Écrivain, ancien rédacteur en chef de L’Express et essayiste curieux de tout, Dominique Simonnet observe le ciel avec l’émerveillement d’un enfant de la génération Apollo.
Son Dictionnaire amoureux de la Lune tisse le lien subtil entre la froideur de la conquête spatiale et la chaleur des légendes qui ont bercé l’humanité. De la géopolitique à l’imaginaire, Dominique Simonnet nous entraîne bien au-delà de la simple observation astronomique pour révéler la poésie cachée de notre satellite, qui a abrité de sa pâle lumière les rêves et les espoirs de tant d’amoureux.
Plus qu’un livre, c’est un miroir tendu vers notre propre histoire, celle d’une humanité capable de décrocher l’impossible.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Dominique Simonnet. Elodie Fondacci : Dominique Simonnet, bonjour. Vous êtes écrivain, ancien rédacteur en chef de L’Express, auteur de nombreux essais dans tous les domaines, société, art, science… Bref, vous êtes un touche-à-tout. Et cela tombe bien parce que la lune, qui est au cœur du Dictionnaire amoureux que vous publiez chez Plon, la lune est un sujet qui est justement à la croisée de la géopolitique, de la science, de la poésie, de la mythologie…
Votre coup de foudre, on peut le dater très précisément : vous êtes tombé amoureux en une seule nuit, c’était au cœur de l’été le 21 juillet 1969. Dominique Simonnet : Oui c’est vrai, ça a été un choc considérable, qu’on va d’ailleurs revivre avec la mission Artémis dans quelques mois ou dans quelques années en tout cas, car les Américains retournent sur la Lune. Il y avait quelque chose d’irréel lors des premiers pas de l’homme sur la Lune. Voir à la fois cette petite boule dans le ciel et savoir qu’il y avait des êtres humains qui en foulaient le sol et marchaient dans la poussière, je pense que ça a ébranlé notre vision du monde à tous, notre imaginaire, ça a résonné avec nos rêves. C’est quelque chose qui a été assez fondamental, de voir les deux à la fois. C’est-à-dire entendre les sons de la Lune, qui faisaient des petits bip-bip – à l’époque, c’était le son des relais-, et en même temps de voir que cette lune était là. C’est l’endroit le plus lointain qu’on puisse voir et en même temps le plus visible, et il y avait des hommes qui marchaient dessus.
E.F : Quand vous dites que vous l’entendez, c’est au sens propre parce que vous avez vécu ce moment-là à la radio.
D.S : Oui, à la radio ! J’étais petit et effectivement je n’avais pas de télévision parce que j’étais avec mes copains à un camp scout : je campais, et on a passé une nuit blanche.
E.F : Vous n’étiez pas le seul évidemment à vivre ce moment-là, 600 millions de terriens avaient comme vous les yeux rivés vers le ciel ! Mais ce coup de lune va vous marquer durablement. Ce qui vous fascine dans l’aventure lunaire, en tout cas c’est ce qu’il m’a semblé quand je vous lis, c’est l’idée même qu’on puisse dépasser la notion d’impossible.
D.S : Oui, c’était la phrase de Kennedy d’ailleurs quand il a lancé le programme Apollo. Il a dit : « On va le faire, non pas parce que c’est facile, mais parce que c’est difficile. » C’est vraiment une chose qui me tient à cœur, le dépassement de soi. Pourquoi aller sur la Lune, ça c’est une autre question, mais est-ce qu’on peut le faire ? À priori, pour toutes les générations qui ont précédé la mienne, et depuis toujours, c’était impossible justement ! Or, c’est devenu possible, et je pense que la Lune, qui est un symbole de beaucoup de choses, est entre autres le symbole de l’accomplissement de soi, de la longue marche de l’humanité vers quelque chose qui la dépasse un peu.
E.F : Vous le disiez à l’instant, la Lune redevient un enjeu géopolitique. Au XXe siècle, 24 hommes sont allés sur la Lune, 12 seulement y ont marché. Et puis, une fois la Lune conquise, elle a été délaissée jusqu’à aujourd’hui.
D.S : Oui, il y a eu une curieuse éclipse de Lune qui a duré presque un demi-siècle, entre les missions Apollo et aujourd’hui alors que les Américains s’apprêtent à y retourner, parce qu’en fait on s’est intéressé à l’espace autour de la Terre, l’industrialisation de l’orbite terrestre avec les satellites, etc. C’était une autre aventure et les nations ont un peu délaissé la Lune, mais maintenant elles y retournent, parce que c’est le tremplin vers les planètes, et surtout vers Mars. Il y a aussi évidemment d’autres considérations, par exemple les ressources qui pourraient s’y trouver. Donc c’est un nouvel élan.
J’essaye de regarder le monde avec à la fois du recul dans le temps et dans l’espace et je pense qu’on est encore dans la Préhistoire d’une certaine manière, qu’on va continuer, que les générations suivantes seront sans doute ailleurs, et que c’est le long chemin de l’humanité. On est très peu de chose finalement. Quand on a cette conscience-là, on regarde peut-être notre vie quotidienne, notre courte vie d’une autre manière ;
La lune est la complice des amants
E.F : C’est drôle que vous parliez de la Préhistoire, parce que la Lune, c’est vraiment ce qui nous lie aux hommes du passé. On peut imaginer qu’à la Préhistoire, dans l’Antiquité, les hommes ont regardé avec incrédulité cette Lune tellement étrange qui se métamorphose, s’amenuise, disparaît, revient…
Avant de comprendre la Lune de façon scientifique, on est d’abord évidemment passé par un long chemin d’imagination. La Lune, ce sont d’abord les légendes et les mythes. D.S : Oui, c’est un trait d’union entre les générations. C’est ça qui est extraordinaire. Tous les humains, voire les hominidés, ont regardé cette boule dans le ciel. On a ça en commun avec toutes les générations, tous les ancêtres qui nous ont précédés, avec les mêmes interrogations. Certes il y a quelques réponses depuis, on connaît un peu mieux le système solaire et l’univers. Et encore…Il y a énormément de questions qui se posent. Mais, il y a une forme d’unité quand on regarde cette lune. Elle a symbolisé tellement de choses : tous les mythes, tous les rêves, toutes les légendes. On a tout mis dans la Lune. On a mis beaucoup de nous d’ailleurs, beaucoup de nos peurs, de nos angoisses. Énormément de légendes depuis l’Antiquité parlent de la Lune.
Et il y a quelque chose qui m’a surtout fasciné, c’est que c’est aussi le refuge des désirs et le refuge de l’amour. Parce que quoi de mieux qu’un clair de lune, qu’une nuit lunaire, pour s’aimer ? C’est vraiment la complice des amants.
La Lune est aussi une transgression. La nuit, c’est le noir. Et la lune nous donne de la lumière. Donc elle rattrape un petit peu ce déterminisme. Elle a quelque chose qui a à voir avec la beauté, évidemment, c’est extrêmement beau, on est tous toujours fascinés par le clair de lune. On s’arrête et on regarde. Mais la Lune relève surtout de la liberté, c’est un symbole de la liberté.
E.F : C’est étonnant parce que dans toutes les mythologies, je crois, la Lune est une femme.
D.S : Oui, la Lune est une femme parce que, justement, elle part, elle revient, elle est ambivalente. On ne sait pas bien quel effet elle a sur le monde des humains. On lui attribue quelquefois les pires choses, quelquefois les meilleures. Il y a une ambiguïté. Et puis c’est aussi le couple par rapport au Soleil. Le Soleil étant le dieu, plutôt le mâle dans la plupart les mythologies, même si ce n’est pas toujours le cas, et la Lune formant la paire et réorganisant l’équilibre du monde.
Mettez-vous à la place de nos anciens qui regardaient ces deux boules qui tournent autour de la Terre sans connaître les rudiments d’astronomie que nous avons aujourd’hui. Il n’y avait aucune raison de dire que la Lune ne tournait pas autour de la Terre et que le Soleil ne tournait pas autour de la Terre. Et c’est là, j’en parle à plusieurs reprises dans le livre, qu’il a fallu un certain nombre d’esprits absolument incroyables, d’une lucidité et d’un courage fou, pour aller contre les idées du moment et dire : oui la Lune tourne autour du Soleil, mais le soleil ne tourne pas autour de la Terre, c’est l’inverse.
Certains ont payé de leur vie cette affirmation. Hypatie, par exemple, cette astronome de l’Antiquité à Alexandrie, qui a été tuée et dépecée par les fanatiques chrétiens, ou Aristarque, quelques siècles auparavant, qui est l’un des premiers à avoir remis notre système planétaire et solaire à l’endroit. C’était 1800 ans avant Copernic ! Donc il y a eu une prise de conscience extraordinaire de la réalité de notre monde environnant à cette époque-là, pendant l’Antiquité, et après ça s’est perdu. Ça s’est perdu ou ça a été volontairement oublié, notamment à cause des théories d’Aristote qui ont prévalu pendant des siècles. Et ça a figé notre connaissance pendant très longtemps, pour une raison simple, parce qu’il fallait qu’elle corresponde avec les religions. Il y avait un fanatisme tel qu’il était impossible de penser autrement.
E.F : Raison et foi chrétiennes vont être ennemies jurées pendant plusieurs siècles, effectivement.
D.S : Oui, elle s’est beaucoup opposée à la connaissance. Il a fallu Copernic, puis Galilée, les lunettes, il a fallu Newton, il a fallu tout un grand nombre de personnages audacieux et brillants pour nous sortir de cette longue nuit.
E.F : Oui, pour émerger de la nuit de l’obscurantisme. C’est vrai que votre Dictionnaire amoureux, au fil des entrées, est vraiment une petite histoire de l’astronomie. On commence par un faux ciel, au moment des Grecs, où tout est centré sur la Terre, où tout est cercle.
D.S : Oui, tout est cercle. On voit l’univers comme un ensemble de boules emboîtées, un petit peu comme ces boules de neige qu’on vend aux touristes : on en met une, puis une autre, etc. On voit un peu les choses comme ça.
Mais je pense que ce qui était très important aussi pour moi dans ce livre, au-delà de l’aspect astronomique, c’est tout l’imaginaire qui va autour de la Lune. C’est-à-dire la manière dont la Lune est présente absolument partout. Dans la musique, la peinture, l’art, la sculpture. Je parlais de l’amour, la Lune colle totalement aux amants, mais aussi à tous les artistes, à tous les aventuriers. Elle est vraiment la complice de beaucoup d’aventures.
E.F : On croise beaucoup d’écrivains dans votre Dictionnaire amoureux, notamment Hugo.
D.S : Alors, Hugo, c’est assez extraordinaire, a écrit un petit livret qui s’appelle le Promontoire du Songe pour raconter sa visite à l’Observatoire de Paris, à côté des jardins de l’Observatoire au centre de Paris où on lui a montré la Lune. Pas avec la lunette actuelle bien sûr, mais tout de même avec les moyens de l’époque. Et il raconte ça avec ses mots à lui, avec son torrent de mots, son déluge de phrases absolument géniales et pour lui ça a été un choc extraordinaire.
Et quand vous regardez les grands romans d’Hugo, les Misérables par exemple, la Lune est présente. Elle est toujours là, soit pour éclairer quelque chose, éclairer un petit morceau d’énigme, d’un seul coup la Lune se lève et éclaire un morceau de jardin ou une pièce ou quelque chose qui se trouve sur une table. Soit pour présider aux rencontres entre les amants, entre Marius et Cosette.
La Lune protège les amoureux : elle se trouve là avec Juliette et Roméo. Il y a d’ailleurs un dialogue dans Roméo et Juliette de Shakespeare qui parle de la Lune, où Roméo lui dit « Mais tu es la Lune ? » Et Juliette lui dit « Non, je ne suis pas la Lune, parce que la Lune est jalouse, elle va être jalouse de moi. »
Donc, la Lune est vraiment une incarnation du désir et de la sensibilité qu’on peut trouver entre les êtres.
Contempler la Lune nous donne une conscience métaphysique
E.F : Vous avez prononcé le mot énigme, ce qui me fait rebondir. Plus encore qu’un point sur un « i », sur le « i » d’un clocher jauni, la Lune, c’est un peu un point d’interrogation sur les mystères de l’univers. Parce qu’elle est trompeuse par essence ! On la voit toute petite alors qu’elle est très grande, on la voit diminuée alors qu’elle est entière. Elle est comme une invitation à se méfier de nous et de nos sens, et à voir plus loin finalement que ce qui nous semble être la vérité.
D.S : Oui, elle nous invite à voir loin, c’est juste. Quand on regarde la Lune, on voit l’univers, on voit cette énigme que l’on commence à explorer de plus en plus. On ira bientôt sur Mars, on ira bientôt sur d’autres planètes. Quand je dis « on », pas nous évidemment, mais les générations futures. Il n’y a aucune raison que l’on n’y arrive pas.
Regardez ce qui se passe avec l’intelligence artificielle, en quelques mois ça bouleverse totalement notre manière de penser. Il n’y a aucune raison que notre situation dans l’espace ne change pas aussi.
Il y a quelque chose d’intéressant, c’est que quand on est sur la Lune -ceux qui ont fait les premiers pas sur la Lune, ou ceux qui ont tourné pour la première fois autour, avec Apollo 8, et ça va se reproduire très prochainement, normalement au mois de mars, avec les Américains – quand on est sur la Lune, le regard est tourné vers la Terre. Parce que le ciel n’a pas de couleur en fait. Sur la Lune c’est gris, le ciel est noir, il n’y a pas d’atmosphère donc il n’y a pas le halo de lumière non plus du Soleil. La seule chose ce qui apparaît dans le ciel, la seule chose que vous regardez, c’est une petite boule de couleur totalement fascinante : la Terre.
Et ça a été d’ailleurs la prise de conscience de l’écologie. Voir cette petite boule bleue et fragile dans le ciel, toute petite, là aussi ça nous donne une conscience ! C’est pour ça que je parle aussi beaucoup de Philosophie. Déjà pour nous terriens, contempler la Lune nous donne une conscience métaphysique, existentielle même, de notre existence, alors imaginez quand c’est inversé !! Les astronautes qui regardent la Terre et qui se disent : là-bas il y a tout ce que j’aime, il y a tout ce que je suis, il y a toute l’humanité. Vous revenez de là-bas, à mon avis, d’une manière un peu différente de celle de laquelle vous étiez parti. D’ailleurs, la plupart des douze astronautes dont vous parlez, sont devenus un peu fous de la Lune.
E.F : Ou mystiques ! Vous racontez qu’Irwin fait une messe sur la Lune.
D.S : Oui, certains ont fait des cérémonies religieuses même, autour de la Lune. Il y a un côté mystique, mais je les comprends d’une certaine manière. Le choc est tellement énorme. Vous vous trouvez les pieds sur, non pas une planète, mais sur un autre astre. C’est absolument incroyable. Vous avez l’univers devant vous, cette espèce de gouffre fascinant et en même temps totalement effrayant, les deux à la fois.
Il y a une autre expérience, c’est celle de ceux qui vont de l’autre côté, sur la face cachée, où là, effectivement, il y a autre chose. Ils ne voient pas la Terre, et ils sont totalement seuls, il n’y a pas de communication possible, ils sont face à l’énigme de l’univers ! Là aussi, sur le plan de la réflexion et du sentiment qu’on peut avoir de soi-même, ça doit remuer énormément. Enfin, pour l’instant, il n’y a que 12 humains concernés. Il va bientôt y en avoir d’autres qui auront connu ce genre d’expérience. On n’est qu’au début, à la Préhistoire, comme je disais tout à l’heure !
E.F : Merci Dominique Simonnet. Avis à tous les esprits vagabonds, ceux qui voyagent en imagination : votre Dictionnaire amoureux de la Lune paraît chez Plon !
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