La dermatose nodulaire contagieuse est au cœur d’une réunion ce mardi matin à Matignon, alors que la gestion de cette nouvelle crise agricole par le gouvernement est sous le feu des critiques. Faut-il abattre tout un troupeau de vaches pour un individu malade ? Jeanne Brugère-Picoux, professeure honoraire de l’Académie Vétérinaire de France et spécialiste de la pathologie du bétail, nous éclaire sur l’enjeu majeur de ce « dépeuplement massif » : rester en zone indemne et garantir nos exportations de viande bovine.
Jeanne Brugère-Picoux était l’invitée de la matinale de David Abiker. Au micro de Radio Classique, une de nos meilleures spécialistes des pathologies du bétail s’est exprimée sur ce qui arrive à ces éleveurs et à nos troupeaux.
La ministre de l’Agriculture Annie Genevard a annoncé hier l’extension de la zone de vaccination du bétail susceptible d’être infecté par la dermatose, et elle a rappelé que l’éradication des foyers de contagion était la seule réponse efficace à l’épidémie. Est-ce que vous confirmez ?
JEANNE BRUGÈRE-PICOUX : Tout à fait. L’extension est justifiée parce qu’on ne peut pas faire confiance aux marchands de bestiaux. Il y a eu d’autres départements touchés de manière ponctuelle, ce qui montre que des animaux infectés sont partis dans des régions qui étaient indemnes.
Pourquoi dites-vous qu’on ne peut pas faire confiance aux marchands de bestiaux ?
J.B-P. : On a eu les premiers cas en Savoie, ils venaient d’Italie. On ne peut pas en vouloir aux marchands de bestiaux, ils ne savaient pas qu’il y avait de la dermatose en Italie, on ne l’a su qu’après. Mais cela montre comment, sur de longues distances, cette maladie se transmet par le déplacement d’animaux infectés. Sur de courtes distances, elle se transmet par des insectes : des mouches d’étables ou des taons.
Vacciner et immuniser prend du temps. Il faut 21 jours pour que le vaccin immunise la bête. La contagion ne va-t-elle pas plus vite ?
J.B-P. : Oui et non. Regardez en Savoie et Haute-Savoie, on a vacciné à partir du 18 juillet alors que la maladie a été déclarée le 29 juin. Je suis Savoyarde, de la région où la maladie est apparue, et je l’ai dit fin juillet : fin août, on serait tranquille. Effectivement, le dernier cas savoyard date du 21 août. Le problème, c’est qu’il y a eu des déplacements d’animaux vers l’Ain, le Rhône, et même jusqu’en Catalogne. C’est toujours la même souche, la souche savoyarde, identique à la souche italienne et à celle trouvée en Catalogne. Ce sont les déplacements illicites qui sont à l’origine de l’extension de la maladie.
Jeanne Brugère-Picoux : La Confédération paysanne et la Coordination rurale « jettent de l’huile sur le feu »
Comment expliquez-vous ces déplacements illicites ? C’est l’appât du gain, l’inconscience, l’ignorance ?
J.B-P. : C’est l’ignorance. Regardez ce que disent la Confédération Paysanne ou la Coordination rurale. Ils disent qu’il ne faut pas abattre les animaux. Certains disent même qu’il ne faut pas les déclarer. Or, c’est une maladie extrêmement contagieuse qui va se diffuser. Ils ne respectent pas du tout les méthodes de biosécurité nécessaires pour les autres éleveurs. Ils jettent de l’huile sur le feu.
En vertu de quoi la Confédération Paysanne ou la Coordination rurale affirment qu’il ne faut pas déclarer un animal malade alors que c’est la loi ?
J.B-P. : Ils sont politiques, pas scientifiques, et quand on est en face d’eux, ils ne vous croient pas. En tant que professeur, c’est une constatation d’échec de ne pas arriver à leur faire comprendre que c’est stupide de vouloir arrêter le dépeuplement massif pour une maladie très contagieuse.
Pourquoi appelle-t-on ça « dépeuplement massif » ?
J.B-P. : Parce que c’est mieux que de dire abattage.
C’est de la novlangue ministérielle. On ne peut pas appeler un abattage « un abattage », même si c’est un crève-cœur de tuer ses bêtes ?
J.B-P. : Non, parce que l’abattage, c’est à l’abattoir. On abat au niveau de l’exploitation pour éviter la diffusion du virus. On ne peut pas transporter des animaux vivants. Quand ils sont morts, ils ne sont plus piqués par les mouches ou les taons.
Des élus, notamment en Ariège, qui demandent à ce qu’on révise le dogme de l’abattage total quand il y a une bête infectée dans un troupeau. C’est du pragmatisme ou de la démagogie ?
J.B-P. : C’est de la démagogie parce que la ministre le souligne et c’est la réglementation européenne : il faut éviter la diffusion du virus. Si on laisse des animaux infectés, on aura un problème de diffusion du virus. C’est très contagieux. On a l’habitude de le faire avec la fièvre aphteuse. Pourquoi on ne le fait pas ? Parce qu’on ne connaît pas la maladie. On a beau l’expliquer, certains le comprennent, mais certains syndicats ne le comprennent pas.
La dermatose nodulaire entraîne moins de 10% de mortalité, mais sa propagation peut empêcher l’exportation de la viande française
Justement, on ne connaît pas la maladie. C’est peut-être l’occasion de faire un rappel. Si on ne prend pas les mesures requises, si on laisse le virus s’installer et contaminer, qu’est-ce qui se passe exactement ? Les bêtes meurent ou elles survivent ?
J.B-P. : Elles ne meurent pas. Cette maladie représente moins de 10 % de mortalité. Mais le problème, c’est [la propagation]. C’était une maladie africaine, et ce virus est sorti de l’Afrique vers 2010. Il est parti vers les Balkans et a gagné l’Est, la Russie, jusqu’en Chine – j’ai même été invitée à une conférence sur le sujet à l’université de Guizhou il y a un mois. C’est arrivé au Japon en 2025. Ils n’ont pas réussi [à l’enrayer], c’est désormais endémique. Par contre, du côté de l’Ouest, ça s’est arrêté parce qu’on a vacciné. Et dans une zone indemne, il faut rester indemne. Donc, c’est ce dépeuplement massif qui est nécessaire.
Certains font courir la rumeur, notamment sur internet ou les réseaux sociaux, qu’une bête peut être malade et qu’elle s’en remet.
J.B-P. : Elle peut s’en remettre, bien entendu, comme pour la fièvre aphteuse, puisque c’est moins de 10 % de mortalité.
Est-ce que cela explique la résistance de certains paysans qui disent : « on ne va pas tuer tout un troupeau pour une vache qui est malade et qui est susceptible de guérir » ?
J.B-P. : C’est ce qu’on fait depuis longtemps pour la tuberculose, pour la brucellose, pour la fièvre aphteuse. C’est oublier que nos grandes prophylaxies nous ont permis d’avoir des maladies qui ont disparu. Certes, ces maladies étaient transmissibles à l’homme. Celle-là ne l’est pas, mais on a un risque économique. On sera endémique et on ne pourra plus rien exporter.
Pendant la période de vaccination et quand on a un troupeau malade, on ne peut plus exporter. Et les cours de la viande bovine sont assez élevés en ce moment.
J.B-P. : [Certains agriculteurs] demandent la vaccination, ils demandent qu’on les aide. Mais [on a l’exemple de] la fièvre catarrhale ovine. Ce qui s’est passé cet été est dramatique. [les éleveurs] ont eu les vaccins, même gratuitement. Certains n’ont pas vacciné !
En ce moment, des vétérinaires sur le terrain reçoivent des menaces de certains éleveurs. On marche sur la tête. C’est trop passionnel ?
J.B-P. : Oui, parce que c’est la première fois que je vois ça. La première fois que je me fais insulter sur un plateau télé par quelqu’un de la Coordination rurale. C’est la première fois que je vois des vétérinaires se faire insulter, menacer de mort. C’est terrible de voir ça. Avant, quand je communiquais sur la vache folle ou la grippe aviaire, les éleveurs me remerciaient. Là, c’est l’inverse. Il y a quelque chose qui cloche.
Musique classique : Sergueï Rachmaninov, brillant pianiste l’hiver, fin gestionnaire agricole l’été !
Comment comprenez-vous ce fossé qui se creuse à l’occasion de cette crise entre certains éleveurs, une minorité heureusement, et la profession ?
J.B-P. : Je le comprends parce que vous avez des syndicats qui sont politiques, qui font le buzz, qui donnent des fake news, et ça crée une incompréhension. Malheureusement, moi, scientifique, je n’arrive plus à leur faire comprendre qu’ils sont mal informés. On attaque la ministre, mais elle fait ce qu’il faut. Je ne la connais pas [personnellement], mais je suis tout à fait d’accord avec elle.
Ces maladies du bétail qu’on connaît peu, est-ce que leur circulation est liée à des mutations des virus, aux changements climatiques ? Comment expliquez-vous leur arrivée sous nos cieux ?
J.B-P. : C’est le commerce, le changement climatique, il y a beaucoup de facteurs. Je vais vous dire, en 2010, j’ai parlé de ces maladies exotiques qui nous menacent. À l’époque, la dengue n’était pas encore arrivée en France. Dès qu’une maladie va jusqu’au Maghreb, on a des risques qu’elle arrive en France. On l’a vu avec la fièvre catarrhale ovine, on l’a vu avec la fièvre de Crimée-Congo qui est arrivée en Espagne. Toutes ces maladies exotiques nous menacent maintenant. Il faut savoir se prémunir.
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