Napoléon lui-même a émis des doutes sur sa filiation, lors de la campagne d’Egypte. Marbeuf fut un protecteur, un allié, peut-être plus. Entre Letizia Bonaparte et le comte breton, l’histoire laisse planer un trouble qui ne s’est jamais tout à fait dissipé.
Ajaccio, dimanche 21 juillet 1771. Dans la chaleur de l’été corse, une brise légère arrive du golfe s’infiltre dans la petite cathédrale d’Ajaccio, faisant frissonner les cierges. Ce jour-là, sous les voûtes fraîches, l’archidiacre Lucien Bonaparte baptise deux enfants : sa petite-nièce Maria Anna et son petit-neveu Napoléon. Parmi l’assistance, une jeune femme attire tous les regards, celle qu’on dit la plus belle femme de Corse se tient droite près du chœur, saluant avec grâce chaque famille entrant dans la cathédrale : c’est Letizia Bonaparte. La cérémonie n’a pas encore commencé. Un peu plus loin, son mari Charles, plus réservé, discute brièvement avec plusieurs notables d’Ajaccio. Déjà, sur les bancs, dans les travées, circulent quelques mots : les Bonaparte forment un couple ambitieux sur l’île de Beauté. Ils sont au cœur des conversations.
Juste avant le début de la cérémonie, une belle voiture s’arrête devant la cathédrale. Tout le monde tourne les yeux vers elle. Est-ce l’invité que la famille attendait ? Non, personne de notable n’en descend, seulement un majordome en livrée qui entre dans l’église, s’approche lentement des Bonaparte et tend un pli à Charles et Letizia. C’est une lettre d’excuse signée par son maître, absent pour un court séjour, qui s’est fait représenter et promet dans les jours à venir de retrouver les Bonaparte. Sur l’enveloppe est inscrit à l’encre violette le nom du comte de Marbeuf.
La père de Napoléon, Charles Bonaparte a défendu la souveraineté corse face à la République de Gênes
Marbeuf est le commandant en chef de la Corse au nom du roi de France Louis XV, l’équivalent d’un gouverneur de l’île. Cette lettre adressée aux Bonaparte aurait de quoi surprendre : quelques années plus tôt, elle aurait été complètement inimaginable. Les Bonaparte étaient les proches de Pascal Paoli. Quand les Corses se sont soulevés contre la République de Gênes, Charles Bonaparte, le père de famille, a défendu la souveraineté corse avec des discours enflammés. C’est même Paoli, dit-on, qui l’aurait poussé à épouser Letizia Ramolino. Lorsque la République de Gênes a fait appel à la France pour rétablir l’ordre sur l’île, Charles Bonaparte était du côté de Paoli dans des batailles homériques.
Charles Bonaparte / Wikimedia commons
Sauf qu’en 1769, Paoli a dû fuir la Corse. Les troupes françaises se sont installées sur l’île et Charles Bonaparte a fait le choix de rester à Ajaccio, de ne pas fuir. Est-ce parce que sa femme était enceinte de ce petit garçon qui devait naître en août 1769 ? Ou bien avait-il ouvertement fait le choix de la France ? Difficile à dire. Ce qui est certain, c’est que désormais, les Bonaparte sont dans le camp français. C’est ce choix qui explique aujourd’hui l’invitation du comte de Marbeuf au baptême d’un de leurs deux derniers enfants.
Portrait du comte de Marbeuf : ambigu, autoritaire et brutal, mais aussi affable et spirituel
Qui est donc ce comte de Marbeuf ? Laetitia de Witt vient d’écrire une biographie de Letizia Bonaparte parue aux éditions Tallandier. Voici ce qu’elle nous dit sur cet aristocrate français : « Arrivé dans l’île en 1764 pour prendre la tête des troupes d’occupation, Marbeuf est promu commandant en chef en 1770. Sa position n’est pas aussi confortable qu’il y paraît. Chargé de favoriser l’intégration de l’île au royaume, il mène une double politique de séduction et de répression, pas toujours bien vécue par les Corses […]. Il lui faut à tout prix des appuis locaux. Jeune couple ambitieux, les Bonaparte ont le profil idéal. […] Charmeur à ses heures, le personnage est néanmoins ambigu : autoritaire, parfois brutal, mais aussi affable, généreux et spirituel. Il manie la carotte et le bâton. Charles Bonaparte, engagé dans la promotion de sa famille, a tout à gagner à entrer dans le jeu de cet homme puissant. »
C’est ce qui va se produire, alimentant les rumeurs et les petites phrases qui font jaser la bonne société ajaccienne, restée fidèle à l’idée d’une souveraineté corse et à la mémoire de Pascal Paoli. On joue sur le nom de famille des Bonaparte : Buonaparte, autant dire ceux qui ont choisi le bon parti. Charles va devoir continuer sur cette voie, parier sur l’avenir français de l’île, faire promouvoir sa famille dans ce qui est en train de devenir le nouveau destin de la Corse. Au cours de cette même année 1771, dès que le commandant en chef se trouve à Ajaccio, on voit immédiatement Charles Bonaparte se promener le soir dans sa compagnie. On voit aussi Marbeuf se promener parfois avec Letizia
Car dans son jeu, Charles Bonaparte sait qu’il peut disposer d’un atout extraordinaire : le charme tellement remarquable de cette jeune femme. Elle a 21 ans, lui en a 25. Elle a la grâce tranquille, une beauté qu’on dit la première de l’île. Évidemment que Marbeuf le sait. Il ne cache pas son admiration pour cette jeune femme très brillante et au fort tempérament. Dans cette petite ville où tout se sait, inutile de dire que cette complicité ne passe pas inaperçue.
Letizia Bonaparte et Marbeuf, la rumeur ne cesse d’enfler
Au printemps 1772, Charles est élu noble-douze, c’est-à-dire qu’il fait partie des douze personnalités de Corse chargées de conseiller les commissaires du roi. Quelques mois plus tard, un soutien discret mais décisif de Marbeuf va mettre fin à un litige familial. Les Bonaparte étaient en conflit avec leurs cousins Ornano qui revendiquaient une part de la grande maison d’Ajaccio. Grâce à l’intervention du commandant en chef français, le procès va tourner à leur avantage. Les Bonaparte conservent toute la maison et y font même construire une grande terrasse qui domine la ville. Marbeuf devient un familier de la maison Bonaparte. De leur côté, les Bonaparte se rendent assez souvent dans le château de Cargèse où Marbeuf est en villégiature.
La question qui se pose, et c’est la rumeur qui revient comme un serpent de mer depuis des siècles, est de savoir jusqu’où Letizia a joué de ses charmes pour que sa famille puisse obtenir les grâces de l’homme fort de l’île. Certains disent que les enfants Bonaparte, en tout cas certains de ses enfants, auraient pour père non pas Charles Bonaparte, mais le comte de Marbeuf. C’est ce qui expliquerait notamment les très grandes dispositions de Napoléon Bonaparte pour la stratégie, la tactique, les affaires militaires, puisqu’il serait en vérité le fils naturel d’un militaire.
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Difficile pourtant d’imaginer Letizia en femme entretenue, séduite par cet homme très vieillissant, certes puissant. Ce n’est pas une potiche, c’est une jeune femme très indépendante, instruite, vive d’esprit, très attachée à sa terre avec une haute idée de sa vertu. On l’imagine assez mal dans ce rôle-là. Et puis si Marbeuf aime passer du temps auprès d’elle, c’est peut-être justement parce qu’elle a cette espèce de quant-à-soi qui la rend désirable. Il n’empêche qu’à Ajaccio, à l’époque, la rumeur enfle et que depuis, dans l’histoire, elle n’a cessé d’enfler.
Le départ du roi et la rébellion corse
Le roi Louis XV meurt en mai 1774. À ce moment-là, Marbeuf doit se rendre à Versailles pour se présenter au nouveau souverain, le roi Louis XVI. En son absence, les Corses, qui n’attendaient que cela, se rebellent. Les Bonaparte craignent de voir le retour d’une forme d’anarchie qui viendrait détruire tous les efforts qu’ils ont accumulés depuis des années. Ils se tiennent pendant une année en retrait de la vie politique corse.
Laetitia de Witt, la biographe de Letizia, écrit : « Après le retour de Marbeuf, un an après son départ, les Bonaparte accourent à Bastia où ils séjournent au printemps 1776. Une anecdote se rapporte à Letizia. Au cours de la Semaine Sainte, souhaitant préparer ses Pâques, elle demande à se confesser. Reçue par un curé qui lui pose des questions inconvenantes, elle quitte le confessionnal en hurlant. L’a-t-il interrogée sur la nature de ses relations avec Marbeuf ? Toujours est-il que l’esclandre vient alimenter les ragots. Mais elle s’en moque et arpente avec détachement les salons du gouverneur où elle figure au premier rang des invités. Son assiduité est-elle à rapprocher des premières démarches engagées pour que ses enfants aillent étudier sur le continent ? À l’été 1776, Marbeuf quitte à nouveau la Corse pour Versailles. De retour à l’automne, il ne réside plus à Bastia mais à Ajaccio. On le soupçonne d’être impatient de retrouver les bras de la belle Madame Bonaparte et les rumeurs enflent, bien qu’elle soit alors enceinte de plusieurs mois. »
Les faveurs pleuvent sur les Bonaparte, grâce à Marbeuf
Charles devient député aux États de Corse en mai 1777. Évidemment, c’est Marbeuf qui a fait pression pour qu’il soit élu. En échange, il devra défendre la politique du gouverneur devant le roi quand il sera invité à se présenter à Versailles. Les faveurs pleuvent sur les Bonaparte. Ils obtiennent des subventions pour l’assèchement de salines, une concession d’État pour planter des mûriers devant leur maison de campagne, aux Milelli, non loin d’Ajaccio dans la petite montagne. La famille aime se retirer là, un peu loin des mauvaises langues. Letizia passe de longs séjours avec ses enfants aux Milelli. Napoléon est très attaché à cet endroit. D’ailleurs, ce sera un des seuls biens de la famille qu’il refusera toujours de vendre.
Le 2 septembre 1778 naît Louis Bonaparte. C’est intéressant car c’est le premier enfant de la famille qui ne porte pas le nom d’un ancêtre. Louis est tout simplement le prénom de Marbeuf qui, d’ailleurs, sera son parrain. Juste après le baptême, Marbeuf obtient la scolarisation des deux fils aînés dans un prestigieux lycée de Provence, en France. Joseph et Napoléon vont être admis au collège royal d’Autun. Qui est à l’époque l’évêque de la ville d’Autun ? Le frère du gouverneur de la Corse, Monseigneur de Marbeuf.
À l’époque, Joseph est âgé de 11 ans, Napoléon en a neuf. Charles Bonaparte décide d’accompagner ses deux fils à Autun avant d’aller, comme député aux États de Corse, se rendre à Versailles, comme cela avait été prévu avec Marbeuf. Charles Bonaparte va défendre à Versailles les intérêts du comte de Marbeuf qui envoie sa voiture personnelle à Ajaccio pour que les deux enfants ainsi que le père et la mère puissent se rendre facilement à Bastia. C’est de Bastia que les trois Bonaparte vont embarquer pour le continent.
Letizia passe cinq mois à Bastia, chez Marbeuf, en l’absence de son mari Charles
Le 15 décembre 1778, sur le port de Bastia, le vent est glacial. Letizia retient ses larmes en regardant s’éloigner la barque qui emmène son mari et ses deux fils aînés, Joseph et Napoléon, qui partent maintenant pour la France. Elle sait qu’elle ne va pas revoir ces trois hommes avant des années. Letizia ne rentre pas à Ajaccio à ce moment-là. Elle reste à Bastia. Elle va y rester cinq mois. Et chez qui loge-t-elle à Bastia ? Chez le comte de Marbeuf.
Qu’en déduire, se demande Laetitia de Witt ? « Il est possible que Charles ait convenu avec Marbeuf que son épouse bénéficierait de son hospitalité afin de lui éviter les affres d’un retour seule. Il semble surtout que Charles et Letizia, conscients de la fascination du gouverneur pour elle, ne font rien pour la freiner, bien au contraire. Marbeuf se montre empressé, cherche à obtenir ses faveurs, lui fait une cour ouverte, se plaît à la gâter, donne des fêtes en son honneur. Elle se glisse avec bonheur dans le rôle de favorite, aime être l’objet de toutes les attentions et attirer les regards. » Alors, de là à évaluer jusqu’où a pu aller la relation entre Marbeuf et Letizia, c’est une question qu’il est impossible de trancher.
L’histoire entre Letizia Bonaparte et ce comte de Marbeuf n’a jamais cessé de faire parler d’elle
Les années qui suivent se ressemblent. Charles et Letizia, avec leurs enfants, passent toujours beaucoup de temps chez Marbeuf. En 1783, c’est le comte de Marbeuf qui va enfin se marier avec une bien jeune demoiselle : elle a 18 ans, lui en a 71. Certes, il est le représentant du roi de France dans l’île, mais la différence d’âge est assez spectaculaire. À partir de ce moment-là, comme par hasard, on voit se distendre les liens avec les Bonaparte. Puis, deux ans plus tard, en 1785, Letizia va vivre un drame inattendu : son mari meurt. Il n’avait que 38 ans. Elle en a 34 à ce moment-là et elle a huit enfants. L’année suivante, en 1786, c’est au tour du comte de Marbeuf de mourir.
L’histoire entre Letizia Bonaparte et ce comte de Marbeuf n’a jamais cessé de faire parler d’elle. Il y a eu tellement de proximité, de faveurs, tellement de silence aussi qui n’ont pu qu’entretenir la rumeur et faciliter un certain nombre de conjectures. Cette parenthèse bastiaise, ces longues visites, ces rumeurs qui ont couru non seulement à Ajaccio, mais à Paris aussi… On a pu dire et penser que Marbeuf avait été le père de Napoléon. Et, si l’on en croit la tradition, Napoléon lui-même s’est posé la question. Il se serait demandé si les grandes dispositions qu’il avait pour les affaires militaires n’étaient pas liées à cette filiation non dite.
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C’était au moment où il rentrait d’Égypte. Il aurait parlé de cela avec Monge, le grand savant qui était devenu, à la faveur de cette grande campagne d’Égypte, son confident. Il faut imaginer Napoléon sous la voûte étoilée, sur le pont à l’avant du navire, le regard perdu, qui s’entretient avec Monge et se met à faire des calculs. On essaie de recouper les dates : l’arrivée de Marbeuf sur l’île, la naissance de Napoléon, les retards possibles… Si l’on compte tout cela, on se dit qu’il n’est pas possible – quand on sait la date d’arrivée de Marbeuf en Corse – que Napoléon soit le fils de Marbeuf. Il ne peut être que le fils de Charles Bonaparte. Est-ce que cela a rassuré Napoléon ? Est-ce que cela a fait taire les doutes qui s’étaient levés en lui ? Cela, l’histoire ne le dit pas.
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