Spécialiste d’Hergé, historien de la bande dessinée aussi bien que scénariste, Benoît Peeters connaît intimement la BD. Son expertise est autant liée à ses lectures qu’aux amitiés qu’il a nouées en quatre décennies de travail.
Dans son Dictionnaire amoureux de la bande dessinée, il nous ouvre les portes d’un art devenu majeur. Entre nostalgie des classiques et découverte des nouveaux talents, Benoît Peeters nous guide avec passion de l’autre côté de la planche.
Un ouvrage indispensable pour comprendre comment la BD a fini par sortir de sa bulle pour conquérir le monde.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Benoît Peeters.
Elodie Fondacci : Benoît Peeters, bonjour. Vous êtes écrivain ; vous êtes spécialiste de la bande dessinée, en particulier de l’œuvre d’Hergé. On vous doit plusieurs ouvrages à son sujet et vous êtes considéré comme l’un des plus grands connaisseurs de Tintin. Vous êtes également scénariste de bande dessinée. Avec votre copain de cours de récréation François Schuiten, vous avez écrit la série de bandes dessinées fantastiques Les cités obscures, traduites dans le monde entier. On peut dire que vous connaissez la bande dessinée de l’intérieur comme de l’extérieur de la case. Vous étiez donc tout désigné pour vous atteler à ce Dictionnaire amoureux de la bande dessinée chez Plon.
C’est une histoire d’amour qui dure depuis l’enfance pour vous. Comment êtes-vous tombé amoureux ?
B.P : C’est vrai que la bande dessinée, pour moi comme pour beaucoup d’autres, c’est un lien profond avec l’enfance. Et d’ailleurs, celles et ceux qui n’ont pas lu de bande dessinée étant enfant ont parfois plus de mal à y entrer.
Pour ma part, j’ai eu deux portes d’entrée pour accéder à cet univers. L’œuvre d’Hergé d’abord. J’ai l’impression que le premier album que j’ai eu entre les mains, c’est
Tintin au Tibet. Ça a été un émerveillement avant même de savoir lire, et c’est une relecture qui m’a accompagné. J’ai écrit sur Hergé, j’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises. Il y avait autour de lui beaucoup d’auteurs, en Belgique pendant les années 60 dans les journaux
Tintin et
Spirou. Donc il a été ma première porte d’entrée.
La seconde porte, c’est une amitié, effectivement : celle de François Schuiten. Nous étions sur les bancs de la même classe, et très vite on est devenu amis. On a pratiqué ensemble la peinture sous la direction de son père, même si j’ai bifurqué plutôt vers l’écrit, et puis surtout on a créé gamins un petit journal ensemble. Cette complicité enfantine que nous avons eue s’est retrouvée dans toutes les étapes de notre travail au fil des ans ; c’est resté vraiment une collaboration fondée d’abord sur l’amitié, le plaisir et la joie.
À travers François Schuiten, j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de ses amis qui pratiquaient la bande dessinée, puis petit à petit, au fil des années, des décennies même, de mieux découvrir ce monde.
E.F : Grandir en Belgique, c’est une porte d’entrée en soi. C’est le pays de la BD par excellence ! Comment explique-t-on que la Belgique ait été à ce point propice au développement de cet art ?
B.P : Hergé a commencé Tintin en 1929 avec le fameux et polémique Tintin au pays des soviets. Et pendant les années 30, il était presque le seul. Mais finalement, le succès qu’il avait a attiré d’autres talents. Dans l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, on a donc ces deux grands journaux qui apparaissent, Tintin et Spirou, qui vont accueillir avec eux une quantité de talents. Puis apparaîtra à Paris Pilote, sous l’égide de Goscinny, créateur d’Astérix bien sûr, mais aussi rédacteur en chef extraordinairement éclectique. Et ça sera une évolution de la bande dessinée, de l’enfance à l’adolescence, puis de l’adolescence à l’âge adulte.
J’ai suivi ces évolutions pendant ma jeunesse, même si mes curiosités me portaient aussi vers le cinéma, la littérature, la philosophie. Et puis j’ai eu la chance de participer à ce monde dans deux rôles. Un rôle de scénariste, de créateur avec François Schuiten mais avec d’autres artistes aussi, et puis un rôle d’observateur, d’historien, peut-être de théoricien, qui m’a conduit jusqu’au Collège de France, où pendant une année j’ai eu la chance d’enseigner la poétique de la bande dessinée.
C’est donc au carrefour de ces deux passions que ce Dictionnaire amoureux s’est écrit. C’est-à-dire dans l’amitié, dans la proximité avec beaucoup d’artistes, dans les souvenirs de lecture et puis aussi dans une forme de réflexion sur ce domaine dont j’ai vu la reconnaissance se transformer fondamentalement.
Quand j’étais étudiant et que j’ai voulu faire mon travail de fin d’étude sur les Bijoux de la Castafiore d’Hergé à la Sorbonne, c’était inimaginable. On m’a ri au nez. Aujourd’hui, les travaux universitaires se multiplient, l’Académie des Beaux-Arts a accueilli plusieurs auteurs, le Centre Pompidou d’immenses expositions. La situation s’est transformée du tout au tout.
Le nombre d’auteurs et d’autrices s’est multiplié et donc parfois les points de repère manquent. Certains, certaines, quand ils entrent dans une librairie, se sentent perdus. Donc ce livre sert aussi à donner des repères, à ne pas reposer que sur la nostalgie, que sur les reprises de héros d’hier ou d’avant-hier, mais aussi à partir à la découverte des très nombreux talents qu’il y a aujourd’hui. Seuls quelques-uns ont droit à un article dans ce livre, puisque j’ai voulu couvrir presque deux siècles d’histoire de la bande dessinée.
Aujourd’hui la bande dessinée se caractérise par sa diversité, elle peut tout aborder.
E.F : C’est vrai qu’aujourd’hui, on a le sentiment qu’on a moins besoin de défendre la bande dessinée. C’est vraiment considéré comme un art majeur, le 9ème art. Mais ça n’a pas toujours été le cas : vous faites remarquer que le nom même de « bande dessinée » dans toutes les langues insiste sur son insignifiance. Par exemple, « manga » veut dire « image dérisoire ».
B.P : Tout à fait. On a en espagnol « historietas », ce qui signifie « petites histoires » ; en italien « fumetti », et puis aux Etats-Unis, ce mot un peu lourd à porter de « comics ». « Comics », dans la tradition anglo-saxonne, est un terme quand même légèrement dévalorisant qui insiste uniquement sur la dimension de drôlerie qui bien sûr fait partie de la bande dessinée, mais qui peut coexister avec toute autre chose.
Quand on pense à Maus d’Art Spiegelman, ce chef-d’œuvre de ce qu’on a appelé le roman graphique, on ne peut pas dire que le mot de « comics » convienne. Art Spiegelman d’ailleurs a proposé à ce moment-là l’idée de « co-mix » avec un « x » à la fin, pour signifier qu’il s’agit d’un mélange, d’un mix entre l’écrit et l’image, entre la narration et la dimension plus visuelle, plus plastique. C’est vraiment quelque chose de très important.
Aujourd’hui la bande dessinée se caractérise par sa diversité, elle peut tout aborder. Elle peut aborder des thèmes scientifiques, sociologiques, politiques, on peut créer des biographies, des récits intimes… Il n’y a pas de territoire interdit ou impossible, il y a simplement la question du talent pour finalement servir la bande dessinée et pas simplement se servir d’elle.
E.F : On pourrait dire que la BD a fini par sortir de toutes les cases, paradoxalement. Réalisme, fantastique, adulte, enfance… il n’y a plus vraiment de frontières.
B.P : Il n’y a plus de frontières, et puis il y a des phénomènes importants. J’en citerai deux. Tout d’abord l’internationalisation. On a aujourd’hui une perception vraiment mondiale de la bande dessinée. Hormis les dictatures, il y a peu de pays où la bande dessinée ne soit pas présente.
Et puis la féminisation. Pendant longtemps c’était un monde plutôt d’hommes, les personnages, comme les créateurs. Aujourd’hui, plus d’un tiers des artistes sont des femmes, ce qui a contribué, je crois, à élargir le public, mais aussi à élargir les thématiques, à les renouveler. Beaucoup de dessinatrices avaient moins grandi avec la bande dessinée, donc elles allaient chercher leurs références ailleurs, et c’est peut-être ce qui leur a permis d’aborder plus librement le médium.
On peut penser évidemment à Marjane Satrapi avec Persepolis, ô combien dans l’actualité aujourd’hui quand on sait ce qu’il se passe en Iran depuis quelques semaines. On peut penser à Catherine Meurisse, rescapée du massacre de Charlie Hebdo et qui avec La légèreté par exemple a donné un album absolument magnifique. Ce sont des artistes qui n’ont pas été formées directement par les codes de la bande dessinée, et qui ont su les renouveler.
E.F : Oui, dans l’article consacré à Pénélope Bagieu par exemple, vous le dites : elle n’avait pas de référence d’héroïnes dans la BD parce que tout simplement il n’y en avait pas. Vous expliquez d’ailleurs très bien que les premières BD s’adressaient aux petits garçons.
B.P : Oui ! Comme la bande dessinée s’est largement développée dans les milieux catholiques, il y avait une sorte de crainte de la représentation de tout personnage féminin un tant soit peu séduisant. Quand on se demande pourquoi dans des séries comme Blake et Mortimer de Jacobs ou les Aventures de Tintin, il y a si peu de femmes, il faut se dire que c’était étroitement surveillé.
Pendant longtemps la seule dessinatrice connue du grand public a été Claire Bretécher. Elle reste une référence pour toutes les dessinatrices d’aujourd’hui, qui sont aujourd’hui des centaines. Elles ont réussi, Pénélope Bagieu est un bon exemple, à échapper à l’étiquette horrible girly qu’on voulait leur attribuer au début, comme si une dessinatrice devait aborder des thèmes supposés féminins, par exemple la consommation ou la mode, et qu’elles ne pouvait pas faire une bande dessinée historique ou un récit de science-fiction… Marion Montaigne, par exemple, qui a fait Dans la combi de Thomas Pesquet, nous montre bien qu’il n’y a pas de sujet privilégié pour les femmes, pas plus qu’en littérature ou au cinéma.
L’autre évolution, j’y reviens, c’est donc l’internationalisation. La France traduit beaucoup. On a parfois une idée un petit peu caricaturale des mangas, mais ils sont eux-mêmes très divers. Il y a bien sûr la production nord-américaine, les États-Unis, le Canada, qui sont très vivants, mais beaucoup, beaucoup d’autres pays s’y sont mis. J’étais récemment à Taïwan, qui est entre la tradition japonaise et d’autres traditions, et qui produit une bande dessinée extrêmement riche.
La bande dessinée est vraiment un phénomène mondial.
E.F : On a quand même trois grands territoires majeurs : les comics nord-américains, les mangas et la bande dessinée européenne.
B.P : Tout à fait. Et dans la bande dessinée européenne, on peut dire que le monde francophone a joué un rôle essentiel. La bande dessinée est sans doute née en Suisse, avec Rodolphe Töpffer au début du 19ème siècle. Elle s’est développée, comme on l’a dit, beaucoup en Belgique, et la France, depuis le début des années 60, est vraiment motrice.
Beaucoup de créateurs d’autres pays ont connu la gloire en France. Pensez à Hugo Pratt par exemple avec Corto Maltese. C’est vraiment en France et en l’occurrence avec le magazine (À suivre) auquel j’ai moi-même participé pendant des années, que Pratt et Corto Maltese sont devenus si importants. Un peu comme pour le cinéma et la peinture avant la Seconde Guerre mondiale, on peut dire que la France a joué un rôle absolument déterminant dans la construction d’une bande dessinée européenne.
Quelques pays ont moins de bandes dessinées, par exemple l’Allemagne, assez curieusement. Elle fait triompher tous les deux ans le nouvel Astérix, mais en dehors de cela, elle n’a pas du tout la même effervescence, et la BD n’y bénéficie pas de la même reconnaissance qu’en France.
Le succès immense de quelques séries vedettes masque peut-être la difficulté d’exercer ce métier.
Le succès immense de quelques séries vedettes masque peut-être la difficulté d’exercer ce métier.
E.F : Ceux qui ont joué un rôle énorme dans ce renouveau, ce sont les éditeurs indépendants, les éditeurs un peu à la marge, qui ont justement autorisé des productions graphiques tout à fait inédites et audacieuses. Les romans graphiques sont nés grâce à eux finalement.
B.P : Oui. Au début des années 1990, une jeune génération d’auteurs se voyait fermer les portes des grandes maisons d’édition. On considérait que ce qu’ils faisaient était trop bizarre, ne trouverait pas son public. Il y avait parmi eux, des gens comme Joann Sfar, Lewis Trondheim, David B., Emmanuel Guibert, Marjane Satrapi ensuite, qui ont connu, comme on le sait, un succès immense. Riad Sattouf lui-même, Christophe Blain, l’auteur du Monde sans fin, sont issus de cette mouvance.
Au départ, l’émergence de nouvelles maisons d’édition indépendantes, s’est faite contre les majors, contre le gros du marché. Mais petit à petit, tout a infusé et finalement aujourd’hui, on trouve aussi bien dans les grandes maisons d’édition que dans les plus petites, une très grande diversité de talents.
La contrepartie, c’est peut-être que la surabondance, la surproduction même, cache quelquefois les œuvres les plus fortes et qu’il est difficile pour de nouveaux talents d’émerger. Les écoles ont formé par centaines de nouveaux talents, mais le public finalement reste un peu conservateur et les grands médias parlent peu de bande dessinée, donc il est difficile aujourd’hui pour de nouveaux auteurs, de nouvelles autrices, de se faire connaître. Le succès immense de quelques séries vedettes masque peut-être la difficulté d’exercer ce métier.
E.F : C’est un peu le même phénomène finalement que dans la littérature classique ?
B.P : Même davantage. La bande dessinée a une dimension industrielle, une dimension artisanale, et une dimension artistique. Ces trois dimensions coexistent, mais la BD est aussi, pour reprendre le mot d’un professeur du Collège de France, Pierre-Michel Menger, un « artisanat furieux », c’est-à-dire qu’il faut s’y consacrer vraiment. Mon ami François Schuiten pour
les Cités obscures mettait une semaine pour dessiner une planche à ses débuts. Il met toujours une semaine aujourd’hui. Donc, vous imaginez bien que ce soin ne permet pas d’exercer un autre métier.
Bien sûr, il y a d’autres façons de dessiner, il y a d’autres styles. Mais l’art de la bande dessinée impose tout de même une dimension de patience qui est très importante. On le voit dans de grandes œuvres comme celle d’Hergé. Il y a une minutie, une documentation… le désir que dans chacune de ces petites miniatures il y ait un très grand nombre d’informations, de détails, une beauté spécifique et une lisibilité qui permet aussi de comprendre. Tout cela suppose des conditions économiques qu’aujourd’hui le métier n’offre plus tout à fait.
E.F : Vous faites énormément d’entrées biographiques, ce qui permet de découvrir ou redécouvrir la vie d’auteurs, mais on voit effectivement que beaucoup sont des bourreaux de travail. Le premier exemple qui me vient c’est celui de Winsor McCay, le créateur mythique de Little Nemo : vous dites qu’il dessinait jusqu’à 18 heures par jour.
B.P : Oui, c’est hallucinant. Winsor McCay, est un phénomène par son génie graphique, son inventivité dans le monde du rêve qu’il dépeint. Il a abordé plusieurs domaines puisqu’il était un très grand auteur de bandes dessinées, il s’est produit sur scène dans des spectacles, et surtout il est l’un des inventeurs du dessin animé. C’est un de ces êtres multi-talents, comme on en trouve un certain nombre. Quand on pense à Mœbius par exemple, alias Jean Giraud, c’est aussi quelqu’un qui a pratiqué tous les styles, du western classique avec Blueberry, jusqu’à des travaux de science-fiction. Quelqu’un qui a été un passeur notamment vers le Japon et qui a aussi touché au monde du dessin animé.
Généralement, le travail de la bande dessinée peut irriguer dans d’autres domaines. Aujourd’hui beaucoup de bandes dessinées sont adaptées au cinéma, mais il y a aussi un lien très fort avec le monde des nouvelles images : le monde de l’internet, le monde du jeu vidéo, le webtoon qui commence à se développer…La bande dessinée n’est pas uniquement une affaire de papier même si pour moi rien ne remplace la forme livresque. Mais on sent que les créateurs ont sans arrêt envie de conquérir de nouveaux territoires. Et la bande dessinée a cette force qu’elle peut être pratiquée avec légèreté.
Si je reviens un instant sur l’exemple de Marjane Satrapi, au départ c’est une dessinatrice aux moyens relativement simples, mais qui a une histoire forte à raconter. Celle de son enfance en Iran, de l’expérience de l’exil… Elle peut développer cette histoire pendant des années sous forme de bande dessinée en noir et blanc, mais seul le succès de Persepolis en bande dessinée lui permettra, dans un second temps, de réaliser un dessin animé en long métrage. Imaginez qu’elle soit allée frapper à la porte de producteurs en disant « je veux faire un long métrage animé sur mon enfance », on lui aurait ri au nez. Mais par la bande dessinée, par la simplicité des outils, par le fait qu’elle pouvait travailler directement ses pages et les montrer, elle a pu mener à bien cette œuvre.
Cela reste, comme l’écriture, un moyen d’expression que chacun peut pratiquer, et que la force du propos peut ensuite faire rayonner.
E.F : Vous nous avez rappelé que vous avez interviewé Hergé, c’est même à vous qu’il a accordé sa dernière interview. J’ai eu l’impression en lisant votre Dictionnaire amoureux que vous aviez aussi interviewé d’autres auteurs, souvent vous les citez. Est-ce que c’est le cas ? les avez-vous rencontrés spécifiquement pour écrire ce livre ?
B.P : Je participe à ce monde de la bande dessinée depuis un peu plus de quatre décennies, et donc j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup d’auteurs, quelques fois de les interviewer. Je l’ai fait pour Art Spiegelman, pour Chris Ware, pour Christin et Bilal… Dans d’autres cas ce sont simplement des rencontres, des conversations, des amitiés qui se sont nouées. J’ai eu la chance de monter des expositions, d’éditer quelques fois des albums. Je me souviens avoir découvert à New-York le manuscrit de Blankets, la première bande dessinée de Craig Thompson, et de l’avoir proposée ensuite aux éditions Casterman, réticentes au début car il s’agissait d’un livre de 600 pages mais que j’ai convaincues d’y aller. Avant même l’édition américaine, ce livre est sorti en français, a eu un grand succès et je suis resté en lien avec l’auteur.
Donc je n’ai pas une expertise froide de la bande dessinée.
Ma connaissance est très liée aux admirations et aux amitiés, au plaisir de voir les artistes dessiner, de discuter avec eux, de parler de projets… Même quand j’ai écrit de façon plus théorique sur la bande dessinée, j’ai essayé d’en rester proche, de ne pas plaquer des grilles d’analyse venues de la linguistique ou du cinéma, mais d’être au plus près de ceux que je voyais dessiner. Avec certains ce sont des liens très intenses qui se sont développés, parfois des collaborations. Avec d’autres, c’est simplement le plaisir de se croiser dans une librairie, dans un festival, dans un débat, et de mesurer la diversité des talents, et l’ambition de beaucoup. En effet, beaucoup de dessinateurs et dessinatrices croient profondément au caractère unique de la bande dessinée, à la possibilité qu’elle a de montrer, d’exprimer des choses différemment des autres arts.
Quand je repense à Hergé, je me dis qu’il était la bande dessinée faite homme. Il n’avait pas vraiment grandi avec la littérature, il a grandi avec ce plaisir de raconter en images, séquentiellement, et d’essayer de le faire de mieux en mieux. Il n’a cessé de progresser. C’est pourquoi la biographie que je lui ai consacrée s’appelle Hergé, fils de Tintin. Il a été comme inventé par son œuvre, et je crois que c’est le cas d’énormément d’artistes. Je pourrais dire qu’avec François Schuiten nous sommes les enfants des Cités obscures plus que leurs pères !
E.F : En tous cas le mot amoureux vous convient parfaitement dans ce Dictionnaire amoureux de la bande dessinée ! Une ultime question, Benoît Peeters, impossible d’ailleurs : admettons que parmi nos auditeurs, il y ait des gens qui n’y connaissent rien. Quels seraient les cinq titres que vous leur conseilleriez pour entrer dans la bande dessinée, dans ce qui se fait aujourd’hui d’un petit peu novateur ?
B.P : Je vais commencer par vous citer Jirô Taniguchi, très grand auteur japonais dont j’ai eu la chance d’être l’ami. Ses livres comme Quartier lointain, comme Le journal de mon père, comme Le sommet des dieux, sont vraiment des chefs-d’œuvre qui permettent de sortir des idées reçues sur les mangas.
J’évoquais Craig Thompson, auteur de Blankets, de Habibi, et plus récemment de Ginseng Roots. Ses livres sont des romans graphiques extrêmement nourris, profonds, pleins de sentiments et d’une quête d’absolu qui s’exprime dans la bande dessinée.
Bien sûr, Art Spiegelman, avec Maus, l’un des incontournables, mais aussi Little Nemo de Winsor McCay, qui a été réédité en grandes planches de couleurs qui peuvent toucher aussi bien des enfants, si on leur lit page à page, que des adultes qui entreront dans la beauté de ce dessin marqué par l’art nouveau.
Il y a aussi Catherine Meurisse, merveilleuse dessinatrice. C’est elle qui a fait le petit dessin de couverture de mon livre. Parmi ses ouvrages on peut citer La légèreté, La jeune femme et la mer, Les grands espaces, beaucoup de très beaux livres.
Sans oublier Jacques Tardi, un des monuments de la bande dessinée française, c’est lui qui a décrit et fait revivre la première guerre mondiale dans sa dureté, c’est lui qui a aussi raconté les aventures d’Adèle Blanc-sec.
Voilà quelques jalons au milieu de tant d’œuvres majeures. Au fond, chacun, chacune, selon sa culture et ses gouts, peut trouver la bande dessinée qui lui parlera vraiment. Je crois qu’il est important d’inscrire ces bandes dessinées au milieu d’une culture plus vaste, et de ne pas se dire que la bande dessinée c’est pour ceux qui n’aiment que ça. Taniguchi a touché des gens qui ne lisaient pas de bande dessinée, qui pensaient que ce n’était pas fait pour eux, et qui en ont été émus.
E.F : Chacun trouvera de quoi s’inspirer dans votre Dictionnaire amoureux de la bande dessinée qui est une véritable mine ! Merci beaucoup Benoît Peeters d’être venu jusqu’à nous.
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