Comment mieux protéger nos enfants des violences sexuelles ? Pour le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, il faut limiter les risques de passage à l’acte, et cela se prépare dans la toute petite enfance, avant l’apparition de la parole. Il plaide aussi pour une réforme de la petite enfance, qui rencontre de graves problèmes de recrutement. Ces difficultés ont pris récemment un tour dramatique à Paris avec le scandale du périscolaire.
J’aimerais savoir ce que vous inspire cette affaire des violences dans le périscolaire parisien — non seulement l’affaire en elle-même, mais ce paradoxe d’une société qui veut protéger tout le monde et qui est capable de passer à côté de choses qui se voient parfois comme le nez au milieu de la figure.
BORIS CYRULNIK : Jusqu’à maintenant, quand il y a une transgression sexuelle, on pense à punir — ce qu’il faut faire parfois —, mais ce qui est important, c’est de prévenir. Et ce qui prévient, c’est les 1 000 premiers jours. J’ai même entendu dire qu’on parle désormais des 2 000 premiers jours.
Il y a une pulsion biologique mystérieuse à laquelle les garçons, plus que les filles, sont soumis. S’il n’y a pas une structure éducative et culturelle avant l’apparition de la parole, les garçons passent à l’acte sans aucun sentiment de crime, en en jouant : « C’est pas grave, c’est amusant. » La prévention passe par l’éducation pré-verbale et verbale.
Vous rejoignez, Boris Cyrulnik, le discours des féministes qui disent : tout est culturel, tout est politique, on a un problème avec le masculin, il faut absolument mieux éduquer les garçons dans les 1 000 ou 2 000 premiers jours de leur vie. Avez-vous une explication ?
B.C. : Ce n’est pas un discours féministe, c’est un discours biologique qui met en cause l’éducation. Cela pose un mystère : dans les consultations de pédopsychiatrie, il y a une énorme majorité de garçons. Pourquoi ? Les petites filles ne représentent qu’environ 20 à 25 % des cas, et quand elles consultent, c’est que la famille ou la culture sont vraiment très fracassées. Il faut aborder ce problème de manière biologique, éducative et non idéologique.
Boris Cyrulnik : « l’éducation commence pendant la grossesse, il faut que les femmes enceintes soient sécurisées »
Les filles sont XX : si une anomalie est portée par un X et pas par l’autre, elle ne s’exprime pas. Les bébés filles sont plus paisibles. Les garçons sont XY : si une anomalie est portée sur le X ou surtout sur le Y, elle s’exprime. Ce n’est pas culturel.
B.C. : On est attaqué, agressé. On nous dit que ce sont des théories d’extrême droite. Ce sont pourtant des théories biologiques très connues, mais qui n’entrent pas dans la culture parce que, dans une culture dualiste comme la nôtre, il est très difficile d’intégrer le biologique et le culturel.
Et pourtant, l’éducation commence pendant la grossesse : il faut absolument que les femmes enceintes soient sécurisées. Ce qui peut les insécuriser ? La précarité sociale — c’est politique —, la violence conjugale — c’est éducatif —, ou un fracas de l’existence.
Vous évoquez les 2 000 premiers jours de la vie des garçons, dont il faudrait mieux s’occuper. Mais il y a aussi les 2 000 premiers jours dans ces structures d’accueil qui ont des problèmes de recrutement — qui recrutent parfois n’importe qui, ou gardent des personnes ayant un casier judiciaire. Faut-il ne s’intéresser qu’aux garçons et à leur éducation, ou aussi à ces structures ?
B.C. : Les filles commencent elles aussi à faire de bonnes performances dans la violence. Mais cette violence qui n’a pas la même forme que celle des garçons : elle passe par Internet, par le mépris, par la disqualification de l’autre. Est-ce un progrès que les filles osent maintenant être agressives ? C’est aussi éducatif. Il y a là un vrai problème culturel.
Boris Cyrulnik : « Les garçons doivent apprendre qu’on ne peut pas tout se permettre »
On ne peut plus recruter dans les métiers de la petite enfance : en pédopsychiatrie, il n’y a plus personne ; dans l’éducation, il n’y a plus personne ; dans la petite enfance, il n’y a plus personne — on prend n’importe qui pour garder les enfants, et non pour les éduquer. Il faut une réforme de la petite enfance. À ce moment-là, les garçons apprendront qu’on peut avoir des désirs sexuels, mais qu’on ne peut pas tout se permettre ni les exprimer n’importe comment. Pour cela, il faut une culture qui commence avec l’apparition de la parole — et même avant : les comptines, dès la crèche.
Boris Cyrulnik, vous publiez Au saccage des petits bonheurs chez Odile Jacob, où vous analysez les irritants de ce qu’on appelle la décivilisation — mot apparu dans le débat politique français il y a deux ou trois ans, qu’on avait d’abord traité de gadget, et que vous prenez aujourd’hui très au sérieux. La couverture de votre livre est intéressante : c’est Le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Vous suggérez qu’aujourd’hui, on ne peut plus faire un pique-nique tranquille sans qu’il y ait une agression, sans que surgissent les éléments de cette fameuse décivilisation.
B.C. : Dans le saccage des petits bonheurs, on n’appelle pas la police. Quand un jeune met ses pieds sur la banquette d’en face, on trouve ça désagréable, mais on n’appelle pas la police. Quand on se bouscule pour sortir, on n’appelle pas la police — mais ça gâche le plaisir d’être ensemble.
Norbert Elias, grand nom de la sociologie, nous explique que ce sont les petits gestes du quotidien qui nous permettent de vivre ensemble agréablement. C’est une convention arbitraire, comme l’arbitraire de la parole : si on peut parler ensemble, c’est parce qu’on est d’accord sur des sons qui signifient quelque chose.
« Les écrans s’emparent de la civilisation »
Elias cite l’exemple de la fourchette : une princesse vénitienne part en Turquie et découvre un bijou — une petite fourche — avec lequel on pique dans le plat pour le porter à sa bouche. C’est vécu comme un scandale, parce que par ce geste, elle signifie : « Je me désolidarise du groupe, vous me dégoûtez, je ne mettrai pas ma main là où vous avez mis la vôtre. » Ces petites conventions s’apprennent en même temps que la langue maternelle, vers le 20e ou 30e mois. C’est pourquoi on peut apprendre très tôt à un enfant qu’il ne peut pas tout se permettre — et c’est aussi pourquoi les régimes totalitaires s’emparent des maternelles pour y enseigner la haine du voisin, du Juif, de l’étranger : c’est le moment où les enfants peuvent être fanatisés le plus spontanément du monde.
Ce qu’on voudrait, c’est les civiliser. Vous énoncez les signes du dérèglement de la civilisation : suicides en augmentation, hommes qui décrochent scolairement, agressions sexuelles en hausse, violence des mineurs qui tuent pour un téléphone… On ne comprend pas ce qui arrive à notre société. Avez-vous compris ce qui se passe ?
B.C. : On n’a jamais si peu maltraité les enfants, qui n’ont pourtant jamais été aussi anxieux — et les garçons aussi agressifs. On n’a jamais autant respecté les femmes qu’en Occident aujourd’hui, et pourtant elles deviennent de plus en plus anxieuses, scarifiées. Quand j’étais praticien, j’ai vu deux cas d’automutilation. Les jeunes psychiatres me disent aujourd’hui qu’ils sont débordés.
C’est un effet secondaire de la technologie. Les écrans s’emparent de la civilisation : sur le plan technique, c’est une merveille. Mais un écran, c’est une performance de communication, ce n’est pas du tout une relation. Or, ce qui apprend la civilité, c’est la relation. La neuro-imagerie nous montre qu’une privation de relation abîme le cerveau : si un bébé est seul, ses deux lobes préfrontaux et ses systèmes limbiques s’atrophient, faute de stimulation.
Vous citez les écrans et la technologie. Citons aussi Léon XIV, qui veut désarmer l’intelligence artificielle, dans l’encyclique publiée hier. Comment avez-vous reçu ce message ?
B.C. : Il va se passer ce qui s’est passé pour chaque découverte technique, depuis le silex taillé il y a 300 000 ans. Le silex nous a permis de ne pas mourir de faim, mais son effet secondaire — tuer des animaux plus forts que nous — a fait de la violence masculine une valeur culturelle. L’imprimerie a eu pour effet secondaire le Malleus Maleficarum, le marteau des sorcières, qui a allumé des bûchers pour des femmes souvent innocentes.
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L’intelligence artificielle connaîtra exactement la même chose : une magie stupéfiante, des progrès considérables pour la gestion administrative, et une altération profonde des relations humaines.
Mais on sait ce qu’il faut faire : si on garde l’intelligence artificielle — et je crois qu’il le faudra —, il faudra en connaître l’effet secondaire maléfique, qui est la déshumanisation, et en conséquence revaloriser le théâtre, le sport de petit niveau, l’orchestre de quartier, le plaisir d’être ensemble, de s’inviter à dîner, de dire des bêtise. Ce sont les petits bonheurs de la vie quotidienne.
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Cet article Périscolaire : « on prend n’importe qui pour « garder » et pas « éduquer » les enfants », déplore Boris Cyrulnik est apparu en premier sur Radio Classique.