Amália Rodrigues est née dans les bas quartiers du bord du Tage. La chanteuse la plus populaire du Portugal a gravi tous les échelons par la seule force de sa voix. Elle est devenue la reine du fado, l’impératrice de la saudade.
Amália da Piedade Rodrigues est née à Lisbonne, le 23 juillet 1920, dans la maison de ses grands-parents. Son père, musicien et cordonnier, espérait trouver du travail dans la capitale portugaise. Et peu après sa naissance, ses parents sont repartis dans leur province du Beira Baixa. Ils ont laissé derrière eux leur dernière-née, ça fait toujours une bouche de moins à nourrir. Élevée à la dure, elle est plus habituée aux corvées qu’aux jouets et aux marques d’affection.
Dans « Amália Forever, un chant d’humanité », voici ce que raconte Jean-Jacques Lafaye. Il décrit ces Portugais pauvres, souvent de noir vêtus et parfois allant sans souliers sur les chemins de la ville. Amália va grandir avec tout cela, cette espèce de mélancolie et de dureté douce, ce mélange qu’elle va falloir surmonter. Elle est habitée tôt par l’idée de la mort et même elle va tenter de s’empoisonner. « Dès que la mort existe, la vie est absurde, j’ai toujours eu des pensées tristes », c’est ce qu’elle dira à son biographe.
En grandissant, pour se distraire, elle achète des livres de chants et les réinvente à sa manière. Les badauds, lorsqu’ils se pressent sous la fenêtre du grand-père, sont loin d’imaginer que cette voix juvénile va bientôt se confondre avec la voix de tout un pays. Personne ne le sait encore, mais comme l’écrit Jean-Jacques Lafaye, Amália est l’infante secrète du Portugal cachée dans les replis de sa noble misère.
L’enfance d’Amália Rodrigues est faite d’humiliations, de travail et de solitude
Elle entre à l’école à 9 ans et apprend ses leçons à l’oreille. Même si c’est un lieu d’apprentissages et de découvertes, comme les poètes, elle y subit des humiliations en permanences. On se moque de ses robes grossières, de son seul et unique livre, des petits cahiers dont elle économise chaque ligne parce qu’elle n’a pas les moyens d’en acheter beaucoup.
À 12 ans, alors qu’elle se rêve déjà en cape noire d’étudiante, il lui faut quitter l’école. Pour quelques escudos, elle fait du repassage dans un atelier de broderie. On la verra également emballer des sucreries dans une usine et deux ans plus tard, elle va rejoindre ses parents parce qu’entre-temps, ils sont rentrés à Lisbonne. Ce n’est plus le climat sévère de la maison de la grand-mère maintenant, c’est une espèce de capharnaüm. Elle ne se sent pas chez elle lorsqu’elle vit avec ses parents : « Je ne me sentais bien nulle part ». Et toujours cette idée de la mort qui la traverse, si elle mourait là, maintenant, est-ce qu’il y aurait quelqu’un pour la pleurer ?
On la devine adolescente sur les bords du Tage écrasé de soleil, un panier de fruits à la main avec sa sœur Céleste. Elles vendent des oranges aux étrangers qui accostent avec les bateaux. Une misère terrible qu’elle accepte en même temps avec un certain fatalisme, dont on se demande presque si elle s’en rend compte. « S’il pleuvait dans la maison, nous mettions des bassines et des marmites sur le sol pour recueillir la pluie », a-t-elle raconté plus tard. « Personne ne pleurait. Nous sommes ainsi faits. Nous ne nous révoltons jamais contre la vie. »
Sa façon à elle de se révolter ou d’exister, c’est de chanter, de chanter encore. Il faut aller au bout de sa pudeur, vaincre l’angoisse, les préjugés, aller plus loin que les regards. Les filles ne chantent pas dans les rues, n’est-ce pas ? Donc, il est pas question de le faire. En même temps, son frère aîné la gifle de temps en temps pour la punir.
Sa voix, d’une incroyable richesse, a fait frissonner les voisins lorsqu’elle était encore chez ses grands-parents, et maintenant fascine tout le monde avec une notoriété qui petit à petit s’étend. Et ça, ça réchauffe le cœur de la jeune fille.
Amália Rodrigues, l’âme du Portugal, bouleverse la foule en chantant le Fado d’Alcântara
On lui demande de chanter pour un défilé de quartier. Elle va interpréter le Fado d’Alcântara et quand elle le chante, tout le monde est bouleversé. Au printemps, elle est candidate au concours qui doit élire la reine du fado. Là aussi, les notes qu’elle fait entendre bouleversent complètement la foule. C’est un triomphe.
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On dit quand même quand elle passe : « Mais vous la reconnaissez, c’est la vendeuse de fruits. » Si Amália chante, les autres, sans doute par peur de la comparaison, refusent de se présenter. Elle est tellement excellente dans son art qu’on n’ose même plus chanter à côté d’elle. Mais elle reste discrète, elle s’incline, elle se retire. Le concours qu’elle vient de passer va lui réserver une extraordinaire surprise.
Dans cet épisode des Grands Dossiers de l’Histoire, Franck Ferrand vous raconte la vie d’Amália Rodrigues, l’âme du Portugal, une femme indépendante, refusant les étiquettes, qui a gagné son statut d’idole incontestée.
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Cet article La star du Portugal Amália Rodrigues est née dans la misère : découvrez comment la reine du fado a gravi les échelons par la force de sa voix est apparu en premier sur Radio Classique.