« Un pays qui s’endette est un pays qui s’affaiblit » : l’avertissement vient du président de la Cour des comptes. Pierre Moscovici, invité de la matinale de Radio Classique ce lundi s’inquiète du déficit public qui se rapproche des 5% en plein débat budgétaire. Pour autant, il veut rester optimiste et estime qu’un accord pourrait être trouvé entre l’Assemblée nationale et le Sénat pour adopter le budget 2026 avant Noël.
Personne ne sait où va la discussion budgétaire et on a besoin du professeur que vous avez été il y a quelques années et de l’ancien ministre des Finances pour nous expliquer quels sont les scénarios possibles pour l’adoption de ce budget. Où va-t-on ?
PIERRE MOSCOVICI. Commençons par le plus simple, le plus normal et le meilleur. Nous sommes une grande démocratie, une république, une démocratie parlementaire. Il revient aux assemblées d’adopter, à la fin d’une discussion de 70 jours, c’est-à-dire juste avant Noël, le projet de loi de finances et le projet de loi de financement de la sécurité sociale, les deux budgets qui sont soumis à leur approbation. Je le souhaite parce que ce serait un signe de bonne santé démocratique et parce que c’est ainsi que cela doit se passer dans une démocratie mature comme la France. Il y a d’autres scénarios possibles au cas où cela n’arriverait pas, mais je le redis franchement : celui que je souhaite et celui que je crois possible, c’est le vote des deux assemblées. Si cela n’arrive pas, il y a trois autres possibilités que je prends dans le désordre.
La menace de la motion de censure immédiate
La première : le gouvernement reprend la main, c’est-à-dire que le Parlement n’y est pas arrivé, donc le gouvernement légifère par ce qu’on appelle les ordonnances. Il demande une habilitation pour ces ordonnances et le budget passe, mais on revient de facto au budget initial, un peu modifié. Juridiquement, [ce n’est pas idéal] parce que cela empiète sur la discussion parlementaire et surtout, politiquement, c’est dangereux. [En effet], à ce moment-là, il peut y avoir une motion de censure immédiate et on se retrouve devant le vide. J’ai l’impression que ce n’est pas une solution à laquelle le Premier ministre souhaite recourir, je pense qu’il n’a pas tort. Il y a encore deux autres solutions. C’est ce qu’on appelle la loi spéciale : on n’arrive pas à voter dans les temps le budget, et à ce moment-là, le Parlement donne au gouvernement l’autorisation par une loi spéciale de prélever les impôts. On reste sur les crédits, les dépenses de l’année précédente et on continue la discussion jusqu’à l’adoption d’un budget.
C’est ce qui s’est passé en 2025, puisque vous vous souvenez que Michel Barnier a été censuré sur le projet de loi de finances et le projet de loi de financement de la sécurité sociale. Il y a eu un nouveau gouvernement et on a adopté le budget en février-mars. Ce n’est pas terrible non plus, parce qu’on se dit : pourquoi poursuivre la discussion alors qu’on est en plein dedans ? Mieux vaut la conclure. Je crois qu’il faut que le gouvernement et le Parlement fassent ce qu’il faut pour que ce soit possible. Enfin, il y a une autre solution : on constate que cela ne marche pas et on revient à la politique.
Pierre Moscovici : « Il faut qu’on ait un bon budget »
Le Premier ministre avait raison […], on entre maintenant dans quelque chose de plus compliqué. [Il va y avoir un chevauchement] entre le projet de loi de financement de la sécurité sociale en débat devant une assemblée, le projet de loi de finances devant une autre, [puis] il y aura ce qu’on appelle une commission mixte paritaire, c’est un groupe de sénateurs et de députés qui se rassembleront pour tenter de trouver un accord. Si cela ne marche pas, le dernier mot revient à l’Assemblée nationale, qui est la première chambre. Je ne fais pas de pronostic, je le souhaite, je l’espère et, comme disait Léon Blum, « je le crois parce que je l’espère ».
On sait depuis hier qu’on sera plus proche des 5 % de déficit que des 4,7 %. Est-ce que cela vous inquiète ?
C’est le vrai sujet en réalité, parce qu’adopter un budget c’est bien, le faire adopter par l’Assemblée c’est mieux, mais il faut que ce soit un bon budget. Je ne suis pas de ceux qui disent : « pas de budget ou un mauvais budget ». Non, il faut qu’on ait un bon budget. [Il doit permettre] à la nation de mener les politiques publiques que les Français attendent, de préparer l’avenir. Ce sont des dépenses publiques dans la transition écologique, dans la transition numérique, c’est nous muscler sur notre appareil de défense dans un monde qui est dangereux et pour cela, on a besoin de financer nos investissements. C’est pour cela qu’un bon budget, c’est le budget qui prépare l’avenir et qui permet au service public de fonctionner.
C’est le budget de vos rêves ?
Non, parce qu’il y a un deuxième paramètre : nous sommes dans une situation de finances publiques que je considère, et que la Cour des comptes considère, comme extrêmement préoccupante. Nous avons la troisième dette publique de la zone euro en pourcentage du PIB et elle ne cesse d’augmenter. Nous sommes les seuls dont la dette publique augmente. L’Allemagne va s’y mettre un peu, mais ils partent de beaucoup plus bas. Nous aurons 118 % de dette publique dans le PIB l’an prochain. Nous sommes troisièmes derrière l’Italie. C’est la plus importante des dettes publiques en masse, près de 3 500 milliards d’euros.
Une perte de confiance envers l’économie française
Nous sommes les premiers emprunteurs sur les marchés, avec 310 milliards d’euros. Et surtout, c’est un emprunt que nous payons de plus en plus cher. Nos taux d’intérêt sont, avec l’Italie, les plus élevés de la zone euro, alors qu’on avait 80 points de base de moins qu’eux au moment de la dissolution. Cela signifie une perte de confiance. Je voudrais rappeler [qu’] un pays qui est trop endetté est un pays qui s’affaiblit. Pierre Mendès France avait une excellente formule, il disait : « Les comptes en désordre sont le signe des nations qui s’abandonnent. » Je ne souhaite pas que la France s’abandonne et c’est la raison pour laquelle je le redis ici : il faut, de mon point de vue, et c’est impératif, que le déficit public final, quelle que soit la procédure, soit inférieur à 5 %. C’est 4,9 % maximum. Au-dessus, on est dans une trajectoire qui ne nous permettra pas, ou très difficilement, de revenir en dessous de 3 % du PIB en 2029, c’est-à-dire d’être crédible tout simplement. Je lance cet appel aux parlementaires : non seulement arrivez-y, mais ayez quand même en tête, tous, quel que soit votre banc, qu’un pays qui s’endette est un pays qui s’affaiblit et que quel que soit celui qui gagne en 2027, si son travail consiste à résorber de la dette, bon courage ! On ne peut rien faire quand on est endetté. Sans argent, on ne peut pas mener de bonne politique publique.
Pour faire un bon budget, est-ce qu’il faut augmenter les impôts ou est-ce qu’il faut réduire les dépenses ?
Il faut sans doute faire les deux, mais la question c’est : dans quelle proportion ? Il y a maintenant 12 ans, j’avais prononcé une formule qui disait : « Je suis sensible au ras-le-bol fiscal qu’éprouvent les Français. » Qu’est-ce que je voulais dire par là ? Non pas que je détestais les impôts. Il faut des impôts dans une société. Je pense aussi qu’il n’est pas anormal que dans la situation où nous sommes, les plus fortunés aient une contribution particulière. Donc qu’il y ait une part d’impôt. Mais l’essentiel de l’effort doit être du côté des économies en dépenses.
Où faut-il faire des économies ?
Partout : sur l’État, les collectivités locales, les dépenses de sécurité sociale, de l’assurance maladie. Attention, ce sont économies qui n’affaiblissent pas le service public.
Il y a une donnée qu’on perd toujours de vue : notre dépense publique est la plus élevée de la zone euro et de très loin, même la plus élevée de l’Union européenne. 57 % de dépenses publiques dans le PIB. Avant la crise Covid, c’était 53,5 %. Donc on a rajouté 3,5 % de PIB de dépenses depuis. Est-ce que vous avez l’impression, est-ce que les Français ont l’impression qu’on a gagné en qualité du service public depuis ?
« Un modèle social plus économie, plus performant et plus juste »
Il faut faire correspondre la quantité de la dépense publique avec la qualité de la dépense publique. S’il y avait 53,5 % par exemple de dépenses publiques dans le PIB, nous serions encore très élevés. Nous aurions encore des services publics massifs, c’est notre choix collectif et moi, je pense qu’il faut rester attaché à notre modèle social, mais un modèle social plus économe, qui fonctionne mieux, plus performant et plus juste.
Le président de la République et le Premier ministre réunissent aujourd’hui pour Choose France 150 entreprises pour annoncer 30 milliards d’investissements. Ces entreprises aiment bien la câlinothérapie, mais elles ne veulent pas qu’on augmente leurs impôts. Est-ce que la réduction du déficit budgétaire doit se faire sur le dos des entreprises et avec les impôts qu’elles pourraient payer en plus ?
On ne peut pas faire une bonne économie, une bonne société sans entreprises. Faire une fiscalité confiscatoire qui empêcherait nos entreprises d’investir, c’est une mauvaise idée. La France a besoin dans un monde dur d’une économie compétitive. Mais en même temps, les entreprises […] doivent être prêtes à prendre leur juste part de l’effort collectif. […] Ce qui fait la force de la France, c’est sa solidarité. Le modèle social qui est le nôtre, c’est ce qu’on appelle l’État providence. Et c’est un choix qui a été fait par tout le monde depuis la guerre, la droite, la gauche. Certains peuvent vouloir le casser, je ne suis pas de ceux là. Je dirais qu’il faut que l’effort demandé aux entreprises soit proportionné, qu’il ne les empêche pas d’agir, d’investir, d’être compétitives. C’est pour cela que certaines formes de fiscalité confiscatoire, je crois, doivent être prohibées. Mais en même temps, les entreprises doivent être prêtes et je crois qu’elles le sont d’ailleurs, à faire une part de l’effort.
Pierre Moscovici, vous quittez la Cour des comptes dans quelques semaines, vous allez rejoindre la Cour des comptes européenne. Quel bilan tirez-vous de votre présidence ?
Cela fait plus de 40 ans que je suis dans le service public. [Je suis] assez lucide, il y a des choses que j’ai réussies, des choses que j’ai moins bien réussies. Je suis parti de Bercy un peu frustré. Je n’ai pas eu la sensation d’être un ministre des Finances tout à fait heureux, parce que c’est très difficile. Je suis parti [notamment] parce que j’ai dénoncé le ras-le-bol fiscal. Je ne suis pas de ceux qui balancent sur les rapports entre le président et le ministre des Finances, donc je ne l’ai jamais fait. Un exécutif est solidaire. En tout cas, j’ai pris mes responsabilités, [François Hollande] a pris les siennes. Mais je reviens surtout sur la Cour des comptes. Je pense qu’elle est très écoutée par les Français, même si elle n’est pas assez entendue par les pouvoirs publics. C’est une Cour transparente. Nous publions tous nos rapports. C’est une vraie révolution. Nous sommes très présents dans le débat public et si j’interviens souvent, ce n’est pas par plaisir narcissique, c’est parce qu’on me le demande et parce qu’on écoute nos travaux. Quand je suis arrivé ici, on publiait 35 rapports. Maintenant on en publie 180.
Pourquoi ce n’était pas publié ?
Parce qu’il y avait cette espèce de culture d’entre-soi où [il s’agissait] des rapports entre la Cour des comptes et l’administration. J’ai souhaité que ce soit ouvert au public et j’ai aussi créé une plateforme citoyenne qui permet aux citoyens de nous proposer des thèmes de contrôle. Maintenant 5 % de la programmation vient d’eux. J’ai essayé de faire en sorte que la Cour se rapproche des Français, qu’elle soit plus audible. Je crois qu’elle est plus présente dans le débat. Je souhaite que cela dure après moi, parce que vous savez, on n’est jamais qu’un épisode dans une longue histoire. La Cour des comptes, elle est plus que centenaire et c’est une institution à laquelle les Français sont attachés. J’en ai été un morceau, il y en aura d’autres après et je souhaite que cela dure.
Un mot au socialiste ou au social-démocrate que vous êtes. Est-ce que les socialistes sont dans la bonne trajectoire aujourd’hui en prenant une forme d’indépendance vis-à-vis de la France insoumise ? Est-ce que cette indépendance pourrait aller jusqu’à s’affranchir de la dépendance dans la perspective des élections municipales ? Est-ce qu’il faut qu’ils aient un candidat ? Est-ce que vous avez des conseils à prodiguer aux socialistes ?
Je suis impartial en tant que président de la Cour des comptes. Quand j’aurai quitté cela, je retrouverai une liberté d’écrire, de penser et je ne m’en priverai pas parce que je suis un citoyen, même si je conserverai l’obligation de réserve de la Cour des comptes européenne. Mais j’aurai ma liberté. La seule chose que je peux dire, c’est que dans un pays, pour que la démocratie fonctionne, il faut qu’il y ait une droite, il faut qu’il y ait une gauche. Cela je le crois profondément. Et il faut qu’il y ait aussi une gauche qui ait à cœur de gouverner, qui soit pour la transformation, mais aussi pour le réalisme. Et donc de ce point de vue-là, LFI, les socialistes et les autres, ce n’est pas exactement pareil.
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Je souhaite qu’il y ait une doctrine sociale-démocrate qui soit affirmée et qui soit séduisante et qui propose des réformes crédibles. Je souhaite qu’il y ait le moment venu un candidat de ce camp à l’élection présidentielle, qui puisse rassembler et qui puisse aussi être respecté au-delà des frontières de son pays.
Cela pourrait être vous ?
Je n’y ai jamais pensé de ma vie.
Et si on n’a plus de Premier ministre la semaine prochaine à cause d’une motion de censure ou pour des raisons budgétaires, est-ce que vous seriez un bon Premier ministre ?
Nous avons un Premier ministre. Je l’ai rencontré la semaine dernière, je sais qu’il est à sa tâche, je crois qu’il est assez clair. Et le mieux pour le pays, c’est la stabilité.
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