L’assassinat de Pasolini a choqué l’Italie et l’Europe toute entière. Il faut dire que le cinéaste, qui a divisé par ses prises de position aussi courageuses que controversées a été tué dans des conditions effroyables. Son corps a été retrouvé sur une plage d’Ostie, le visage totalement tuméfié, méconnaissable, les vêtements en lambeaux.
2 novembre 1975. Il est 6h30 du matin et comme chaque dimanche, une femme se rend avec sa famille à la plage d’Ostie. Elle remarque quelque chose sur l’esplanade, un endroit assez glauque entouré de cabanes illégales. Elle se dit que ça doit être des déchets que quelqu’un aura abandonné au sol, sauf qu’elle s’approche et découvre bientôt qu’il s’agit du cadavre d’un homme. Un corps si horriblement malmené, torturé, qu’elle le prend dans un premier temps pour un tas d’ordures.
Immédiatement, cette femme se rend au commissariat avec son mari. Une patrouille de police arrive sur place à 6h45. Les carabiniers arrivent par la suite, et on va identifier la victime. Il s’agit du poète, romancier, journaliste et cinéaste Pier Paolo Pasolini, mondialement célèbre. Il n’avait que 53 ans.
Pasolini, c’est une des voix les plus fortes, les plus controversées de l’Italie de l’époque, farouche opposant à la société de consommation, qu’il accuse d’accorder une tolérance aussi large que fausse. Il divise l’Italie. Il faut vous dire qu’on est en 75, on est au cœur des Années de Plomb. « L’assassinat de Pasolini est l’événement qui coupe en deux d’un trait sanglant les années 70 en Italie », nous dit un proche du maître, l’universitaire Maurizio De Benedictis. Son assassinat a été d’une incroyable brutalité, il va choquer tout le pays et l’Europe entière.
L’écrivain Alberto Moravia rend hommage à Pasolini, « parmi les rares poètes de ce siècle »
Un dernier adieu public est organisé le 5 novembre au Campo dei Fiori. Une foule de milliers de personnes se rassemble autour de l’estrade sur laquelle repose la dépouille. Les discours émouvants vont se succéder, d’hommes politiques, d’écrivains, d’intellectuels, notamment Alberto Moravia qui va prononcer à cette occasion des paroles très intenses : « Nous avons perdu avant tout un poète, et il n’y a pas beaucoup de poètes dans le monde. Il n’en est que trois ou quatre par siècle. Quand ce siècle s’achèvera, Pasolini sera parmi les rares poètes. Le poète devrait être sacré. »
RUDLING/SIPA
La vérité c’est qu’une grande partie de la classe dirigeante italienne ne prend même pas la peine de s’émouvoir de ce meurtre sordide. Le président de la République de l’époque, c’est Giovanni Leone, ne sort pas de son silence, ne vient pas saluer la dépouille. Certains dirigeants de la droite catholique laissent même clairement entendre que la mort en question est liée à des ragazzis, aux fréquentations pour le moins douteuses de ces adolescents des faubourgs que Pasolini n’avait cessé de célébrer dans son œuvre.
Pasolini, décadent, anticonformiste, se serait « suicidé » selon une partie de la gauche
Un journaliste de l’Avvenire, qui est un des journaux de l’Eglise en Italie, écrit même quelques jours après l’assassinat : « Le vice ne paye pas. » Quant au patron de la démocratie chrétienne, le célèbre Giulio Andreotti, il n’est pas beaucoup plus charitable en disant qu’ « en toute honnêteté, Pasolini l’a bien cherché ». Une partie de la gauche, embarrassée par cet écrivain qui a souvent critiqué le Parti communiste et qui a beaucoup critiqué l’hypocrisie du pseudo combat antifasciste, préfère le silence. On va parler d’un « suicide » à gauche.
Certains se plaisent à souligner le décadentisme de ce poète anticonformiste. L’homme politique Eduardo Sanguinetti écrit le lendemain de l’assassinat : « Aujourd’hui, il semble impossible de nier à cette mort les traits d’un suicide minutieusement préparé, comme s’il s’agissait de l’accomplissement d’une persécution longtemps déplorée et en même temps, d’un long projet de confusion entre art et vie, littérature et existence. »
À l’étranger, il y a des journaux pour souligner le caractère politique de ce qui s’apparente quand même bien à un meurtre. Aux États-Unis, plusieurs revues universitaires évoquent le sort de cet intellectuel qui aurait été victime de son courage. Le débat médiatique se mue en procès posthume, la vérité judiciaire disparaît derrière ce qu’il faut bien appeler une bataille idéologique. Et c’est vrai que depuis on a du mal à éclaircir cette disparition. Les zones d’ombre restent très très nombreuses. Nous sommes en face de ce qu’on pourrait qualifier de polaire politique bourré d’obscurité, bourré de doutes qui sont au demeurant assez passionnants.
L’enquête et l’arrestation de Pelosi : un témoignage qui ne tient pas
Le corps de Pasolini a été battu à coups de planches et de barre de fer, ensuite il a été écrasé par la propre voiture Alfa Romeo du cinéaste. L’autopsie va relever plus de 50 fractures. Les policiers comprennent qu’il ne s’agit pas d’une simple bagarre.
Il est assez facile d’imaginer qu’il y a eu crime sexuel. La presse du lendemain qui cherche le sensationnalisme va reprendre le récit officiel, montrer des images du cadavre. Le meurtre est circonscrit dans un scénario qui est tout écrit, celui d’une rencontre homosexuelle vraisemblablement tarifée qui aurait mal tourné. Et la police aussitôt va arrêter un des ragazzis de la gare Termini, qui est le haut lieu de la prostitution masculine à l’époque. Il s’appelle Giuseppe, surnommé Pino Pelosi, il a 17 ans et dit qu’il a passé la soirée avec Pasolini. Ensuite il y a eu une dispute, un coup… et dans la panique Pelosi dit qu’il aurait roulé avec la voiture de Pasolini sur son corps, version qui fait plaisir aux autorités et qui arrange tout le monde. Mais très vite, on se rend compte que c’est un témoignage qui tient pas debout. Il y a trop de détails qui ne collent pas.
Pino Pelosi en 1975 / Wikimedia commons
Pelosi parle d’une lutte physique violente, sauf que si les blessures et les taches de sang sont nombreuses sur le corps et sur les vêtements de Pasolini, elles sont totalement absentes de Pelosi au moment où il est arrêté. Il se justifie en disant qu’il s’était arrêté à une fontaine pour se rincer, c’est la raison pour laquelle il y a pas du tout de traces de sang. Les lésions graves et profondes constatées sur le corps de Pasolini sont difficilement compatibles avec les « armes » retrouvées sur place, notamment ces planches de bois pourri que Pelosi prétend avoir utilisé pour le frapper. Pelosi soutient en outre qu’il ne s’est pas rendu compte qu’il avait roulé sur le corps.
Roberto Carnero dans son livre « Pasolini mourir pour des idées », publié aux Cherche-Midi, indique que « même s’il était mineur, il était déjà un bon conducteur comme beaucoup de jeunes de son âge […] ainsi qu’un voleur de voiture récidiviste. Le tracé des pneus sur le sol montre que le véhicule s’est dirigé avec une détermination lucide vers Pasolini, étendu par terre et que le conducteur avait toute la marge de manœuvre nécessaire pour l’éviter. La voiture est passée sur le corps de l’écrivain peut-être deux fois, ou plus ».
Pelosi revient sur ses aveux, en affirmant qu’il n’était pas seul
Les blessures sont bien trop nombreuses pour un seul agresseur, des témoins parlent de plusieurs véhicules. Pelosi, des années plus tard, reviendra sur ses aveux en disant qu’il n’a pas été seul dans cette affaire, qu’il n’a pas tué seul, qu’on lui a fait porter la responsabilité et qu’il était extrêmement menacé. Il n’avait pas le choix dans les déclarations qu’il a pu faire. Évidemment, on sait pas à quoi s’en tenir avec lui puisqu’il change d’avis constamment, il change de version, il n’est pas du tout crédible.
La justice va donc en rester à la première explication. Le procès condamne l’adolescent, mais laisse ouvertes toutes les questions qui se posaient, dont la piste politique bien entendu. Il faut savoir que Pasolini recevait des menaces de mort, des appels anonymes, il savait le risque et il persistait à écrire, il persistait à proclamer ce qu’il considérait comme une vérité.
La dernière soirée de Pasolini, un rendez-vous discret devant la gare Termini
La veille de la disparition de Pasolini, le 1er novembre au soir, le maître a dîné avec un certain nombre d’amis dans le quartier de San Lorenzo à Rome. Il parle de son film en cours, d’un roman qu’il est en train d’écrire et quand même, il a l’air assez soucieux. Après ce dîner, il se rend à un rendez-vous plus discret où il va retrouver des jeunes devant la gare Termini. Jusque-là, on est assez proche du scénario officiel. On ne sait pas s’il a prévu de voir Pelosi ou s’il l’a choisi par hasard après le refus d’un autre. En tout cas, le garçon monte dans la voiture de Pasolini qui démarre. Ils vont aller s’installer dans un autre restaurant qui donne sur le Tibre. Pelosi qui n’a pas dîné prend des spaghettis au poulet. Pasolini qui lui a donc déjà dîné, se contentera d’une banane et d’une bière et puis ils repartent.
La patronne du restaurant n’a pas reconnu Pelosi mais elle prétend que Pasolini était avec un garçon blond. Or Pelosi est brun, très typé. C’est une énigme puisque Pasolini n’est pas avec Pelosi. Est-ce qu’il y a une mise en scène qui a été orchestrée pour piéger l’écrivain ? La suite, on la connaît, c’est la direction d’Ostie, c’est l’arrivée à Ostie et le meurtre.
La piste politique, le dernier roman inachevé de Pasolini écrit à partir de documents compromettants
Pasolini travaille à ce moment-là à l’écriture de Pétrole, son dernier roman qui restera donc un roman inachevé. Il a sans doute eu en sa possession un certain nombre de documents compromettants pour des gens en place. On est en droit de se demander s’il n’aurait pas découvert un certain nombre de vérités dangereuses, de vérités brûlantes qui auraient mis sa vie en péril. Il a indiqué les noms des mandataires de l’assassinat de Mattei dans un chapitre de son roman, la mystérieuse note 21 manquante, consacrée au géant pétrolier italien, vous savez le fameux ENI. Enrico Mattei était le président de ce consortium, il est mort dans un accident d’avion en 1962. Il y a eu à l’époque de très lourds soupçons, et son successeur, Eugenio Cefis, était une figure assez trouble des milieux politico-financiers de l’époque.
Pour beaucoup, cette piste est centrale. Pasolini aurait mis le doigt sur un secret trop lourd, il se serait d’une certaine manière approché du soleil. Pour d’autres, il s’agirait au contraire d’une légende. On ne va pas tuer pour quelques pages, surtout quand elles sont signées de Pasolini qui était extrêmement habitué à tous les scandales possibles. L’enquête montre en tout cas, qu’au moment de sa mort, Pasolini fouillait des zones extrêmement opaques et visqueuses, qui touchent de très près au pouvoir italien.
Le procès du meurtre de Pasolini et ses suites
Après la condamnation de ce jeune prostitué Pelosi, de nombreux observateurs vont dénoncer un procès qui a été quand même un peu expédié. Des témoins n’ont pas été entendus, des incohérences ont été ignorées. La famille de Pasolini, ses amis, les journalistes persistent et notamment la journaliste Oriana Fallaci, vous savez la célèbre Fallaci qui va mener une contre-enquête assez étonnante. Un adolescent aussi frêle que Pelosi ne peut pas avoir agi seul, démontre-t-elle. L’ombre de la Banda della Magliana plane sur l’assassinat. Il s’agit de cette organisation criminelle qui ensuite agira en sous-main pour une partie déviante des services secrets. Il semble que le fameux garçon blond du témoignage de la tenancière du restaurant faisait partie de la bande, et contrôlait Ostie. C’est une piste nettement plus vraisemblable que l’hypothèse d’un meurtre pour un roman.
En 2005, c’est le maire de Rome, Walter Veltroni, qui a demandé la réouverture du dossier, pour le 30e anniversaire de la mort de Pasolini. Veltroni rappelle que les Années de Plomb étaient des années bâtardes où se confondaient crime politique et crime commun. Malgré les appels, la justice italienne néanmoins va refuser de rouvrir le dossier et ça veut dire que le mystère s’enkyste, qu’il s’installe. La vérité dans cette affaire ne paraît pas atteignable. Pasolini avait écrit cette phrase prémonitoire : « Écrire, c’est parfois signer son arrêt de mort. »
En 2013 sort le film La vérité cachée de Federico Bruno qui sera suivi de deux autres films qui parlent eux aussi du mystère de la mort de l’écrivain, Pasolini d’Abel Ferrara, en 20 14 et puis L’affaire Pasolini de David Grieco, en 2016. Trois films qui renvoient chacun à sa manière à la thèse d’une conspiration débouchant sur un assassinat.
Roberto Carnero, recense plusieurs interprétations de la mort du maître, dont celle du peintre Giuseppe Zigaina, qui était lié à Pasolini par une très profonde amitié. Zigaina pense que la mort violente de Pasolini a été réalisée comme une sorte de montage du film de sa vie par Pasolini lui-même.
Pasolini, l’artisan de l’extraordinaire mise en scène de sa propre mort ?
Dans sa biographie romancée de Pasolini qui s’appelle Dans la main de l’ange, paru en 1982, Dominique Fernandez qui nous dit que « lorsque l’occasion s’est offerte à lui de parfaire le châtiment qu’il cherchait obscurément depuis tant d’années, Pier Paolo ne s’est pas dérobé ». Autrement dit, il serait l’artisan de l’extraordinaire mise en scène de sa propre mort.
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L’écrivain français fait le lien entre le choix de Pasolini de succomber à son bourreau et son homosexualité. Fernandez interprète tout ça comme une tentative d’échapper à une société qui décidément avait beaucoup trop dégoûté Pasolini : « Il n’est pas de pire déconvenue en effet, de pire mortification pour celui qui a grandi dans l’excitation de la clandestinité que de se retrouver dans un monde où tout est permis. Pier Paolo saluant son assassin l’ange de la délivrance, celui qui le sauve des dégoûtantes facilités de l’après 68. »
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