En pleine Fronde, alors que la réalité du pouvoir est exercée par la régente Anne d’Autriche et Mazarin, neuf cavaliers traversent la France incognito. Cette cavalcade secrète vise à renverser le cardinal, parrain de Louis XIV, alors âgé de 13 ans.
Dimanche 21 mars 1652. Nous sommes loin de la cour, sur un chemin de terre qui longe la Garonne. Neuf cavaliers sont partis au grand galop d’Agen et courent vers le nord en direction de Marmande, vêtus de façon discrète, volontairement peu ostentatoire. Parmi eux, le grand cousin du roi en personne, le prince de Condé. A 30 ans, c’est un excellent stratège militaire qui a à son actif de très grandes victoires. On pense à Rocroi en 1643. Certains le comparent à César, à Alexandre. Et c’est vrai qu’il a, en tout cas, leur ambition. Il a bien l’intention de devenir un jour Premier ministre. Il ne veut qu’une chose : ne plus obéir, ne plus rencontrer d’obstacle à ses volontés. Or, le prince de Condé a rejoint la Fronde.
Une partie de la cour, des grands du royaume, conteste cette mainmise d’Anne d’Autriche et de Mazarin sur le gouvernement des affaires. À leur tête, le duc d’Orléans qui s’appuie sur les parlements de Paris et de plusieurs provinces. Le prince de Condé, qui surnomme Mazarin « le faquin écarlate », a été jeté en prison à Vincennes pendant 13 mois. Le temps de ruminer sa vengeance. « Je suis entré dans cette prison le plus innocent de tous les hommes et j’en suis sorti le plus coupable », écrira-t-il bien des années plus tard.
Le prince de Condé s’entoure de huit hommes de confiance
À peine libéré, Condé a levé une armée en Île-de-France avec le duc de Nemours, puis une armée en Aquitaine qui bénéficie du soutien de l’Espagne ennemie et qu’il a bien l’intention de commander lui-même. Il tient plusieurs villes, plusieurs places fortes, mais les armées fidèles au roi multiplient les offensives. Yves-Marie Bercé, dans son ouvrage Bons princes et ministres haïssables aux XVIe et XVIIe siècles, paru aux éditions du Cerf, écrit : « Le prince de Condé savait ne pouvoir compter que sur lui-même. Il comprenait que s’enfermer dans le réduit aquitain était une impasse et que la décision politique ne se jouerait que dans la capitale. Fidèle à ses tactiques de rupture, il formait alors le projet de quitter le sud-ouest pour reporter ses efforts au nord de la Loire où il tenterait d’imposer la paix à son avantage. Il avait débattu de ce plan avec seulement trois ou quatre de ses proches. »
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Huit hommes accompagnent Condé : son valet de chambre Rochefort – une charge honorifique à l’époque –, quatre militaires dont le baron de Lévis qui commande Carcassonne, le comte de Chavagnac qui avait lui-même déjà traversé la France clandestinement et peut servir de guide. Et puis le duc de La Rochefoucauld, le fameux mémorialiste, qui est le secrétaire du prince de Condé, avec son fils de 16 ans qu’il a embarqué dans l’aventure. Il faut être rapide. « Ce qu’il y eut de plus rude dans ce voyage, dira La Rochefoucauld, fut l’extraordinaire diligence avec laquelle on marcha jour et nuit, presque toujours sur les mêmes chevaux et sans demeurer jamais deux heures en même lieu. » Ils descendent dans des auberges – il faut bien se ravitailler, dormir un peu – les plus isolées possible. On ne s’attarde pas, on fait provision de pain, de noix, de fromage. Il faut que cette traversée soit secrète car si jamais Mazarin avait vent de l’expédition, il ferait fermer les villes sur le passage des fugitifs. Il enverrait des hommes à leurs trousses pour les arrêter, pourquoi pas même les passer de vie à trépas.
Le prince de Condé se fait appeler Motteville, au service d’un gentilhomme retiré du monde
À neuf, la petite escouade est assez visible. C’est pourquoi tous avaient pris « habit modeste qui paraissait plus habit de cavalier que de seigneur », nous précise un récit publié l’année suivante et intitulé Les particularités de la route de Monsieur le Prince de Condé. « Le prince était vêtu de gris fort simplement, un justaucorps couleur de betterave avec une écharpe noire, les cheveux coupés courts et deux grandes moustaches nouées de deux galons noirs. »
Ils se trouvent aussi des noms d’emprunt. Condé, habitué à changer de camp, s’est fait appeler Alcandre – le fameux magicien de L’Illusion comique de Corneille – dans ses courriers. Mais cette fois, il choisit le nom de Motteville, nettement moins théâtral. La Rochefoucauld se fait appeler Beaupré, son fils est Florimont. Chavagnac devient Saint-Amour et le valet Rochefort se nomme Monsieur de la Fausse.
Dans le groupe, la hiérarchie est inversée, comme c’est souvent le cas lorsque des princes sont en fuite : ils se font passer pour les valets et donnent à leurs valets le titre de prince. « Chacun pansait son cheval soi-même afin de faire voir qu’ils étaient tous camarades. » Et ils s’inventent des métiers. Le comte de Chavagnac devient maréchal-ferrant – il se vantera de n’avoir pas une seule fois encloué, c’est-à-dire enfoncé un clou de travers. Le prince de Condé et le duc de La Rochefoucauld deviennent palefreniers et valets, tous deux au service d’un gentilhomme censé être retiré du monde, le baron de Lévis, en possession d’un faux passeport. Toute cette expédition prend l’allure d’un roman d’aventure, pour ne pas dire d’une pièce comique.
Face à Mazarin, les conjurés risquent leur vie
Cette inversion des rôles ajoute au côté comique et aventureux, pour ne pas dire picaresque, de cette affaire. Mademoiselle de Montpensier racontera la scène : « Le prince de Condé fut assez embarrassé à une hôtellerie de son déguisement car il faisait le valet, et comme on lui dit de brider et seller un cheval, jamais il n’en put venir à bout. » On lui avait toujours préparé ses chevaux, il ne savait donc tout simplement pas comment on faisait. Une autre fois, dans une auberge du Sarladais, le prince entreprend de préparer une omelette et la fait tomber dans le feu.
Cette traversée clandestine pour renverser Mazarin n’est pas une pièce de théâtre : on y risque sa vie. Un jour, arrivant aux abords d’un village du Périgord, Condé a l’intuition d’envoyer un éclaireur. L’homme noue une écharpe blanche – le signe distinctif des soldats de Mazarin, alors que ceux de Condé portent une écharpe jaune. L’éclaireur tombe nez à nez avec une garnison qui travaille pour le roi à l’intérieur des remparts. Il fait mine d’être de passage, salue ses ennemis comme s’ils étaient des amis et ressort donner l’alerte. Ils ont failli se jeter dans la gueule du loup. Il va falloir se montrer encore plus prudent.
Dans une ville du Bourbonnais, en entrant dans une auberge, ils ne peuvent éviter un groupe de soldats du roi déjà en train de faire ripaille. Impossible de reculer sans attirer l’attention. Ils s’installent, engagent la conversation, expliquent avec aplomb qu’ils sont en route vers Paris pour s’engager eux aussi dans les troupes du roi. « Nous passâmes tous pour mazarins », se souviendra l’un des frondeurs. « Et à la fin, ils se séparèrent avec de grandes embrassades et montèrent à cheval. » Une autre fois, toujours dans une auberge, ils font ami-ami avec le patron qui se dit frondeur et prétend bien connaître les Condé. Il ne les connaît pas si bien que ça, puisqu’il est en train de parler au prince de Condé !
Les Frondeurs sont conscients du danger
Voilà une semaine qu’ils sont partis. Nous sommes le jour de Pâques, le dimanche 30 mars 1652, pas loin de Sancerre. Nos cavaliers en croisent trois autres qui appartiennent au roi et qui les dévisagent avec attention. Le valet de Condé, Rochefort, est resté en arrière du groupe. Les trois cavaliers l’arrêtent, l’interrogent. Rochefort, pendant quelques minutes, nie qu’il soit de la Fronde, mais quand on lui colle un pistolet sur la tempe, il finit par parler. Oui, c’est bien Condé ! Oui, ils vont à Montargis !
Les cavaliers royaux laissent filer le valet et se précipitent à Gien, un peu plus au nord, entre Sancerre et Orléans. Mazarin est là dans le château de Gien, avec le jeune roi, la reine-mère et une partie de la cour. Tout va se jouer en bord de Loire.
Les frondeurs sont conscients du danger. Ils décident de se disperser pour se rendre moins visibles. Condé est maintenant seul. Il poursuit sa remontée par la rive droite de la Loire, atteint Châtillon-sur-Loing où la duchesse de Montmorency lui est fidèle et où il va pouvoir trouver refuge. Seulement, les chevaux-légers de Mazarin rôdent partout. Condé entre dans Châtillon et retrouve plusieurs de ses complices. Sans attendre, tout ce petit monde décide de suivre le plan qui avait été tracé et d’opérer maintenant une percée jusqu’à Paris.
Les troupes de Condé et de Mazarin s’affrontent
Ils prennent la ville de Montargis sans coup férir. L’heure de la confrontation avec l’armée royale approche. Dans la nuit du 6 avril 1652, l’armée de Condé attaque l’armée royale par surprise. Première victoire pour la Fronde. Le 7 au matin, Condé lance ses troupes à l’attaque d’une autre formation commandée par le maréchal de Turenne qui vient à la rescousse du roi.
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Pendant quelques heures, panique : le camp royal pense que c’est la fin. La reine-mère elle-même se croit perdue. Seulement, le maréchal de Turenne repousse la Fronde, ce qui laisse le temps à Louis, Anne et Mazarin de fuir Gien pour se retrancher dans le château de Saint-Germain. Le jeune roi vient d’échapper à ce qui aurait pu être une capture. Voilà pourquoi Louis XIV, toute sa vie, aura de cette Fronde un souvenir effroyable.
Le coup de force de Condé vient tout simplement d’échouer. Après la mort de Mazarin au printemps 1661, Louis XIV graciera son cousin et l’autorisera à revenir. Mais le prince, qui désormais combattra pour le roi et non plus contre lui, ne rentrera jamais véritablement en cour.
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Cet article Le prince de Condé incognito : déguisé en palefrenier, il a tenté de renverser Mazarin est apparu en premier sur Radio Classique.