Les mots français constituent une source de réjouissance tant par leur richesse que par leur histoire. Quand on s’intéresse à l’étymologie des mots, on peut observer des changements de sens très étonnants.
1 – « étonner », un choc brutal : de la foudre à la simple surprise
Commençons justement par le verbe étonner. Il a signifié, du XIIe au XVIe siècle, ébranler quelqu’un physiquement, lui infliger une vive commotion. Il vient d’ailleurs du latin extonare, signifiant « frapper de la foudre ». Ce mot porte l’idée d’un choc brutal.
Avec le temps, ce sens s’est amenuisé : on a gardé l’idée de surprise mais oublié la violence. Aujourd’hui, « étonné » est devenu un mot de conversation banal et facile à employer. Par exemple, « je serais étonnée de voir les élégants chroniqueurs arriver chez Radio Classique en portant des Crocs ».
2 – Le verbe « énerver » : de l’amputation à l’agacement
Le verbe énerver connaît le même phénomène. Aujourd’hui, énerver signifie agacer. Mais à l’origine, ce verbe n’avait rien à voir avec l’agacement. Penchons-nous sur son étymologie. Il vient du latin ex, qui signifie « hors de », et nervus, le nerf. Il signifie ainsi littéralement « enlever les nerfs », dénerver – comme quand on prépare un foie gras.
En ancien français, être énervé, c’est être privé de force, sans énergie. D’ailleurs, énerver s’accomplissait au sens propre. On énervait quelqu’un en lui brûlant les tendons derrière les genoux pour l’empêcher de marcher.
Comment est-on passé du sens « affaiblir » à celui d’« agacer » ? Ce glissement sémantique a eu lieu progressivement. Dès le XVIIe siècle, l’expression « être sur les nerfs » est apparue pour désigner le fait d’être tendu. Puis, les nerfs étant en lien avec la sensibilité, on a commencé à dire que ce qui agissait sur les nerfs irritait, donc agaçait. C’est ce sens qui prédomine et qui a supplanté le sens initial.
3 – Le mot « élève » concernait les plantes et les animaux
Le mot élève connaît une évolution similaire. Il vient du verbe élever, qui signifie « faire croître ». Les premiers élèves sont tous ceux que l’on fait grandir : les animaux, les plantes et les enfants encore dépendants.
La première occurrence du mot date de 1615. Élève est alors employé au féminin : faire une bonne élève, c’est bien faire croître les plantes et les animaux. Il s’agit du sens du mot « élevage », terme qui n’existait alors pas.
Au fil du temps, cette idée de croissance physique disparaît au profit de la croissance intellectuelle. Au XVIIe siècle, l’élève est donc celui qu’on nourrit par l’esprit. On permet à l’enfant de s’élever en lui offrant des nourritures intellectuelles.
4 – Le mot « faubourg », une fausse étymologie devenue orthographe
Ce mot vient du latin foras, signifiant « hors ». Le mot était forbourg du XIIe au XIVe siècle, car c’était la partie de la ville construite en dehors de l’enceinte.
Progressivement, le R a disparu et on est arrivé à fobourg avec un O. Les lettrés du XVe siècle pensèrent alors qu’il s’agissait d’un « faux bourg » – faux, le contraire de vrai. Ils se mirent à l’écrire ainsi. Au XVIe siècle, par souci d’une orthographe étymologique, on écrivit même faulxbourg, puis faulsbourg, en référence au latin falsus burgus.
C’est donc par erreur que nous écrivons aujourd’hui « faubourg » et non « fobourg » avec un O.
5 – L’adjectif « mirobolant » : l’héritage d’un médecin de théâtre
L’étymologie de mirobolant est tout aussi admirable. Cet adjectif désigne justement ce qui est admirable, merveilleux. Il vient du vieux français miré, signifiant « médecin », et de bolus, la pilule.
Un auteur dramatique du XVIIe siècle, Hauteroche, mit sur la scène un médecin qui traitait tous ses malades avec des pilules. Il lui donna donc le nom de Mirobolant, et le terme est ainsi passé dans la langue française.
6 – La « pimbêche », celle qui a le bec pincé
Ce terme a été notamment immortalisé par Racine dans sa comédie Les Plaideurs. Il met en scène la comtesse de Pimbêche, une femme acariâtre et précieuse. Ce n’est pas lui qui a inventé ce nom, mais il l’a repris pour ce personnage.
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Le mot « pimbêche » est formé à partir des termes « pincer » et « bec ». La pimbêche, c’est donc celle qui a le bec pincé, qui chipote, qui minaude et qui fait des manières. Une expression très imagée et précise pour décrire ces femmes insupportables.
7 – L’adjectif « curieux » : du chef de curie romain à l’indiscret
Quelle est la curieuse origine de l’adjectif curieux ? Souvenons-nous que le peuple romain était divisé en tribus, et les tribus en curies. Le curion était le chef de la curie. Il portait aussi le nom de curiosus. C’était l’officier chargé de veiller aux intérêts de sa curie. Il devait donc tout connaître. Plus tard, le mot curiosus a désigné celui qui se mêlait au groupe de sa curie pour obtenir les nouvelles du jour. De surveillant attentif, le curieux est ainsi devenu celui qui cherche à tout savoir.
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