Salomé Zourabichvili était l’invitée exceptionnelle de la matinale de Radio Classique ce jeudi. Celle qui fut présidente de la Géorgie de 2018 à 2024 et qui estime l’être encore, en raison d’une élection présidentielle truquée, a livré son regard sur ce qui se joue avec le plan proposé par les États-Unis pour une paix entre l’Ukraine et la Russie.
Comment percevez-vous ce plan aujourd’hui ?
SALOMÉ ZOURABICHVILI : Ce plan fait partie du grand plan de la Russie qui a été d’essayer de récupérer par la voie militaire son contrôle sur l’Ukraine. C’était l’objectif militaire des premiers jours : prendre Kiev, se débarrasser du régime, « dénazifier » l’Ukraine et donc reprendre le contrôle, ce qui n’a pas très bien fonctionné et qui maintenant via des négociations essaie de fonctionner. [La Géorgie est] l’autre face de cette médaille. La tentative de reconquérir le pays militairement n’a pas tellement fonctionné. Nous avons deux régions occupées, mais malgré tout, la Géorgie a continué son cheminement vers l’Europe, rien n’a réussi à l’interrompre. Et donc maintenant, c’est la guerre hybride que la Russie expérimente en Géorgie.
J’ai entendu, mais vous allez me corriger peut-être, que le plan de paix américain fait partie du projet russe. C’est bien comme ça que vous l’avez dit ?
Est-ce que vous pouvez l’argumenter ?
S.Z. : Il y a par exemple un point, parmi beaucoup d’autres : les élections dans 100 jours, qui sont la répétition de ce que nous avons connu. On imagine combien seraient manipulées des élections 100 jours après un cessez-le-feu en Ukraine. Surtout, je demande à voir dans ce plan, quelles sont les concessions russes.
Il y en a pas pour vous ?
S.Z. : Je n’en ai pas trouvé.
Est-ce qu’il y a une ligne rouge qui ne doit pas être franchie du côté des Américains, des Européens et évidemment des Ukrainiens ? Est-ce qu’il y a un point qui fait que ce ne serait plus un accord de paix, ce serait un accord injuste, un écrasement de l’Ukraine ?
S.Z. : Pour le moment, on est devant un accord injuste qui ressemble à une capitulation demandée, exigée. Mais je pense que ça ne s’arrêtera pas là, on va voir encore beaucoup de versions différentes. Et je crois que ce qui est la ligne rouge, c’est ce qui est acceptable par un pays qui défend sa souveraineté depuis 4 ans à bout de bras.
Salomé Zourabichvili : « Il faut obliger les Russes à rester dans leurs frontières »
Quand vous voyez les conditions d’élaboration de ce plan de paix américain et le rôle qu’a joué Steve Witkoff (émissaire spécial de Donald Trump), sa proximité avec Vladimir Poutine, est-ce concevable de travailler diplomatiquement comme ça ? En susurrant au conseiller diplomatique de Poutine ce qu’il doit susurrer à Trump ou ce que Poutine doit susurrer à Trump pour le circonvenir ?
S.Z. : C’est un manque d’expérience absolue face à une diplomatie russe qui manie tout ce que la propagande russe a élaboré au fil des années. C’est l’expérience très longue des Russes dans le domaine de cette propagande, de la manipulation des psychologies, de la manipulation des masses, face à quelqu’un qui débarque. À chaque fois qu’il y a une nouvelle administration, un nouveau président, et ça ne concerne pas seulement les Américains, il y a cette volonté de croire que c’est un État comme les autres, qu’on va pouvoir traiter avec eux, qu’on va pouvoir se comprendre. Et ça c’est la grande illusion avec les Russes : pour traiter, il faut les arrêter. Il faut les obliger à rester dans leurs frontières et il faut qu’ils sentent qu’en face, il y a une vraie détermination à ne pas céder.
Vous sentez cette détermination du côté européen ?
S.Z. : Je commence à la sentir. Les Européens ont beaucoup appris et ont beaucoup perdu de leurs illusions sur la capacité à influencer la Russie. On a vécu longtemps dans la détente, l’entente et la coopération. Et on est passé aujourd’hui à une vision beaucoup plus réaliste de la Russie et je crois qu’à la fois dans les opinions et dans les leaderships européens, il y a maintenant une compréhension de la nature extrêmement violente de la Russie et du fait que l’on ne peut pas traiter avec elle simplement avec des bonnes intentions.
C’est-à-dire qu’il faut l’impressionner, ça veut dire qu’il faut se réarmer, ça veut dire qu’il faut relancer un service militaire par le volontariat notamment en France. Vous pensez qu’Emmanuel Macron doit le faire ?
S.Z. : Absolument, il n’y a que la force que la Russie respecte, il n’y a rien d’autre. Combien de tanks demandait Staline au Vatican ? Et c’est exactement ça, c’est le rapport de force, ça a été le cas depuis toujours. Tant que le rapport de force n’est pas là, les Russes pensent qu’ils peuvent avancer.
Les enfants ukrainiens défendent avec leur corps la sécurité non seulement de l’Ukraine, mais celle de l’Europe, selon Salomé Zourabichvili
J’ai souvent comparé la Russie à une pâte qui monte et qui déborde. S’il n’y a rien pour l’arrêter, elle va continuer à déborder. Aujourd’hui, la Russie commence à comprendre que les Européens ne sont pas prêts à accepter qu’elle continue d’avancer.
Vous avez j’imagine suivi l’actualité française, la semaine dernière le chef d’état-major des armées Fabien Mandon a indiqué qu’il fallait parfois « accepter de perdre ses enfants ». Alors le mot « enfant » a traumatisé une partie de l’opinion, on a entendu que l’on ne pouvait pas dire ça et cetera. Est-ce que vous avez le sentiment que les Français s’aveuglent, ou pire, qu’ils sont sourds au rappel à la réalité ?
S.Z. : Il n’y a pas que les enfants ukrainiens qui subissent et qui défendent avec leur corps la sécurité non seulement de l’Ukraine, mais celle de l’Europe. Donc sans aller jusqu’au fait de dire que demain l’Europe pourrait entrer en guerre – ce que je ne crois pas – le réarmement est indispensable, c’est-à-dire montrer que l’on est déterminé, montrer qu’on a de la force. C’est pour ça qu’on ne peut pas réduire l’armée ukrainienne de demain, comme le demandent les Russes dans leur fameux plan. Il faut garder tous les moyens à sa discrétion pour pouvoir se défendre et que l’autre sache, on est dans une guerre psychologique, il faut que l’autre sache que la détermination est égale en face d’eux. Et c’est ça le prix justement pour ne pas avoir de guerre demain.
La Géorgie a payé ce prix, elle a été en guerre avec la Russie, avec des épisodes en 2003, en 2008. D’ailleurs la France était intervenue auprès de Vladimir Poutine. Pouvez-vous nous dire, en quelques mots, ce que c’est que d’être présidente d’un pays qui est l’objet d’ingérence russe, de manipulation de scrutin, d’intoxication médiatique, qui subventionne ou qui sponsorise certains candidats aux élections présidentielles. Vous en avez pâti, est-ce qu’un épisode particulier mérite d’être rappelé ?
S.Z. : Je crois que c’est très difficile de cibler un épisode particulier parce que c’est la totale. En Géorgie, la Russie est en train d’avoir un laboratoire d’expérimentation de [la manière de capturer un Etat] via cette guerre hybride, avec un gouvernement proxy [qui permet de conduire des guerres par procuration NDR] en tout cas, certaines personnes dans ce gouvernement, dont Monsieur Ivanichvili.
Des calls centers pour appeler les électeurs géorgiens lors de la campagne présidentielle de 2024
Il y a aussi la propagande à outrance, les thèmes que l’on connaît partout ailleurs, mais en Géorgie utilisés à outrance et répétés. Et puis, la présence de techniciens de la manipulation électorale en Géorgie, un an avant les élections, l’utilisation de call centers pour contrôler les citoyens allant aux élections et savoir ce qu’ils font, avec 3000 call centers dans ce petit pays. Vous avez d’autres exemples à l’extérieur. Vous avez le TikTok en Roumanie, vous avez les manipulations en Moldavie.
Lorsque vous étiez présidente, vous avez eu le sentiment que l’œil de Moscou était partout autour de vous, qu’il y avait des espions, que vous étiez écoutée. Vous avez eu peur pour vous ?
S.Z. : Non, on a un gouvernement proxy qui fait le travail des Russes, ce n’est pas les Russes eux-mêmes, mais on est écouté partout. Toujours, les ambassades ont été écoutées, ça a été démontré, le patriarcat est écouté, les prêtres sont écoutés. Les conversations entre mon administration et certains membres du patriarcat étaient dans les fiches qui ont été ensuite révélées des écoutes. Donc c’est la totale. On n’est pas encore dans un régime complètement totalitaire, mais on a beaucoup des éléments d’un régime totalitaire.
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Vous vous voyez aujourd’hui comme la principale opposante à ce régime sponsorisé par les Russes en Géorgie ?
S.Z. : Je suis la principale opposante dans la mesure où les leaders de l’opposition sont tous aujourd’hui en prison. Mais « le principal opposant » ce sont les gens dans la rue. Demain, cela fera 365 jours sans interruption, mais cela fera aussi plus de 3 ans que la Géorgie manifeste contre les lois russes, contre ce régime de plus en plus russe et contre un retour dans le giron russe, pour conserver sa voie européenne.
Et vous avez peur pour votre vie ou pour votre liberté ?
S.Z. : Personne n’est indemne, et personne ne peut dire aujourd’hui qu’il n’a pas peur parce que c’est ce que le régime est en train d’essayer de vraiment généraliser, c’est la peur pour tous. Quand je vois la façon dont les jeunes résistent à cette peur et maintiennent le cap, je n’ai pas le droit d’avoir plus peur qu’eux.
Pour terminer, quel est l’avertissement que vous lancez aux Européens ? Quel est le conseil que vous leur donnez ?
S.Z. : Ce qui se passe en Géorgie aujourd’hui, si ce n’est pas arrêté, c’est ce qui se passera demain dans n’importe quel pays européen parce que cette guerre hybride, elle n’a pas besoin de frontière commune avec la Russie.
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