybler, élève et ami de Mozart, qui orchestra cinq sections de la Séquence directement sur le manuscrit original avant d’abandonner.
Elle se tourna ensuite vers un autre élève de son défunt mari, Franz Xaver Süssmayr, 25 ans, qui acheva le Lacrimosa, composa entièrement le Sanctus, le Benedictus et l’Agnus Dei, et effectua une copie intégrale de l’œuvre de sa propre main, allant jusqu’à contrefaire la signature de Mozart. Salieri n’avait strictement aucun lien avec cette œuvre.
9 – Mozart n’est pas mort empoisonné
Le film est plus subtil qu’on ne le croit : il ne montre jamais Salieri empoisonner directement Mozart. La culpabilité exprimée par Salieri est surtout psychologique (sabotage de carrière, exploitation de la fragilité d’un homme brisé).
Dans la réalité, l’empoisonnement est totalement exclu par les historiens. L’hypothèse la plus sérieuse aujourd’hui est celle d’une fièvre rhumatismale sévère combinée à une inflammation aiguë des reins.
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Une saignée excessive pratiquée dans la nuit du 4 décembre aurait pu aggraver fatalement son état. D’autres hypothèses évoquent une épidémie sévissant à Vienne fin 1791. L’hypothèse de la trichinose (parasite pouvant être présent dans de la viande mal cuite), avancée en 2001, est aujourd’hui généralement écartée par les historiens de la médecine, les symptômes de Mozart ne correspondant pas suffisamment à cette pathologie. Mozart avait montré des signes inquiétants dès septembre 1791 à Prague. Le 20 novembre, il s’alita définitivement, et décéda dans la nuit du 4 au 5 décembre 1791, peu avant 1h du matin, à 35 ans.
10 – L’enterrement de Mozart dans une fosse commune n’est pas le signe de sa déchéance
Mozart a été enterré le lendemain au cimetière Saint-Marx, à Vienne, dans une fosse commune, pratique normale et légale pour la classe moyenne. Elle avait été imposée par les réformes hygiénistes de Joseph II, qui prescrivaient des enterrements simples dans des fosses non marquées hors des murs de la ville, chaque corps dans son cercueil individuel.
Quand Constance souhaita retrouver la tombe des années plus tard, le fossoyeur était mort et les emplacements avaient été réutilisés. Un cénotaphe a bien été érigé à Saint-Marx, et un monument honorifique au Cimetière central de Vienne, mais ses restes n’y sont pas. Le crâne conservé au Mozarteum de Salzbourg n’a jamais été formellement identifié. Mozart n’a, à ce jour, aucune tombe connue.
11 – Salieri était un excellent compositeur
C’est l’une des incohérences que le film lui-même ne résout pas : comment Salieri aurait-il pu occuper le poste de Kapellmeister impérial, le plus haut poste musical de l’Empire, de 1788 à 1824 s’il était médiocre ?
Antonio Salieri était un compositeur respecté et influent, dont les opéras étaient joués dans toute l’Europe. Il a été le professeur de Beethoven, Schubert et Liszt, trois des plus grands génies de la musique. C’est Mozart lui-même qui écrivait dans une lettre de 1781 que Salieri était « le seul qui compte aux yeux de l’Empereur ». Sa réputation a été durablement et injustement détruite par une légende noire entretenue depuis Pouchkine (Mozart et Salieri, 1830) et définitivement scellée par le film de Forman.
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Cet article Mozart : les 11 vérités sur le film Amadeus de Milos Forman, ce qu’on vous cache sur la vie et la mort du compositeur est apparu en premier sur Radio Classique.