Un bureau secret, un télégramme intercepté et un plan allemand qui aurait pu changer la face du monde. En janvier 1917, quelques lignes décryptées à Londres vont précipiter l’Amérique dans la Grande Guerre.
Nous sommes le 17 janvier 1917 à Londres, dans les anciens bâtiments de l’Amirauté londonienne. Une poignée de cryptanalystes travaillent dans une petite pièce que rien ne signale sur les plans officiels : la Room 40, le bureau 40. Ce matin-là, un tube pneumatique tombe dans une corbeille métallique posée près de la porte. Dans le tube se trouve un télégramme allemand intercepté via les câbles neutres ou par radio anglaise. Il faut rappeler qu’à l’époque, les Britanniques exercent sur l’ensemble des lignes un contrôle très rigoureux. Depuis qu’ils ont coupé les câbles transatlantiques allemands au début de la guerre – cette guerre dans laquelle l’Europe s’enlise depuis près de trois ans –, ils surveillent ces lignes avec une vigilance extrême.
Depuis 1914, les Anglais ont mis la main sur les codes du croiseur Magdeburg et sur un code diplomatique subtilisé dans les bagages d’un diplomate allemand au Proche-Orient. Ils sont ainsi en mesure de lire une grande partie de la correspondance allemande. Ils lisent à livre ouvert dans les échanges de l’état-major et de la diplomatie allemande.
Une guerre de l’information
Les agents du bureau 40 – en réalité le Naval Intelligence Department 25, service chargé du décryptage des codes ennemis – savent que les messages qu’ils déchiffrent peuvent peser sur le cours de la guerre. La « guerre dans l’éther » est devenue un front supplémentaire dans cette Première Guerre mondiale. Une phrase interceptée peut s’avérer aussi importante que le déplacement d’une division sur le champ de bataille. C’est véritablement une guerre de l’information qui se mène.
Une copie du télégramme Zimmermann à l’US Naval War College à Newport / Jennifer McDermott/AP/SIPA
En ce matin de janvier 1917, on comprend très vite que le télégramme en cours de décryptage n’est pas ordinaire. Sitôt le message reçu, les analystes britanniques se mettent au travail. Les tout premiers mots déchiffrés évoquent la « guerre sous-marine à outrance ». Voilà des mois que Londres redoute cette décision qui semble se dessiner : la reprise par Berlin d’une guerre sous-marine visant à couler sans avertissement tout bâtiment de la marine marchande s’approchant des côtes britanniques – en contradiction totale avec le droit coutumier de la mer, qui protège les navires civils en toutes circonstances.
Les analystes déchiffrent le message mot après mot
La médaille a deux faces : si Berlin reprend le torpillage dans l’Atlantique, l’opinion américaine, déjà chauffée à blanc par le torpillage du Lusitania en 1915 – qui avait fait 1 200 morts dont 128 citoyens américains près des côtes britanniques –, pourrait basculer en faveur de la guerre. Le président Wilson, réélu sur le slogan « Il nous garde de la guerre », incarne la neutralité américaine. Mais si l’opinion publique s’exaspère contre l’attitude allemande, notamment la reprise de la guerre sous-marine, la donne pourrait changer. Les analystes déchiffrent le message mot après mot et se rendent compte que le télégramme dépasse largement la question purement navale. Ils y découvrent les mots « États-Unis », « Mexico », « alliance ». L’Atlantique et la frontière mexicaine, deux théâtres qu’a priori rien ne relie officiellement, se retrouvent soudain dans la même équation diplomatique.
Bientôt, c’est tout le télégramme qui est décodé, et la vérité éclate. L’Allemagne envisage ni plus ni moins d’ouvrir un nouveau front sur le continent américain : une alliance militaire germano-mexicaine qui se retournerait contre les États-Unis. Inutile de dire qu’à Berlin, on n’a aucune envie que cela se sache à Washington. À Londres, en revanche, c’est une autre affaire.
Arthur Zimmermann et le grand pari allemand
La veille, le 16 janvier 1917 à Berlin, le ministre des Affaires étrangères du Reich, Arthur Zimmermann, 52 ans, a dicté lui-même ce télégramme, sans doute le message le plus explosif de sa carrière. L’Allemagne a compris que les obus américains qui tombent sur les tranchées font beaucoup de dégâts depuis Verdun et la Somme. Officiellement, les États-Unis ne combattent pas, mais leurs usines se battent pour eux. Chaque jour, des navires franchissent l’Atlantique, chargés de munitions, de matières premières et de vivres qui sont l’oxygène des Alliés sur le front européen.
Arthur Zimmermann / Wikimedia commons
En 1915, l’Allemagne avait déjà tenté la guerre sous-marine totale pour stopper l’approvisionnement via l’Atlantique. Après le naufrage du Lusitania et de l’Arabic, la menace américaine s’était faite trop forte. Le président Wilson avait supplié Berlin de renoncer à une reprise des attaques dans l’Atlantique, prévenant que toute solution diplomatique deviendrait impossible.
Si les Mexicains s’agitent, c’est parce que les Allemands soufflent sur les braises
Seulement, à la Wilhelmstraße, à Berlin, personne n’y croit. L’Allemagne traverse une période difficile en ce début 1917 : famines et pénuries partout. L’état-major est convaincu que les États-Unis vont de toute façon finir par entrer en guerre, ne serait-ce que pour protéger les milliards qu’ils ont prêtés aux Alliés. Le Reich préfère donc frapper le premier. Le 9 janvier 1917, Hindenburg et Ludendorff ont tranché : à partir du 1er février, les sous-marins torpilleront à nouveau tout navire approchant des îles britanniques. C’est un pari colossal, car si cela échoue et que les États-Unis entrent en guerre, il faudra les retenir le plus loin possible, quitte à élargir encore l’échelle du conflit. D’où l’idée d’impliquer le Mexique.
Voilà des mois que Berlin observe avec attention les braises qui couvent à la frontière mexicano-américaine depuis les raids des partisans de Pancho Villa, ce révolutionnaire mexicain. À Columbus, le 9 mars 1916, 17 Américains ont été tués. Depuis, l’opinion publique américaine perçoit une menace venant du sud, d’un Mexique revanchard qui n’a jamais digéré la perte de ses anciens territoires au nord du Rio Grande.
Pancho Villa / Wikimedia commons
Dans les couloirs de Washington, on entend le même refrain : si les Mexicains s’agitent, c’est parce que les Allemands soufflent sur les braises. Certains faits nourrissent le soupçon. Les États-Unis savent que des agents allemands ont fourni des armes à Pancho Villa en 1915. Le Reich a également tenté d’armer l’ancien dictateur Victoriano Huerta pour provoquer une guerre entre Mexico et Washington.
Pour Berlin, le Mexique représente une zone permettant d’étendre l’influence du Reich sur les Caraïbes et le continent américain. Si l’on déclenchait une guerre dans le sud des États-Unis, cela éviterait que les Américains ne débarquent en Europe. Un conflit à la frontière sud immobiliserait hommes, armes et munitions, ralentirait l’aide envoyée aux Alliés et pourrait décourager Washington de traverser l’Atlantique.
Le dilemme britannique, transmettre sans trahir
C’est dans ce contexte qu’Arthur Zimmermann propose un pacte militaire : si les États-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne, le Mexique devra attaquer son voisin du nord et encourager le Japon à faire de même. En cas de victoire, le Mexique pourra récupérer le Texas, le Nouveau-Mexique et l’Arizona, perdus lors de la guerre américano-mexicaine du milieu du XIXe siècle. Les Allemands savent qu’ils jouent avec le feu. C’est un plan risqué, mais le Mexique est une carte qu’ils se doivent de jouer. Ils ne sont plus en situation de se poser trop de questions.
Pendant que Berlin rêve d’allumer un incendie à la frontière du Nouveau Monde, d’autres mains sont déjà en train de retourner cette carte. Les analystes ont été rejoints par des stratèges de l’Amirauté britannique, et très vite, le 10 Downing Street est informé de la bombe diplomatique que les Anglais ont entre leurs mains. Londres dispose maintenant d’une arme diplomatique d’une puissance sans précédent. Si elle est révélée, les Américains auront du mal à ne pas entrer en guerre. Mais si l’Allemagne découvre comment ce télégramme a été non seulement intercepté mais facilement déchiffré par les Anglais, elle changera aussitôt ses codes et ses canaux de communication. Toute l’infrastructure du renseignement méticuleusement bâtie par l’Angleterre depuis le début de la guerre risque de s’effondrer en une nuit.
L’habileté diplomatique de Londres
Il y a un autre problème : si l’on comprend comment les Anglais ont intercepté le télégramme, cela révèle qu’ils interceptent aussi tout ce qu’envoient les Américains à travers l’Atlantique – ce qui n’est guère poli vis-à-vis de l’allié américain. Le chef du renseignement naval britannique, William Reginald Hall, va se montrer habile. Plutôt que de révéler le pot aux roses ou de garder le télégramme pour lui, il opte pour une troisième option : attendre que les Mexicains reçoivent le message, faire croire qu’il a été intercepté au Mexique et présenter à Washington la version mexicaine du télégramme comme source officielle de la révélation. Cette opération permettra à Londres de transmettre le message sans détruire des années de travail clandestin.
Le 24 février 1917, plus d’un mois après l’interception réelle du message, le télégramme censé avoir été intercepté au Mexique arrive à la Maison-Blanche, entre les mains du président Woodrow Wilson. Quand le document arrive, on n’y croit pas à Washington. On se demande s’il ne s’agit pas d’un faux fabriqué par les Alliés pour faire entrer les États-Unis dans la guerre. Depuis le début du conflit, Londres n’a jamais cessé de pousser l’Amérique vers l’Entente.
Woodrow Wilson / Wikimedia commons
Assez vite, on comprend qu’il ne s’agit pas d’une supercherie. Les services américains connaissent les opérations clandestines menées par l’Allemagne, et cette tentative de déstabilisation à la frontière mexicaine rend le projet allemand plausible. De plus, le retour des sous-marins allemands dans l’Atlantique est confirmé avec les premiers torpillages et les premiers morts. L’impensable se produit le 3 mars 1917 : devant les députés allemands, Arthur Zimmermann confirme publiquement l’authenticité de son télégramme. Le ministre allemand allume lui-même la mèche de cette bombe qui va exploser au visage du Kaiser.
L’Amérique entre en guerre
En quelques jours, le télégramme Zimmermann devient une affaire d’honneur national. Après avoir tergiversé pendant plus de deux ans, les États-Unis ne peuvent plus rester neutres. L’Amérique avait résisté à toutes les pressions : l’hécatombe en Europe, les appels de Londres, le torpillage répété dans l’Atlantique. Tout cela n’avait pas suffi à entraîner Wilson dans la guerre, lui qui avait été réélu sur la promesse qu’il ne sacrifierait pas la jeunesse américaine aux tempêtes du vieux continent.
Mais maintenant, l’Allemagne ne menace plus seulement la navigation commerciale : elle envisage la partition d’États américains au profit d’une puissance étrangère. L’Allemagne attaque de front la doctrine Monroe. Aux yeux de l’opinion américaine, il n’y a plus le choix. Le 2 avril 1917, après avoir encore hésité deux semaines, le président Wilson se présente devant le Congrès pour demander l’autorisation de mener, selon ses mots, « une guerre pour mettre fin à toutes les guerres et qui rendrait le monde sûr pour la démocratie ».
Au cœur de l’argumentation du président américain figure le télégramme Zimmermann : « L’un des faits qui ont contribué à nous convaincre que l’autocratisme prussien n’était pas et ne pourrait jamais être notre ami, c’est que dès le début de la guerre actuelle, il a rempli d’espions nos confiantes cités, il a ourdi partout des intrigues criminelles contre notre unité nationale, contre notre paix, à l’intérieur comme à l’extérieur. Ces agissements ont contribué à nous convaincre à la fin que ce gouvernement n’a pour nous aucune amitié réelle et qu’il entend agir contre notre paix et notre sécurité selon sa convenance, qu’il se propose de nous susciter des ennemis à notre porte. C’est ce que la note interceptée adressée à l’ambassadeur d’Allemagne à Mexico prouve éloquemment. Nous acceptons le défi de ces desseins hostiles. »
Le Congrès entier se lève comme un seul homme et acclame le président Wilson, votant l’entrée en guerre à une majorité très importante.
Un tournant décisif
Quand les premiers contingents américains débarquent en Europe à l’été 1917, ils arrivent dans un monde qu’ils ne connaissent pas mais dont ils vont totalement modifier le cours. Sur la Marne, dans les bois de Belleau, à Saint-Mihiel, leur présence redonne souffle aux armées alliées françaises et britanniques, épuisées par la guerre de position dans les tranchées. Au-delà de l’arrivée d’hommes frais, le véritable changement est psychologique. L’Allemagne comprend qu’elle ne pourra plus mener une guerre d’usure. Derrière se profile une puissance colossale de 100 millions d’habitants dotée de la plus extraordinaire industrie du monde.
La Grande guerre du capitaine de Gaulle : dès la Première guerre mondiale, il s’est distingué par son esprit combatif
Les Allemands comprennent que leur seule chance de remporter cette guerre est d’anéantir les Alliés avant que les États-Unis ne puissent pleinement déployer cette puissance. Ils signeront le traité de Brest-Litovsk avec la jeune République soviétique, permettant de redéployer des centaines de milliers d’hommes à l’ouest – renforçant ainsi, paradoxalement, cette révolution soviétique qui bouleverse les empires du centre de l’Europe.
Quand le gouvernement allemand demandera l’armistice le 11 novembre 1918, l’entrée en guerre des États-Unis aura été pour beaucoup dans cette issue. Le télégramme Zimmermann, qui aurait pu et dû ne jamais être lu, illustre parfaitement l’effet papillon : un petit message diplomatique provoquant les plus grands bouleversements à l’échelle de la planète.
Retrouvez Le meilleur de Franck Ferrand raconte
Frank Sinatra, de la gloire à la chute : comment « The Voice » a tout reconstruit pour devenir immortel
L’archéologue Percy et la cité de « Z », un explorateur porté disparu dans la jungle amazonienne
L’impératrice Eugénie : De régente à fugitive, son échappée désespérée en septembre 1870
Valery Giscard d’Estaing, l’incarnation d’une période faste où le budget était à l’équilibre
Cet article RÉCIT – Le télégramme de Zimmermann, le message codé qui a précipité les Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale est apparu en premier sur Radio Classique.