Il a tout eu, tout perdu, puis tout reconstruit. Voici l’histoire de Frank Sinatra, un homme seul face à son époque et à ses propres excès.
New York, octobre 1945. Une foule considérable se presse devant le Paramount Theatre, déjà plein à craquer. Sur la scène, les projecteurs sont grands ouverts. Le public hurle quand s’avance une silhouette. Frank Sinatra, 30 ans à peine, est en costume sombre, cheveux brillantinés, il s’empare du micro. Parfaitement calme, avec une voix claire et posée qui tranche sur la frénésie de la salle, il chante. Il ne crie pas, ne force rien.
Il faut se remettre dans l’esprit de l’époque. On vient tout juste de sortir de la guerre en octobre 45. Il représente cette jeunesse qui a l’intention de tourner la page, sans oublier pour autant. Frank Sinatra, avec sa voix tendre et son air mélancolique, incarne l’élégance d’un monde blessé. Il chante I’ll Be Seeing You, cette chanson qui évoque l’absence avec tant de douceur et de mélancolie. Puis il interprète The House I Live In, pour laquelle il vient de recevoir un Oscar spécial. Elle combat l’antisémitisme et célèbre l’Amérique des différences.
Sinatra, les débuts d’un phénomène
Il est tout jeune encore, Sinatra, mais déjà plus que connu. C’est un phénomène quand il apparaît sur scène. On peut déjà parler de « Sinatramania ». Tout ça vient de loin pourtant. Il est né une trentaine d’années plus tôt dans une famille modeste du New Jersey, fils unique d’un ancien boxeur sicilien et d’une mère autoritaire très engagée dans la politique locale.
Il commence dans les bals de quartier, en chantant dans les petits clubs, puis se fait repérer par tous ceux qui aiment la musique et sentent qu’il y a chez lui quelque chose de spécial, notamment l’orchestre de Tommy Dorsey. C’est dans ce cadre qu’il apprend le métier et la discipline – enfin, en apparence pour ce qui est de la discipline. Arrive la guerre, et la carrière de Frank décolle. On le voit au cinéma jouer auprès des plus grands. Son physique aide beaucoup : ce visage fin, ce regard sombre qui se marie très bien avec sa silhouette élancée. Une sorte de charme fragile, presque féminin, qui plaît beaucoup aux adolescentes et convient parfaitement aux caméras.
L’ombre du « planqué »
Voici ce qu’écrit Éric Pincas, rédacteur en chef d’Historia : « Dans l’Amérique en guerre, le succès phénoménal de ce bourreau des cœurs a de quoi déplaire aux GI. Exempté de service militaire en raison d’un tympan percé, le Congrès le classe parmi ceux qu’il juge nécessaires au moral et aux intérêts du pays. La presse alimente sa réputation de planqué. Lee Mortimer dénonce dans le New York Sunday Mirror ‘le crooner qui trouve la sécurité et 30 000 dollars hebdomadaires derrière son micro’. Pour redorer son image, Sinatra engage une tournée des popotes. Des images d’archives le montrent en représentation devant le personnel féminin médusé de l’US Navy. Il met aux enchères sa garde-robe, participe à des rassemblements de soutien. » Bref, il fait tout ce qu’il faut pour redresser une image ternie, tout en apportant un réconfort réel au moral des troupes.
Au sortir de la guerre, son premier 33 tours se nomme The Voice of Frank Sinatra. C’est un succès considérable, dans une époque qui change complètement. L’Amérique n’attend personne. Dans ce métier, on peut monter très vite et redescendre aussi vite.
En quelques années à peine, la voix de l’Amérique devient quelqu’un dont l’image est trop attachée à une période bien précise, celle de la sortie de guerre. Sinatra a l’air déjà dépassé. Il commence à lasser le public avec des styles musicaux qui changent si vite. Pendant que lui, avec ses ballades sentimentales, séduit l’Amérique traditionnelle, un autre son se fait entendre : le bebop qui arrive de Harlem, né entre les murs des clubs afro-américains. Ce jazz ultra-nerveux, très virtuose, absolument pas docile, parle une langue que l’industrie du disque a du mal à suivre. Sinatra ne va même pas essayer de comprendre. Et il ne comprendra pas non plus ce qui balaie le bebop : le rock’n’roll. C’est sans doute une erreur.
L’aveuglement de la gloire
Quand on a connu la gloire extrêmement jeune, on peut se trouver aveuglé par cette réussite. Réussite fulgurante dans son cas. Frank Sinatra pense que tout lui est acquis, que rien ne peut l’atteindre, qu’il suffit qu’il arrive et chante pour que la salle se taise et que les applaudissements crépitent. C’est dans ces années qu’il croise de plus en plus régulièrement Ava Gardner.
Frank Sinatra et Ava Gardner en 1950/REX FEATURES/SIPA
Ils se voient sur des plateaux, mais aussi dans les grandes soirées à la mode chez des amis communs. La beauté incroyable d’Ava Gardner, avec cet aspect sauvage, est irrésistible. Cette femme tellement spontanée n’a même pas besoin de jouer pour séduire. Il suffit qu’elle entre dans une pièce pour que tous les regards se tournent vers elle. Et lui, un peu en retrait, a les yeux rivés sur cette femme. Il est littéralement fasciné.
Comment considère-t-elle Frank ? Elle le voit comme un homme nerveux, instable, tout à fait magnétique certes, mais qui a l’air de ne jamais se poser. On ne peut pas dire que leur histoire démarre immédiatement, en tout cas pas officiellement.
Frank Sinatra, Ava Gardner : un couple explosif
En 1951, Sinatra divorce de son épouse Nancy Barbato. Il faut dire qu’il a été très infidèle pendant toutes ces années. Avec Ava, il forme ce couple explosif qui plaît tant à la presse et dont les moindres mouvements sont scrutés par tous les journaux. On les voit s’installer à Palm Springs dans une villa baignée de soleil et, disons-le, d’un certain nombre de tensions. Il y a quelque chose d’électrique chez eux, dans ce couple qui s’aime à en perdre la tête, mais sans que cela les empêche de s’écharper, de se détruire. Pour un mot, pour un regard, pour un demi-retard, des disputes éclatent. Ava Gardner a du mal à supporter cela. Elle fuit, revient, s’éloigne à nouveau. À l’époque, elle tourne beaucoup en Europe, ce qui facilite les choses. Frank Sinatra ne supporte pas qu’elle s’absente, qu’elle s’éloigne, ce qui fait qu’il l’appelle un grand nombre de fois par jour et par nuit. Avec le décalage horaire, cela ne facilite pas les choses.
Frank devient assez imprévisible. Il devient un artiste capricieux, fait des colères terribles, tape dans les murs des loges, annule des dates, impose à ses producteurs des conditions absurdes. Le producteur finit par se lasser. Épuisé par les excès de sa star, il finit par le quitter. Tout cela fait les gorges chaudes dans la presse. On se régale des frasques de Sinatra. Le label Columbia commence à s’impatienter. Dans les dîners, on ne parle plus de lui comme d’un géant, mais comme d’un homme qui vieillit prématurément et ne sait pas vieillir. Ava Gardner l’aime encore, mais elle comprend qu’elle ne pourra pas faire grand-chose pour lui, qu’il ne deviendra jamais l’homme stable dont elle aurait rêvé. On sait, on sent autour d’eux que cette histoire ne finira pas bien.
1952 : l’année de tous les naufrages
Nous sommes en 1952 quand tout se désagrège. The Voice, cette voix qu’il avait portée si haut, commence à le trahir parce qu’il a un polype sur les cordes vocales. Cela donnera d’ailleurs une tessiture très particulière qu’on finira par adorer, mais qui dans un premier temps ne passe pas bien. Il y a quelque chose de brisé, quelque chose de fêlé. Frank Sinatra continue malgré tout à enchaîner les récitals avec ce timbre qui vacille, ces aigus qui ne tiennent plus comme avant, avec la fatigue qu’on entend maintenant passer dans le micro. Le label historique Columbia finit par le laisser tomber. On ne renouvelle pas son contrat, on le remercie avec politesse, sans fracas. Le message est clair : Sinatra n’est plus bankable, il n’est plus rentable. Ava Gardner demande le divorce en 1953. Il est au plus bas. Il vit reclus dans sa villa de Palm Springs, entouré de quelques amis loyaux. La vérité, c’est qu’à ce moment-là, au milieu des années 50, plus personne ne croit à son retour.
Le retour triomphal de Sinatra
Frank Sinatra veut revenir, et il a compris que cela ne viendrait pas par la musique, mais plutôt par le cinéma. Il obtient un rôle important dans Tant qu’il y aura des hommes (From Here to Eternity). L’action se passe à Hawaï quelques jours avant l’attaque de Pearl Harbor. Il y joue Maggio, ce soldat de second plan, rebelle, étonnant, insolent, loyal. Ce n’est pas son premier rôle, mais il va marquer, à travers ce personnage rapide, nerveux, c’est exactement ce qu’il peut donner encore à ce moment-là.
Il a maigri pour le rôle, accepte les scènes les plus dures sans se plaindre. Il n’y a pas de chanson à interpréter. Juste une présence tendue, maîtrisée à assumer. Et il surprend. Ça marche.
Le film est un très grand succès salué par la critique. Il reçoit l’Oscar du meilleur second rôle. C’est un tournant : il devient un nom qui compte à Hollywood, et sa deuxième carrière vient relancer la première. Dès cette époque, un certain nombre de questions circulent plus ou moins en cachette. On parle de ses liens avec Lucky Luciano, on se demande quel est le rôle de la mafia dans ce retour.
Un arrangeur discret, Nelson Riddle, comprend quel est le niveau de Sinatra
En 1954, Sinatra signe avec un label plus jeune que Columbia : Capitol Records. Il y trouve toute une équipe artistique qui va le suivre dans une direction plus exigeante que celle de sa première carrière de crooner. Il y a notamment Nelson Riddle, cet arrangeur discret, très rigoureux, qui comprend à quel niveau peut se hisser Sinatra pour peu qu’on l’aide. Ils vont redéfinir le style avec cette voix plus grave et posée qui s’éloigne des élans du jeune crooner, et des orchestrations d’une finesse et d’une ampleur extraordinaires. En 1955, avec In the Wee Small Hours, cet album mélancolique, étonnant, émouvant, on peut parler d’une véritable œuvre d’art. On ne parle plus d’une compilation de chansons, mais d’une sorte de récit, comme un film musical. Et puis avec I’ve Got You Under My Skin, morceau aux cuivres nerveux, très contrôlé où l’énergie est contenue, où l’élégance atteint des niveaux suprêmes, il devient le mythe que l’on connaît.
Le public le suit. Ce n’est plus tout à fait le même public, les adolescentes en larmes du Paramount en 1945. Maintenant, c’est un public de cadres adultes, urbains qui vient l’écouter dans des clubs et incarne un nouveau style de vie : le côté nœud papillon et verre de whisky. On est entré dans une autre image de l’Amérique.
Sinatra en studio
Il faut voir ce qu’est Sinatra en studio, qui travaille avec cette concentration froide, cette grande rigueur, même s’il ne répète pas énormément. Souvent, c’est la première prise qui est la bonne, avec l’orchestre au complet debout face au micro. C’est l’homme de la nuance, Sinatra, et les arrangements de Riddle sont parfaits dans leur genre. On est en train de donner à ce genre si spécifique de la chanson des crooners ses lettres de noblesse. Il s’installe à Las Vegas où il est chez lui, où il chante, où il sort beaucoup avec ses amis : Dean Martin, Sammy Davis Jr., Peter Lawford et Joey Bishop – le Rat Pack. On les voit improviser des spectacles, comme ce qu’on appelle un bœuf. Sinatra impose son allure, cette virilité désinvolte qui est toute une époque. On continue à dire que dans les coulisses, ce qui se trame n’est peut-être pas toujours racontable. Il est vrai qu’il aime fréquenter les puissants.
L’homme de pouvoir
À Las Vegas comme à Hollywood, il croise des producteurs, des hommes politiques, des patrons de presse. C’est un homme de réseau à un niveau extraordinaire qui va soutenir la campagne de John Kennedy en 1960, mobiliser pour lui tout son carnet d’adresses et organiser des levées de fonds. Mais il s’intéressera à d’autres personnalités politiques pendant tout le cours de sa vie. Sinatra n’est pas seulement un mythe d’Hollywood et le plus grand de tous les crooners. Il est aussi devenu une personnalité qui, au sein des élites américaines, joue un rôle absolument essentiel. Un Sinatra qui s’attache plus aux personnalités qu’à leurs engagements ou à leurs partis.
Sinatra est devenu une icône. Cela ne veut pas dire que les critiques l’épargnent, ni qu’il n’y a plus de passages à vide, mais jamais plus il ne retombera dans l’ornière du milieu des années 50. Il a beaucoup appris de ce qui lui est arrivé, il s’est endurci. Il est devenu cet homme ironique, distant, infiniment puissant dans le calme. Une main de fer dans un gant de velours – ou plutôt, une voix de velours.
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La légende s’installe dans les années 60 avec Strangers in the Night, cette extraordinaire chanson de Bert Kaempfert écrite par Charles Singleton et Eddie Snyder en 1966. Avec My Way aussi, son hymne personnel qui scelle définitivement son statut d’homme seul face au monde. Il continue à se produire sur scène. Il reviendra même à plusieurs reprises après avoir annoncé sa retraite. On l’a vu à Paris dans les années 90 encore, avec des apparitions qui étaient plus la présentation d’une statue du commandeur qu’autre chose. Il mourra à Los Angeles à l’âge de 82 ans, le 14 mai 1998. Mais qu’est-ce que je dis ? Il mourra ? Non. Il ne mourra jamais. Sinatra est immortel.
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Cet article RÉCIT – Frank Sinatra, de la gloire à la chute : comment « The Voice » a tout reconstruit pour devenir immortel est apparu en premier sur Radio Classique.