La Gloire de mon père, Le Château de ma mère, Le Temps des secrets : De la Provence de son père aux collines du Garlaban, Marcel Pagnol livre le récit de son enfance, entre vie familiale, nature méridionale et premiers émerveillements.
Paris, fin 1956. Un ciel généreux surplombe la capitale en ce dimanche matin sans nuages. Comme de nombreux dimanches, Paris est très calme. Dans le 16e arrondissement, une vieille Peugeot sort du square de l’avenue Foch. Au volant, Marcel Pagnol, avec à ses côtés sa femme, la célèbre Jacqueline, et sur la banquette arrière, leur fils Frédéric, âgé de 6 ans. L’enfant est né en 1950.
Marcel tient le volant à deux mains, légèrement penché vers l’avant, concentré sur la route, l’esprit ailleurs. Son regard se pose de temps à autre sur les platanes, aux bords des avenues désertes. À ses côtés, Jacqueline feuillette un programme plié en deux. Elle ne dit rien, elle respecte le silence de cette matinée dominicale. À l’arrière, Frédéric regarde par la vitre, fasciné par les vitrines endormies, par les badauds qui font déjà la queue devant quelques boulangeries ouvertes. Marcel Pagnol sourit à l’enfant dans le rétroviseur. On le trouve un peu pensif, peut-être.
Pagnol entre à l’Académie française en 1947
Marcel Pagnol a 61 ans. Sa carrière est impressionnante. Il a eu beaucoup de triomphes au théâtre, mais aussi au cinéma. On a l’impression que tout ce qu’il touche se transforme en or. Il a le succès avec lui, ce Provençal monté à Paris sans le sou comme professeur d’anglais en 1914, et qui après des années difficiles, a vu s’afficher son nom sur les façades des théâtres parisiens, puis sur celles des cinémas de toute la France et même de l’Europe. Pagnol est devenu un monument. Il avait d’ailleurs revêtu l’habit vert : il est entré à l’Académie française en 1947.
Marcel Pagnol dans son habit d’Académicien/ DALMAS/SIPA
La vie offre désormais pour lui un cadre confortable. Sauf que, malgré tout, quelque chose est en train de changer. Depuis quelque temps, il a l’impression que l’époque lui échappe, que le public est différent. On ne lit plus autant qu’avant, on le joue un peu moins. Il a connu un échec au théâtre cette année 1956, c’était Fabien. L’année précédente, il avait fait jouer Judas, qui n’avait pas trouvé son public. Pagnol décide d’arrêter le drame, comme il avait décidé quelques années plus tôt d’arrêter le cinéma. Il se demande s’il n’appartiendrait pas un peu au passé.
Deux ans plus tôt, il y a eu un autre drame, et celui-ci l’a anéanti : c’est la mort de la petite Estelle qui avait seulement 2 ans et demi. « Nous avons perdu le plus inutile et le plus indispensable », voilà ce qu’il a écrit au moment de ce deuil terrible. Tout semble pousser Marcel Pagnol vers la sortie.
Le déjeuner chez les Lazareff
En ce dimanche matin de la fin de 1956, il est invité à déjeuner chez les Lazareff, dans les Yvelines, à Louveciennes, à côté de Marly. Pierre Lazareff, à l’époque, est le grand patron de la presse et producteur d’émissions de télévision. Sa femme Hélène est une journaliste célèbre, elle a fondé en 1945 le magazine Elle. Les deux époux reçoivent des gens célèbres dans leur demeure.
Une fois arrivés, Jacqueline, Frédéric et Marcel sont très bien reçus. À table, Hélène – ce n’est peut-être pas un hasard – se place à côté de Marcel. Voici comment Pagnol lui-même va raconter la suite :
« Hélène Lazareff, directrice d’Elle, me dit : « Tu n’es pas gentil, tu n’as jamais rien écrit pour mon journal. Il faudrait que tu fasses quelque chose. »
Et je lui réponds : « Mais moi, je ne sais pas écrire de la prose. Je n’ai jamais écrit que des répliques, ce n’est pas de la prose, c’est du langage parlé. »
Elle me dit : « Mais non, si tu m’écrivais cette histoire avec ta mère là, quand vous traversiez des châteaux, tu sais, tu avais peur, elle avait peur. »
Alors finalement, je lui réponds : « Écoute, je vais essayer. »
Et là, mon voisin de droite me porte un coup de genou et me dit : « Ah, tu n’as pas fini. Ne t’imagine pas qu’elle va te laisser comme ça, tu as promis, c’est fini. »
Et effectivement, elle a commencé à m’appeler tous les matins. « Alors, est-ce que tu as commencé ? »
Au téléphone, on peut mentir, parce qu’on ne te voit pas, n’est-ce pas ? Alors je disais : « Oui, oui, ça va à peu près. »
« Mais combien est-ce que tu en as écrit ? »
« Oh, à peine six pages, tu penses. » En réalité, je n’avais rien écrit du tout.
Alors elle me dit : « Bon, je t’envoie un cycliste. » Et elle raccroche.
Puis effectivement, je vois arriver un cycliste, un cycliste à moustache qui me dit : « Monsieur Pagnol, je viens chercher les six pages. »
Je lui dis : « Écoutez mon vieux, je n’ai rien fait du tout. »
Il me répond : « Mais monsieur, moi j’ai une femme et des enfants, elle va me mettre à la porte si je n’apporte pas les six pages. Mais qu’est-ce que ça vous coûte à vous d’écrire six pages ? »
« Oh, il me faut une heure et demie, deux heures. »
Et lui me répond : « Et moi, il faut que je nettoie mon vélo. » Alors, il rentre avec son vélo dans mon jardin, il le démonte et moi je m’enferme dans mon bureau. »
La naissance de La Gloire de mon père
« Je suis né dans la ville d’Aubagne sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers. »
Vous la connaissez évidemment, cette phrase, l’un des plus célèbres incipit de la littérature française, début d’une aventure inattendue. Publié en feuilleton dès 1957 sous le titre La Gloire de mon père, le succès est considérable : dès que le livre paraît, 50 000 exemplaires sont vendus en moins de six mois.
Le public aime cette écriture transparente de Marcel Pagnol. Lui qui était persuadé de ne pas être fait pour la prose se découvre là un nouveau talent, celui de conteur, et on se passionne pour le destin de cette petite famille.
Augustine, Joseph, Paul, une galerie de portraits inoubliables
La mère Augustine, tendre et timide. « L’âge d’Augustine, c’était le mien parce que ma mère, c’était moi, et je pensais dans mon enfance que nous étions nés le même jour », écrit Marcel Pagnol. Avec un amour maternel extraordinaire, elle prend soin de ses trois enfants.
Le père, c’est l’instituteur Joseph. « Ses ennemis sont ceux de la profession : l’ignorance, l’alcool et l’Église. Il avait une foi totale dans la beauté de sa mission, une confiance radieuse dans l’avenir de la race humaine. Il méprisait l’argent et le luxe, il refusait un avancement pour laisser la place à un autre ou pour continuer la tâche commencée dans un village déshérité. »
Mais sous la prose de Marcel Pagnol, on observe ce hussard noir dans son intimité. Il est là avec sa famille qui transporte des meubles sur une petite charrette un peu brinquebalante, qui joue aux boules, qui se chamaille sans cesse avec l’oncle Jules, qui est son beau-frère, et qui bien sûr va à la chasse. Il est évident que l’oncle Jules, pour les besoins de l’histoire, a des opinions politiques et religieuses totalement inverses à celles de Joseph.
La Bastide Neuve
Puis il y a le petit frère, le petit Paul, et le complice des jeux sur le Garlaban, Lili des Bellons, le grand ami, qui en vérité, dans la vraie vie, s’appelait David. Parce que sa femme se porte mal, Joseph décide de louer une maison pour les vacances, pas très loin d’Aubagne, à La Treille. Et voici le cadre des Souvenirs d’enfance, car il y aura plusieurs tomes de cette histoire racontée par Marcel Pagnol.
Sur le tournage de La Gloire de mon père, d’Yves Robert/LABAT/TF1/SIPA
« Alors commencèrent les plus beaux jours de ma vie. La maison s’appelait la Bastide Neuve, mais elle était neuve depuis bien longtemps. C’était une ancienne ferme en ruine, restaurée trente ans plus tôt par un monsieur de la ville qui vendait des toiles de tente, des serpillières et des balais. Mon père et mon oncle lui payaient un loyer de 80 francs par an, c’est-à-dire quatre louis d’or, que leurs femmes trouvaient un peu exagéré. Mais la maison avait l’air d’une villa et il y avait l’eau à la pile, c’est-à-dire que l’audacieux marchand de balais avait fait construire une grande citerne accolée au dos du bâtiment, aussi large et presque aussi haute que lui. Il suffisait d’ouvrir un robinet de cuivre placé au-dessus de l’évier pour voir couler une eau limpide et fraîche. »
L’art de raconter l’enfance
Il y a un avant-propos à ces Souvenirs d’enfance, au début du premier tome, au début de La Gloire de mon père aussi. Voici ce qu’écrit Marcel Pagnol :
« Il est bien difficile de parler de soi. Tout le mal qu’un auteur dira de lui-même, nous le croyons de fort bon cœur ; tout le bien, nous ne l’admettons que preuves en main et nous regrettons qu’il n’ait pas laissé ce soin à d’autres. Dans ces souvenirs, je ne dirai de moi ni mal, ni bien. Ce n’est pas de moi que je parle, mais de l’enfant que je ne suis plus. C’est un petit personnage que j’ai connu et qui s’est fondu dans l’air du temps à la manière des moineaux qui disparaissent sans laisser de squelettes. D’ailleurs, il n’est pas le sujet de ce livre, mais le témoin de très petits événements. »
On est dans l’été provençal, un été qui ne finit pas, un de ces étés d’enfance où le temps paraît suspendu et où chaque matin promet une aventure nouvelle, chaque soir un silence prometteur et chargé de rêve.
La chasse et les bartavelles
Marcel, petit garçon au regard curieux, découvre les collines de Provence, son royaume secret. Avec l’ami Lili des Bellons, il court dans les garrigues, les genoux écorchés, le cœur léger. Il cherche les sources cachées, les petites pierres craquent sous leurs pas. Les cigales font vibrer l’air chaud de la Provence avec cette odeur de thym qui monte par vagues au milieu des cistes.
Et puis il y a la chasse au petit matin. Le père Joseph avance dans les fourrés comme un soldat en mission. Un jour, il abat deux bartavelles en seulement deux coups. L’oncle Jules est de mauvaise foi, il affirme que les bartavelles étaient là pour se suicider. L’esprit provençal est bien présent.
Marcel, lui, a le souffle coupé. Il regarde son père avec de grands yeux écarquillés. C’est un héros antique qu’il a maintenant sous les yeux. Et puis après, il y a le retour avec le pain encore tiède dans la besace, les voix qui résonnent dans la grande pinède, et puis cette impression étrange que rien jamais ne pourra leur arriver.
Le passage interdit
Et puis plus tard, il y a cette scène presque secrète, tendre, pleine de malice. Pour raccourcir les longues marches entre la maison de vacances et Aubagne, la famille découvre un passage interdit. C’est un ancien canal de service qui a été fermé au public, bordé de figuiers, de buissons touffus. Et c’est un ancien élève du père qui entre-temps est devenu gardien qui ouvre la grille en douce. Il a le trousseau de clés.
Et chaque fin de semaine, la petite troupe, la petite famille, se glisse dans ce passage confidentiel comme dans un tunnel magique entre deux mondes. Il faut traverser des propriétés privées pour avancer, longer des murs, se glisser entre les haies silencieuses. Quand l’instituteur républicain qui ne l’emmène pas large avance ainsi en transgressant la loi, vous imaginez que ça ne lui plaît pas beaucoup.
La famille avance à pas feutrés, le cœur battant comme des intrus dans un monde interdit. Et bien des années plus tard, Marcel se rappellera les affres dans lesquelles cette transgression plongeait sa mère, sa mère qui était morte de peur et d’humiliation quand on a découvert leur mauvais tour.
Marcel finira par acheter le plus grand des châteaux qui se trouve sur le passage. Le lieu du délit deviendra son lieu à lui, comme une sorte de revanche tendre sur le temps de la peur.
La passion des mots
La langue de Pagnol est une musique, un français limpide et sans prétention, mais bourré de tendresse et d’un accent qui ne s’impose pas. Il écrit comme on parlerait au coin d’une table, avec beaucoup de silence entre les mots, avec des sourires qui viennent broder chaque phrase. On y entend les voix de la Provence, le silence de son père instituteur, l’amour chaleureux de cette mère et les rires de l’enfance. Il glisse des mots simples, savoureux, malicieux, des mots qui évidemment, parce que c’est Pagnol, sont des mots justes. Et derrière cette apparente simplicité, cette gourmandise des mots, il y a une passion d’enfant qui n’a jamais été tout à fait perdue.
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Voici ce qu’on peut lire dans La Gloire de mon père : « Ce que j’écoutais, ce que je guettais, c’étaient les mots. Car j’avais la passion des mots. En secret, sur un petit carnet, j’en faisais une collection comme d’autres font pour les timbres. J’adorais grenade, fumée, bourru, vermoulu, surtout manivelle. Manivelle. Je me les répétais souvent quand j’étais seul pour le plaisir de les entendre. Or, dans les discours de l’oncle Jules, il y en avait de tout nouveaux et qui étaient délicieux : damasquinée, florilège, filigrane ou grandiose, archiépiscopale, plénipotentiaire. Lorsque sur le fleuve de son discours, je voyais passer l’un de ces vaisseaux à trois ponts, je levais la main et je demandais des explications qu’il ne me refusait jamais. C’est là que j’ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images. »
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Cet article RÉCIT – Marcel Pagnol nous conte son enfance, la naissance inattendue d’un chef-d’œuvre est apparu en premier sur Radio Classique.