La France devra-t-elle être réformée par la force, sur décision de l’Union Européenne ? C’est ce qu’a laissé entendre ce matin Patrick Artus sur Radio Classique. Le professeur d’économie a ravivé le souvenir de la contrainte exercée par l’UE sur les pays d’Europe du Sud au début des années 2010, et assure que le scénario pourrait se reproduire pour notre pays.
Invité de David Abiker dans la matinale, l’économiste Patrick Artus a coécrit avec Marie-Paule Virard « La France réinventée, pour un nouveau modèle social français et européen » aux éditions Odile Jacob.
Est-ce que vous partagez l’analyse du think tank Terra Nova,qui estime que l’adoption du budget de la sécurité sociale aujourd’hui ne sauvera en aucun cas notre système ?
PATRICK ARTUS : Oui, tous les économistes et tous les think tanks (Centres de recherche privés NDR) ont fait des estimations qui sont très concordantes : il faut 120 ou 130 milliards d’euros d’amélioration des finances publiques pour stabiliser le taux d’endettement public. C’est un objectif absolu. Cela signifie qu’il faut trouver 120 ou 130 milliards d’euros entre la baisse des dépenses et la hausse des prélèvements fiscaux. Terra Nova a un biais en faveur de la hausse des impôts, tandis que l’Institut Montaigne avait un biais en faveur de la réduction des dépenses.
L’institut Montaigne est plutôt libéral, Terra Nova plutôt de gauche ?
P.A. : Oui. Mais je crois qu’en réalité on n’évitera ni l’un ni l’autre. C’est plus de quatre points de PIB de réduction du déficit public qu’il faut trouver en trois ou quatre ans. Cela fait un point de PIB par an, soit 30 milliards d’euros par an. On n’évitera pas une certaine hausse des impôts et des mesures d’économie. Il y a deux types de mesures d’économie : des mesures sans changer les institutions, par exemple en sous-indexant les retraites sur l’inflation pendant quelques années. Et puis des mesures qui changent complètement la structure, comme ce qu’ont fait les Suédois dans les années 90, avec une réforme profonde de l’État, des privatisations, des agences publiques qui s’occupent d’une fonction de l’État et qui sont seules à s’occuper de cette fonction. Au total, la Suède a pu réduire de 10 points de PIB ses dépenses publiques sur tous les postes, sans détériorer la qualité du service public.
Patrick Artus : « les Français travaillent autant que les autres Européens. Le vrai problème, c’est qu’il y a une proportion faible des Français qui travaillent »
On peut avoir une vision un peu réduite de ce qu’il faut faire, avec des économies sur la dépense de santé via des franchises médicales plus élevées, sur les dépenses de retraites avec une sous-indexation, sur les collectivités locales en leur demandant de faire attention. Mais on pourrait avoir, et je crois que c’est la seule piste à moyen terme – et ça ne se fait pas en un an, les Suédois ont négocié avec les syndicats et tous les partis politiques pendant 5 ans cette réforme de l’État – il faudrait vraiment changer complètement la structure de l’État français pour améliorer à la fois la qualité et réduire le coût de l’État.
Comment réduit-on la dette puisque les dépenses sociales de l’État représentent deux tiers de la dette publique ? La réforme des retraites est suspendue, donc on ne peut pas espérer équilibrer le régime de ce côté-là. Vous avez dit qu’il faudra augmenter un peu les impôts et faire des économies. Vous n’avez pas parlé de l’augmentation du travail ni de la durée du travail. C’est quand même un Himalaya pour reprendre l’expression de François Bayrou. Les Français ne veulent même pas travailler un jour de plus ou deux jours de plus par an.
P.A. : Il faut que les Français travaillent plus, mais allonger la durée annuelle du travail n’est pas forcément la bonne piste. D’abord, si vous regardez non pas simplement les salariés à temps plein, mais l’ensemble des gens qui ont un emploi, les Français travaillent autant que les autres Européens, ils travaillent plus que les Allemands sur l’année. Le vrai problème, c’est qu’il y a une proportion faible des Français qui travaillent.
Cela veut dire que quand on dit les Français travaillent moins ou la France ne travaille pas assez, c’est une fake news ?
P.A. : Non, les Français travaillent moins en nombre. Il y a environ 69 % des Français qui ont un emploi et c’est 10 points de plus dans les pays d’Europe du Nord ou en Allemagne. Si on avait le taux d’emploi des Allemands, par exemple, on aurait cinq points de recettes fiscales en plus, simplement en mettant au travail plus de gens.
40% de taux d’emploi des jeunes en France, c’est 20 points de moins qu’ailleurs
J’ai l’impression qu’on a renoncé à augmenter le taux d’emploi en France. Quand vous entendez les socialistes, quand vous entendez la gauche et même la droite, la priorité des priorités serait de remettre les gens au boulot, mais personne n’en parle.
P.A. : C’est aux deux extrêmes que ça se situe. Il y a deux difficultés. Le taux d’emploi est faible et très faible en France pour les jeunes. Il y a environ un taux d’emploi de 40 % pour les jeunes, c’est 20 points de plus dans les pays qui ont un taux d’emploi normal des jeunes. Cela reflète les problèmes du système éducatif. On vient d’avoir la grande enquête d’évaluation du système éducatif français. C’est catastrophique. Un enfant français sur deux n’a pas un niveau suffisant d’après cette enquête, en maths, en lecture, etc.
Et paradoxalement, plein de Bac+5 ne trouvent pas de boulot ?
P.A. : Oui, mais les Français excellents sont très peu nombreux. Par exemple en maths, 3 % des Français, d’après l’enquête PISA de l’OCDE, ont un niveau avancé. A Singapour, ils sont 46%. Il y a vraiment un problème, y compris sur les gens les plus avancés. Le second problème, c’est qu’il faut décaler l’âge de la retraite. On ne pourra pas rester à 62 ans et 9 mois d’âge de la retraite, parce que tous les pays européens vont aller à 67, 68 ans.
Y compris les pays idoles de la gauche française. La gauche française ne jurait que par le Danemark, la Suède sur les questions de société. En revanche, ils se sont bien gardés de jurer par le Danemark et la Suède sur les questions d’allongement de la durée du travail.
P.A. : Et il y a une autre chose extrêmement importante : il va falloir abandonner la protection de l’emploi et passer à la protection des personnes, comme l’ont fait les Danois. Des tonnes d’études qui sortent aujourd’hui sont très convaincantes. La protection de l’emploi est catastrophique parce que vous rigidifiez la structure de l’économie, personne ne veut quitter un emploi. Et vous créez un coût du licenciement majeur qui est complètement pénalisant surtout pour les petites entreprises, pour les start-ups. Il faut absolument faire des réformes qui sont pour l’instant l’objet d’un tabou complet. Il faut ajouter une dose de capitalisation au système de retraite, il faut passer de la protection de l’emploi à la protection des personnes, il faut réformer le système éducatif. Pour l’instant, on peut constater que 60 à 80 % des Français rejettent ces réformes qui pourtant amélioreraient la situation de tous. Ce ne sont pas des réformes néolibérales du tout.
Comment l’Europe et la France en sont-elles arrivées à ce niveau de déclassement par rapport à la Chine qui annonce 1000 milliards de dollars d’excédent commercial et les États-Unis qui maîtrisent l’avenir, l’IA, les data, l’informatique ? Comment en est-on arrivé à ce déclassement ?
P.A. : D’abord, toute l’Europe ne s’affaiblit pas. Si vous regardez la Suède, les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège, la Finlande. Ce sont des pays où il y a une culture du consensus travaillé. Ce sont des pays qui beaucoup réformé : le système éducatif, les retraites, l’organisation de l’État, mais ces réformes ont été acceptées par une très large majorité après négociation et après une construction de consensus. Il y a une culture du consensus dans ces pays, et une culture de l’absence de consensus en France.
Patrick Artus : « Tant qu’on ne réparera pas notre système éducatif, on ne pourra absolument pas faire de progrès »
Il y a aussi les tabous. Par exemple, le tabou du système de retraite par capitalisation. Tous ces pays ont une partie du système de retraite par capitalisation. Ils ont plein d’argent pour financer les start-ups, ils ont plein d’argent pour construire des multinationales. Regardez le Danemark, c’est un tout petit pays, où se sont installées des multinationales de taille mondiale, dans la pharma, dans l’électronique. La troisième différence, c’est le système éducatif. Tant qu’on ne réparera pas notre système éducatif, on ne pourra absolument pas faire de progrès. On veut faire une économie numérique, on veut utiliser l’intelligence artificielle, mais il faut un minimum de culture scientifique pour utiliser l’intelligence artificielle. On veut réindustrialiser, mais on ne réindustrialise pas sans ingénieur. La priorité numéro un, c’est vraiment le système éducatif.
Patrick Artus, la France réinventée, est-ce que vous y croyez ? C’est formidable de faire un livre où vous dites il y a les moyens du sursaut, mais est-ce qu’en votre conscience, honnêtement, franchement, vous y croyez encore ?
P.A. : Je crois d’abord qu’on pourrait s’inspirer, non pas de l’exemple américain ni chinois qui sont absolument inimitables en Europe, mais de l’exemple de ces pays d’Europe du Nord. Mais malheureusement, je ne crois pas que les réformes qui sont pourtant nécessaires et ne sont pas néolibérales, qui profiteraient à tous les Français – les entreprises, les créateurs d’entreprise, les salariés, les jeunes – viendront de l’intérieur. Je pense que ça débouchera sur une situation où la France sera contrainte de se réformer par une contrainte extérieure.
P.A. : La BCE, la Commission européenne. Regardez les pays d’Europe du Sud, le Portugal, la Grèce, qui ont maintenant des économies florissantes. Est-ce qu’ils vont longtemps accepter que la France ne fasse aucune réforme alors qu’eux ont baissé leurs pensions, ont réformé leur système public ? C’est inacceptable pour ces pays. Il y aura de plus en plus de pays pour lesquels l’entêtement de la France à ne pas se réformer sera inacceptable.
« La protection sociale française est allée un peu trop loin par rapport à ce que l’économie peut produire » s’indigne Nicolas Dufourcq
Vous imaginez un Premier ministre grec faisant une médiation entre la Banque centrale européenne et le gouvernement français pour que la France devienne raisonnable ?
P.A. : Est-ce que les Allemands, qui sont quand même les plus puissants, accepteront longtemps que la France fasse 5 ou 6 % de déficit public en pourcentage de son PIB, emprunte des quantités énormes, ce qui n’est pas bon pour les marchés financiers européens parce qu’il y a trop d’endettement public et qui laisse peu de place aux entreprises ? Est-ce que les Allemands accepteront longtemps cette exception française de n’appliquer aucune des règles ?
Vous parlez des Allemands, est-ce qu’ils peuvent avoir la nostalgie du Deutsche Mark ?
P.A. : Non, ça n’arrivera pas. L’euro est complètement irréversible. Mais les Allemands auront le pouvoir, probablement avec la BCE, à un certain moment, profitant d’une tension financière de la France, de passer un deal avec le gouvernement français : réforme contre soutien.
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