Avant d’être « le Conquérant », Guillaume de Normandie aura été « le Bâtard ». C’est sans doute dans son enfance rude qu’il a puisé la force de se lancer à l’assaut de l’Angleterre…
Un bâtard, cela signifie d’abord que son père est noble. Il s’agit en l’occurrence du duc de Normandie en personne, Robert Ier, dit le Libéral. La mère, Herleva – certains l’appelleront Arlette – est une simple fille de bourgeois dont le père était tanneur à Falaise. Robert avait tout juste 18 ans quand il tomba sous le charme de cette jolie fille. Elle lui donna un enfant, Guillaume. Il n’osa pas pour autant l’épouser, en tout cas pas selon le rite chrétien, car il est possible qu’il l’ait fait selon le rite danois, celui des Vikings, dont il était après tout l’héritier direct.
À peine six ans plus tard, en 1034, à l’époque du millénaire de la mort du Christ, Robert annonce son départ pour la Terre Sainte. Avant de partir, il fait jurer à tous ses barons, pour le cas où il ne reviendrait pas, d’accepter Guillaume, ce bâtard, comme seigneur et maître. Or, dès l’année suivante, on apprend la mort de Robert le Libéral. Voilà comment, à l’âge de sept ans, Guillaume devint duc de Normandie. En théorie du moins, car dans la pratique, beaucoup vont essayer de profiter de sa jeunesse et de son inexpérience pour tenter de récupérer le pouvoir.
Guillaume Le Conquérant : désigné duc à 7 ans et menacé, il sera caché pendant plusieurs années
Le duché sombre dans l’anarchie. L’enfant-duc est en grand danger. C’est la famille de sa mère, ces bourgeois de Falaise, qui vont protéger l’enfant et le cacher dans un endroit secret pendant quatre ans. Guillaume a alors sept, huit, neuf, dix ans. Il souffre de cette situation, et c’est sans doute dans cette humiliation qu’il va puiser la force de son caractère.
Pendant ces années noires, deux factions s’opposent en Normandie. Autour de Caen, en Basse-Normandie, une faction scandinave reste encore très animée de rites païens, avec une noblesse très guerrière qui rêve de ressusciter les Vikings. Plus au nord, en Haute-Normandie, autour de Rouen, la faction française et chrétienne s’appuie sur les bourgeois des villes et entend défendre l’héritage latin. C’est sur cette dernière que Guillaume le Bâtard va essentiellement s’appuyer pour reconquérir l’ensemble de son duché.
Un mariage avec Mathilde sous le signe de la légitimité
Cette question de bâtardise hante le jeune homme. Au moment de se marier, par compensation sans doute, il choisit une jeune fille de très haut et très pur lignage : la fille du comte de Flandre en personne, Baudouin de Flandre. Elle s’appelle Mathilde et se trouve être la nièce d’Henri Ier de France. Mais le pape Léon IX, qui reproche au comte de Flandre de s’opposer à son protégé l’empereur germanique, met son veto à cette union. Finalement, Baudouin et Guillaume, qui maintiennent leur décision, se retrouvent excommuniés.
La réconciliation de Guillaume avec le Saint-Siège n’interviendra que bien plus tard, grâce à un théologien et confident du duc, un personnage formidable nommé Lanfranc. Le soutien du pape va se révéler déterminant pour légitimer les aspirations de conquête de Guillaume. C’est l’héritage de la double culture, à la fois viking et romaine : on conquiert comme les Vikings, on légalise comme les Romains.
Les prémices de la conquête
Dans les années 1060, Guillaume, qui a un peu plus de la trentaine, commence à avoir un œil sur l’Angleterre. Le roi Édouard, un prince très pieux que l’on appelle Édouard le Confesseur, est en train de mourir à petit feu. Ayant fait vœu de chasteté, il n’a pas d’enfant. À chaque fois qu’il rencontre un grand seigneur qui vient lui rendre visite, il lui promet sa couronne. Guillaume fait partie de ceux auxquels il a promis la couronne, et comme c’est une promesse qui l’arrange, il la prend au sérieux.
Au nombre des héritiers éventuels d’Édouard figure un certain Harold de Wessex, Harold le Saxon. En 1064, par un hasard inouï, Harold navigue au large de l’Angleterre lorsqu’une tempête le fait échouer de l’autre côté de la Manche. Arrêté, ce haut dignitaire anglais est récupéré par le duc de Normandie qui le traite avec tous les honneurs, mais profite de la circonstance pour faire jurer à Harold qu’à la mort d’Édouard, c’est lui, Guillaume, qui deviendra roi d’Angleterre.
Harold, qui ne songe qu’à se tirer du mauvais pas dans lequel la tempête l’a mis, jure tout ce qu’on veut, y compris sur des reliques sacrées qu’il n’aurait pas vues, dit-on, car elles auraient été cachées dans un coffre. Au moment où Édouard vient à mourir, Harold, en gardant pour lui la couronne d’Angleterre, commet un terrible parjure. On peut faire confiance à Guillaume pour essayer de récupérer la couronne.
Les préparatifs titanesques
Guillaume veut mettre sur pied, depuis les côtes normandes, une traversée de la Manche et un débarquement crédible. On est en 1066, et les moyens dont on dispose sont rudimentaires. Faire traverser la Manche à toute cette flotte qui doit emporter des guerriers, des chevaux, des bœufs, des attelages et du matériel de tous ordres n’est pas évident. Le point choisi pour l’embarquement est l’estuaire de la Dives, autour de Cabourg. Le travail nécessaire est titanesque. Il va demander six mois pleins d’un travail acharné.
Quand tout est au point et qu’enfin les vents s’y prêtent, le 12 septembre 1066, on s’embarque non pas en direction de l’Angleterre, mais de l’anse de Saint-Valery-sur-Somme, d’où la traversée sera plus courte. Pendant cette première expédition, un certain nombre d’embarcations trop chargées d’hommes et de chevaux se renversent, noyant leurs occupants. Naturellement, Guillaume interdit aux témoins de parler de ce qui s’est passé, sous peine de mort. Ce n’est pas le moment de démoraliser l’armée – une petite armée : sûrement pas plus de 7 000 hommes, en comptant les services. Cela paraît peu pour aller prendre possession de l’Angleterre, mais faire traverser la Manche à 7 000 hommes, c’est déjà considérable.
La traversée décisive par Guillaume et son armée, depuis Saint-Valery-sur-Somme
On attend les vents favorables, et on les attend longtemps, quinze longues journées où l’on a littéralement les yeux rivés à la girouette de l’église du village de Saint-Valery, qui tressaille au moindre mouvement d’air. Puis les vents tournent enfin au sud. Guillaume peut embarquer à bord de son navire amiral, la Mora, bateau que lui a offert Mathilde sur ses propres deniers. Lorsque enfin se lève la journée du 29 septembre, l’embarcation de Guillaume, qui a été plus rapide que les autres, se retrouve seule au milieu des flots. À travers la brume matinale, on ne distingue encore les côtes à conquérir que de très loin. Le Normand se doute néanmoins que l’Anglais doit être là, qu’il l’attend. Lui-même doit attendre tous les navires retardataires. Pour occuper l’esprit de ses compagnons, il fait servir à bord un véritable banquet. On festoie, on arrose. Enfin, la mer se couvre peu à peu de dizaines, de centaines de voilures. En face, la côte s’est dessinée.
L’armada des Normands rejoint sans peine, à marée basse, la plage de Pevensey, là où Jules César lui-même avait débarqué en son temps. Les Normands attendaient un accueil musclé. Pas du tout. Ils ne voient personne sur les grèves. Ils ont tout le temps de s’installer. Ils soufflent un peu et, au passage, pillent les maisons et les villages sur leur route.
Ce n’est qu’au premier jour d’octobre qu’Harold aura connaissance du débarquement des Normands sur ses côtes. Aussitôt, il décide de rentrer à Londres, toujours à marche forcée. Devant la défection de ses barons du nord, le nouveau roi – celui que les Normands traitent d’usurpateur – va devoir se contenter d’une armée qui, elle aussi, se compose d’environ 7 000 hommes. Pendant ce temps, Guillaume conforte ses positions. La confrontation finale va avoir lieu.
La bataille de Hastings, moment-clé de l’histoire anglaise
Le 14 octobre 1066 au matin, Guillaume assiste à une messe juste avant la bataille. Il a pris soin de porter à son cou certaines des petites reliques sur lesquelles Harold avait autrefois prêté serment. Il a fait vœu d’édifier sur le lieu même de la bataille une abbaye au cas où Dieu lui donnerait la victoire. Cette victoire lui ouvrirait les portes de la riche, de la grasse, de la riante Angleterre.
Les Anglais n’ont pas l’intention de se laisser faire. Ils jouissent de la position dominante. Les Normands sont en bas. Ils vont avoir fort à faire. Trop serrés, les Anglais criblent littéralement les Normands. Leurs rangées d’archers, leurs armes de jet font la différence dans un premier temps. Sur le flanc gauche de Guillaume, des cavaliers et des fantassins bretons commencent déjà à battre en retraite. La rumeur se répand que Guillaume est en train de tourner casaque. Certains disent même qu’il est mort. Il est obligé de retirer son casque, de relever le nasal, pour démentir ces rumeurs.
Reconstitution de la bataille de Hastings en 2016 pour les 950 ans de la bataille/ Crédit : Pictures/Shutterstock/SIPA
Peu à peu, le courage renaît dans ses rangs. Guillaume a une très bonne idée : il feint la retraite. À ce moment-là, les Anglais se mettent à le poursuivre, ce qui clairseme leurs rangs. Guillaume et ses combattants font alors volte-face et réattaquent le gros de l’armée anglaise, le Fyrd, composé de paysans réquisitionnés. Finalement, Harold est tué. Le rival de Guillaume une fois disparu, c’est le royaume qui s’ouvre au conquérant normand. Du moins dans l’idée, car après avoir gagné cette bataille de Hastings, il va falloir prendre possession de toutes ces terres anglaises. Pour Guillaume, l’aventure ne fait que commencer.
Le couronnement de Guillaume le Conquérant marqué par un épisode sanglant
Il y aura encore de très nombreux combats. Finalement, Guillaume finira par accepter cette couronne qu’il avait dans un premier temps très sagement refusée. Lui, le bâtard, lui, le simple duc de Normandie, va donc devenir roi d’Angleterre. Son couronnement aura lieu à Westminster le jour de Noël 1066. Un sacre placé sous les auspices du pape, dont la bannière continue de suivre Guillaume pas à pas. C’est l’archevêque d’York qui officie. Au moment de couronner le nouveau roi, il demande rituellement à l’assistance, en français et en anglais, si elle accepte pour roi le duc de Normandie. On acclame Guillaume, mais on l’acclame si fort que dehors, certains croient qu’il y a une rébellion, une révolte à l’intérieur de l’église. Cela crée une sorte de bataille. Le couronnement de Guillaume de Normandie, devenu roi d’Angleterre, se termine dans une sorte de bain de sang.
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La synthèse entre les Normands et les Anglo-Saxons se fera peu à peu. Elle avait commencé sur le sol de la basse Seine, entre les apports vikings et le substrat romain. Avec l’apport de la culture anglo-saxonne, cela va donner naissance à une véritable civilisation. Cette culture anglo-normande des XIIe et XIIIe siècles va briller littéralement, et les Britanniques, aujourd’hui encore, en sont si fiers, à juste titre.
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Cet article Dans l’intimité de Guillaume Le Conquérant : le héros normand a puisé sa force dans l’enfance tourmentée d’un « bâtard » est apparu en premier sur Radio Classique.