Guillaume Grallet est un des rares journalistes français à avoir rencontré les génies de la tech, de Mark Zuckerberg, PDG de META et co-créateur de Facebook, à Sam Altman, PDG d’OpenAI. Dans son livre « Pionniers, Voyage aux frontières de l’intelligence artificielle » édité chez Grasset, il propose une galerie de portraits fascinante en s’intéressant de manière anthropologique à ces patrons qui sont en train d’inventer l’IA. Il était l’invité de David Abiker ce mardi.
Vous êtes journaliste au Point, en charge des cahiers Technologie de ce magazine. Vous avez rencontré tout le panel des grands de la tech. Pourquoi avez-vous entrepris de mieux connaître ces gens ?
GUILLAUME GRALLET. Ce sont des personnes qui veulent changer le monde, qui ne se satisfont pas de l’ordre établi mais si on regarde en détail, ils n’ont pas du tout la même vision des choses. En Afrique, une entrepreneuse très intéressante, Pelonomi Moiloa imagine qu’en s’appuyant sur la diversité des langues africaines – plus de 2 000 langues, 7 000 idiomes – et une intelligence artificielle peut-être moins énergivore, on pourra inventer quelque chose de totalement différent que ChatGPT, qui est un modèle de langage. C’est une vision totalement à l’opposé d’autres entrepreneurs comme Demis Hassabis, qui a cocréé AlphaGo, le logiciel qui a permis de déstabiliser un des meilleurs joueurs de Go au monde. On a des références philosophiques, des modes de vie, des visions du monde très différents. Certains considèrent même l’intelligence artificielle comme une religion, ce qui peut faire peur.
Votre opiniâtreté vous a conduit un jour à aller chercher Mark Zuckerberg sur sa plage privée à Hawaï. Un des paradoxes de ces gens qui nous rendent addicts aux réseaux sociaux, aux technologies, c’est qu’eux se retirent de la connectivité. Ils s’offrent des plages privées pour être loin de tout…
Oui, c’est assez dingue. Mark Zuckerberg a expliqué qu’un de ses buts est de connecter nos cerveaux entre nous, pour qu’on n’ait plus besoin de s’envoyer des emails, ou des SMS. Il le voit comme un gain de temps fabuleux. Même ses gardes du corps lui disent de se calmer… On le sent habité. Certes, il a de l’ambition pour nous, mais honnêtement, il faut en parler davantage parce qu’on est tous concernés. C’est pour ça que j’ai voulu essayer de démocratiser au maximum leur pensée, leur volonté, essayer de les challenger. On voit bien qu’elle nous rattrape, cette IA, avec cette guerre entre la Chine et les États-Unis. On ne va pas pouvoir faire comme si ça n’existait pas.
Mark Zuckerberg construit un camp retranché sur sa plage privée à Hawaï
Lorsque j’ai rencontré Mark Zuckerberg à Hawaï, je suis passé par une petite plage qui s’appelle Larsen Beach et je suis remonté. Je me suis retrouvé au milieu d’un chantier. Les ouvriers m’ont dit qu’il durait depuis 5-6 ans et que ça allait durer encore 5-6 ans. On voyait les pelleteuses qui s’activaient.
Il se fait construire une espèce de camp retranché à la Robinson Crusoé mais ultra protégé, avec un abri ?
Oui, il y a un bunker. Et c’est un endroit totalement autosuffisant et il le dit lui-même, il l’a partagé sur Instagram. C’est contraire à la « religion » de Facebook, de tous nous connecter, y compris la petite cousine ou le cousin, savoir ce qu’ils ont fait. Lui-même, à Palo Alto, a acheté les maisons voisines de son domicile pour être totalement tranquille.
Est-ce que ces gens sont fous ?
Ils pensent différemment. Je pense que la normalité n’existe pas. Peut-être qu’en France, en Europe, on est trop normaux, trop sages. Dario Amodei est une personnalité très intéressante : un physicien d’origine italienne, né aux États-Unis. Il faisait partie avec sa sœur Daniela de l’équipe Safety (sécurité) d’OpenAI, la maison mère de ChatGPT. Mais il ne s’entendait pas avec Sam Altman, qui selon lui allait trop vite, trop loin. Il a décidé de quitter OpenAI pour créer Anthropic et ensuite le robot conversationnel Claude, qui est un rival de ChatGPT. Dario Amodei fait partie des personnes les plus inquiètes aujourd’hui. Il dit qu’on va avoir un bain de sang chez les cols blancs, qu’il faut s’en préoccuper, qu’on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. C’est quelqu’un d’extrêmement intéressant à écouter.
Il y en a un autre qui est inquiet, c’est Thierry Breton. Il publie dans Les Échos aujourd’hui « Souveraineté numérique, ne nous laissons pas intimider ». En Europe, on est parfois tétanisé par la puissance de ces gens, parce qu’ils ont non seulement la créativité, des ambitions qui nous paraissent folles, mais surtout, ils ont beaucoup d’argent. Sam Altman investit dans tout un tas de start-up. Pavel Durov, qui a créé la messagerie Telegram, a 100 enfants parce qu’il a donné son sperme pour aider à la procréation.
Il a une belle petite fortune, qui est évaluée autour de 15, 17 milliards. Il dit qu’il va partager cette fortune à ses 100 enfants uniquement dans 30 ans, lorsqu’ils auront commencé à travailler.
Le fondateur de LinkedIn aussi est intéressant. Tous ces gens sont sur-occupés et soucieux de leur temps. Le fondateur du réseau social professionnel s’est créé un jumeau numérique pour pouvoir décupler ses rendez-vous. Il y a une IA qui s’occupe de donner des rendez-vous pour lui faire gagner du temps.
Reid Hoffman, qui en plus est polyglotte, vient de lancer son podcast en français, qui fonctionne super bien. C’est un peu le sage de la bande. Il a étudié la philosophie à Oxford, il faisait partie des créateurs de PayPal. Aujourd’hui, il s’oppose frontalement à Elon Musk. Je l’ai retrouvé dans la cathédrale Notre-Dame en train de suivre la relique de Jésus. Il pense qu’il faut réfléchir et se trouve un tout petit peu isolé.
Sam Altman a tenté de recruter les créateurs de Mistral
Je dis un tout petit mot quand même sur les Français. Sam Altman est venu en France pour recruter les créateurs de Mistral, heureusement en vain. Mais on a d’autres cerveaux absolument fabuleux dont on ne parle peut-être pas assez, comme Gaël Varoquaux, un des papes du logiciel libre, qui est observé, admiré dans le monde entier. Il faut peut-être leur donner un peu confiance, investir, peut-être aussi leur réserver une part des achats publics, comme font les États-Unis. Ça leur permettra aussi de faire entendre notre différence. On le voit bien avec Yann LeCun qui va sans doute partir de Meta. On espère qu’il va lancer quelque chose en France. Il y a Kyutai, une fondation qui n’est pas très connue, un peu comme OpenAI à ses débuts en 2015. C’est open source, orienté vers une science ouverte, partagée.
Il y a des femmes fabuleuses aussi, Sasha Luccioni a fait une partie de ses études en France, et aide à réfléchir à l’impact énergétique de l’intelligence artificielle. C’est à ce foisonnement intellectuel où, encore une fois, tout le monde ne pense pas pareil qu’il faut s’intéresser. Il ne faut pas que cette IA se fasse sans nous, parce que sinon, on risque d’avoir ce qu’on redoute, l’apocalypse cognitive. On laisse ChatGPT penser pour nous, on dit que c’est facile, on voit la machine qui écrit pour nous, et puis là, on risque de devenir bête, tout simplement.
Justement, il y a une question que vous leur posez à chaque fois. Comment on élève les enfants aujourd’hui, sachant que l’intelligence artificielle est capable de faire les rédactions, de vous donner accès aux connaissances, qu’on peut l’emmener dans le téléphone, que peut-être bientôt on aura une puce près du cerveau ou dans le cerveau qui téléchargera toutes les œuvres de Balzac ?
Ça ne fait pas du tout consensus entre Dario Amodei, dont on a parlé, qui considère qu’il faut encore apprendre le code informatique, et Jensen Huang, le patron de Nvidia, qui pense que ça ne sert plus à rien, qu’il faut laisser la machine. Pour ma part, je suis à l’opposé de ce que pense Jensen Huang, ou encore d’Elon Musk. Il a créé une école pour ses enfants, Ad Astra. Il a entre 10 et 15 enfants, on ne sait pas vraiment, mais il a créé une école où on n’apprend pas les langues étrangères.
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Alex Wang, une autre figure qui monte dans la Silicon Valley, qui dirige le nouveau laboratoire de super-intelligence de Mark Zuckerberg, dit qu’il ne fera pas d’enfants tant que les puces Neuralink d’Elon Musk ne seront pas au point, parce qu’il veut leur greffer une puce dans le cerveau. Tout ça, je n’en veux pas du tout. J’avais une puce dans la main, je l’ai fait enlever. Il faut qu’on continue à avoir de l’esprit critique, de la culture, apprendre les langues étrangères parce qu’on apprend aussi une culture.
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Cet article Le bunker auto-suffisant de Mark Zuckerberg, le jumeau numérique du fondateur de LinkedIn : les génies de la Tech racontés autrement par Guillaume Grallet est apparu en premier sur Radio Classique.