La violoniste et auteure de La voie de L’Archet aux éditions Fayard était l’invitée de David Abiker ce 12 décembre. Elle a réagi notamment à l’intrusion de militants pro-palestiniens à la Philharmonie de Paris pour perturber un concert de l’Orchestre Philharmonique d’Israël. La musicienne se dit choquée que dans le monde libre, « on puisse attaquer, censurer, canceler des artistes selon leur origine ».
Il y a quelques jours, le 6 novembre exactement, des militants pro-palestiniens ont interrompu à plusieurs reprises un concert du Philharmonique d’Israël. Vous avez pris la plume quelques jours plus tard pour dire votre désaccord. Vous avez écrit : « Face aux attaques visant l’Orchestre philharmonique d’Israël, les musiciens doivent résister. » Pourquoi avez-vous pris un tel risque ? Pourquoi vous engagez-vous sur un sujet comme ça ?
ZHANG ZHANG : Je ne pense pas que ce soit un risque. Ça ne doit pas être un risque d’exprimer librement, surtout dans un pays démocratique, surtout en France. Depuis quelques années, j’exprime mes opinions personnelles, mais je pense parler pour beaucoup de musiciens aussi, parce que j’ai souvent des collègues qui viennent me voir en privé et qui me disent qu’ils pensent la même chose que moi.
C’est triste qu’aujourd’hui, dans le monde occidental, beaucoup d’artistes, de musiciens de musique classique, n’osent plus exprimer leur vrai sentiment. Je pense qu’il y a un mouvement depuis quelques années qui, soit par l’ignorance, soit par la haine, essaie d’attaquer notre monde, notre art, qui est un des plus universels de l’humanité. La musique classique n’appartient pas à un seul peuple ou un seul pays. C’est partout dans le monde. Je trouve qu’il faut qu’en tant que musicien classique, et le public aussi, nous défendions la musique classique.
Est-ce que vous auriez pris la plume dans Le Figaro si, par exemple, un orchestre russe avec un chef russe avait été interrompu par des militants pacifistes ou des défenseurs de l’Ukraine ?
Z.Z. Je l’ai fait. J’ai écrit deux articles, un sur Le Figaro qui s’appelle « Moins de Poutine, plus de Pouchkine », à l’époque où il y avait ces boycotts mondiaux contre les artistes d’origine russe. Et aussi dans la revue universaliste Le Droit de vivre, qui s’appelle « Plus de ponts, moins de murs ». J’ai été choquée par le fait que dans le monde libre, on puisse attaquer, censurer, « canceler ». On peut tous avoir des opinions sur plein de choses, mais discriminer les artistes selon leur origine, leur nationalité ou leur croyance, c’est du racisme, de la discrimination. Et bizarrement, c’est souvent fait par les partis qui crient « pas d’amalgame », qui se disent anti-racistes, qui sont pour la paix sociale ou la justice sociale. Il y a énormément de décalage, voire de l’hypocrisie, chez les gens qui prennent la musique classique en général pour cible.
Il y a deux ou trois ans, le trompettiste Ibrahim Maalouf a dit qu’il y a beaucoup de racisme dans la musique classique, et vous avez à nouveau pris la plume dans Le Figaro en disant que les auditions dans la musique classique se passent derrière un rideau, donc on ne voit pas la couleur des gens, ni leur sexe, sauf si les femmes sont en talons. Ça illustre ce que vous venez de dire. Mais le paradoxe de tout ça, c’est qu’une femme chinoise le dit en France dans un journal « conservateur ».
Z.Z. Je suis née pendant la Révolution culturelle, qui a duré dix ans. Pour moi, c’est la plus grande « cancel culture » des temps modernes. Mes parents étaient des musiciens classiques professionnels, la première génération formée par la République populaire de Chine. Quand la Révolution a commencé, ils étaient en dernière année de conservatoire.
Zhang Zhang : « Ça a commencé par des gens qui disaient qu’il y avait certains compositeurs qu’on ne pouvait plus jouer. »
Ça a commencé avec Saint-Saëns, d’ailleurs, un compositeur français, parce qu’il était catholique. À l’époque en Chine, toutes les religions étaient bannies. Après, ils ont commencé à éliminer et à discuter de qui on pouvait jouer. Il y avait Beethoven, par exemple, qui était considéré comme un révolutionnaire parce que, soi-disant, il avait soutenu la Révolution française. Jusqu’au moment où quelqu’un a dit : « Attends, il n’a pas écrit un concerto qui s’appelle L’Empereur ? » Même si Beethoven ne l’a pas appelé ça lui-même. « C’est un royaliste, donc plus de Beethoven. » Jusqu’au moment où ils n’ont plus eu le droit de jouer aucun compositeur occidental.
Êtes-vous en train de dire que les modes de censure d’aujourd’hui, de ce qu’on appelle les wokistes ou les militants d’extrême-gauche, sont dignes de la Révolution culturelle ?
Z.Z. Tous ces gens qui appellent à ces censures, je les appelle « les petits gardes rouges Playmobil », parce que vis-à-vis des versions originales, ils n’ont pas encore tous ces pouvoirs, mais je vois le danger. Les gardes rouges disaient aussi tout faire pour la justice sociale, que c’était pour une bonne cause. Mais le résultat : des millions de morts, plus d’école pendant dix ans… Un désastre. Ça a vraiment détruit certaines essences de notre civilisation.
Vous n’avez pas votre langue dans votre poche, y compris quand vous parlez de votre éducation musicale. Souvent, les grands artistes, les grands solistes ont l’habitude de dire qu’ils ont été appelés par la musique, que c’est une vocation qui leur est tombée dessus comme d’autres sont touchés par la grâce. Vous, vous dites que ça a été violent, que ça a été contraint, que vous avez souffert, et d’une certaine façon, vous ne dites pas que du bien de votre éducation et de vos parents.
Z.Z. Je parle beaucoup de mon cas dans mon livre La Voie de l’archet. J’ai reçu un dressage, pas une éducation musicale. Mais ce n’est pas unique. Heureusement pour mes collègues qui ont été appelés par la grâce de la musique, tant mieux pour eux. Jusqu’à l’âge de 18 ans, j’étais formée comme violoniste. C’est à 18 ans que j’ai eu la chance de rencontrer mon maître, Sergiu Luca, et c’est là que j’ai commencé à apprendre ce que c’est que de devenir une artiste musicienne. Mais je voudrais ajouter autre chose par rapport à la première question, par rapport aux appels de censure. Je suis très choquée par ce qui est arrivé à la Philharmonie de Paris le 6 novembre.
Zhang Zhang : « Si aujourd’hui c’est open field pour attaquer les artistes, c’est le chaos. »
Je trouve qu’il n’y a pas assez de condamnation de ce qui s’est passé. Comme je l’ai dit dans l’article : chacun a le droit de ne pas avoir envie d’assister à ce concert. Vous avez tout le droit de ne pas aller écouter, mais vous n’avez pas le droit de décider pour les autres citoyens qu’ils n’ont pas le droit d’écouter ces concerts. Je ne suis pas française, je ne vis pas en France, mais j’adore la France. Je trouve que vous avez un patrimoine culturel, historique magnifique. Mais aujourd’hui, je vois le danger, parce que des gens pensent : « Parce que je suis offensé par qui vous êtes ou ce que vous dites, j’ai le droit de vous détruire. » Et ça, ce n’est ni héroïque, ni juste, c’est fasciste.
J’aimerais que vous nous parliez de la Chine parce qu’en ce moment, en France, on a quelques problèmes avec l’éducation de la jeunesse. La Chine forme des musiciens extraordinaires, il y a un système éducatif où la discipline et l’autorité ont un sens, les élèves se tiennent tranquilles, ils n’abusent pas des réseaux sociaux. Est-ce que vous avez ce regard-là sur votre pays aujourd’hui ?
Z.Z. J’ai passé pas mal de temps en Chine l’année dernière et cette année. Je suis en train de faire une série documentaire sur la Route de la Soie, donc j’ai visité plusieurs régions. C’est vrai que la Chine aujourd’hui n’a rien à voir avec la Chine de mon enfance, et pourtant je ne suis pas si vieille que ça. Je pense qu’il y a deux choses. D’abord, les Chinois, depuis des milliers d’années, sont influencés par les philosophies de Confucius. Dans notre conscience collective, on a toujours admiré les gens érudits. L’étude, la connaissance, c’est considéré comme quelque chose de positif. C’est culturel. L’important, c’est d’avoir l’esprit ouvert.
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Maintenant, pour les Français, vous n’avez même pas besoin de visa pour visiter la Chine. Moi je me sens à la fois Chinoise, même si j’ai quitté la Chine avant l’âge de 10 ans, et à la fois Européenne.
Depuis l’année dernière, vous n’êtes plus premier violon au Philharmonique de Monte-Carlo, mais vous avez monté votre propre formation musicale, et votre orchestre, vous l’avez mis au service de projets de philanthropie.
Z.Z. Depuis 17 ans, j’ai créé une association qui s’appelle Zhangomusiq , où 100% des recettes de chaque concert sont reversées pour des causes humanitaires, éducatives ou écologiques. Et depuis un an, j’ai créé mon petit orchestre, Zhangomusiq, qui réunit des collègues de l’Orchestre philharmonique et de l’Orchestre symphonique d’Europe. Le projet est de créer davantage de concerts dans le monde entier. En 17 ans, on a déjà créé plus de 70 concerts pour aider des projets dans d’ONG de 40 pays. Maintenant, je vais me concentrer sur le développement de Zhangomusiq.
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