Simplification industrielle, tensions budgétaires, déjeuner avec Jordan Bardella, crise en Asie de l’Ouest, ou encore diplomatie économique avec l’Algérie… Patrick Martin, président du Medef, était l’invité de la matinale et n’a pas esquivé les sujets qui fâchent, défendant avec constance la voix des entreprises à l’approche d’une échéance présidentielle qu’il entend peser.
Emmanuel Macron a lancé hier un grand plan de simplification pour des projets industriels stratégiques, 150 projets, 71 milliards d’euros d’investissement, un modèle calqué sur celui de Notre-Dame de Paris. Il était temps ?
PATRICK MARTIN : Je dois préciser que je m’étais moi-même rendu sur le site du projet de mine de lithium d’Imerys, dans l’Allier, dès novembre 2023. Je suis évidemment aligné sur ce qu’a pu dire le président de la République. On a eu Notre-Dame, on a eu les Jeux olympiques, on avait eu antérieurement Euro Disney et même Toyota à Valenciennes. C’est très bien, mais plutôt que de créer des exceptions à de mauvaises lois, ce serait encore mieux de remettre à plat ces lois pour aller dans le sens de la simplification.
Il y a cependant un progrès. Il va falloir que notre pays gère ses contradictions, parce que ceux qui disent « il faut gagner en souveraineté, il faut électrifier les usages » ne sont pas les derniers à se mettre en travers de tous les projets industriels ou d’infrastructures. Donc c’est bien que le président de la République ait fait ça, mais attaquons le mal à la racine.
Le chef de l’État applique le concept des Journées du patrimoine aux entreprises, avec des portes ouvertes les 30 et 31 mai prochains, avant le sommet Choose France. Vous allez jouer le jeu ?
P.M. : Je ne veux pas attribuer au Medef une prescience particulière, mais nous le faisons depuis des années. Les journées du patrimoine industriel, notamment en Saône-et-Loire, existent depuis quatre ou cinq ans déjà, avec des visites d’usines, y compris d’anciennes usines désaffectées qui, pour beaucoup, renaissent dans un territoire très industriel qui le redevient.
Les retours que vous avez au sein du Medef : les entreprises sont partantes pour ce principe ?
P.M. : Bien sûr qu’elles sont partantes. Cela s’inscrit dans une démarche très volontariste à destination du grand public, des jeunes en particulier. Quand les entreprises ouvrent leurs portes, on a beaucoup de jeunes, beaucoup de familles qui viennent. Cela confirme que l’entreprise a une très bonne image, une meilleure image qu’elle n’a jamais eue dans le pays, et qu’il y a une volonté de l’opinion publique, des jeunes en particulier, de s’informer pour s’orienter vers des métiers qui ont un avenir, et Dieu sait s’il y en a, notamment dans l’industrie.
« On veut construire avec ce gouvernement, mais des alertes commencent à s’allumer »
Le message d’hier, c’était aussi une main tendue aux entreprises. Est-ce que l’exécutif a des choses à se faire pardonner ?
P.M. : On n’est pas dans cette logique, mais on a eu quelques frustrations lourdes, notamment dans le cadre du vote du budget 2026. Je pense évidemment à la fiscalité, et singulièrement au fait que, contrairement aux engagements pris, les impôts de production, qui disqualifient largement notre économie et notre industrie par rapport à des concurrents, y compris européens, n’avaient pas été réduits. Nous mesurons la complexité et la dangerosité de l’équation budgétaire de l’État. On veut construire avec ce gouvernement, mais quelques alertes commencent à s’allumer.
Sur le dossier du 1er mai, sur les ruptures conventionnelles, est-ce que le gouvernement a brouillé le message en coupant la poire en deux ?
P.M. : Il ne faut pas tout mélanger. La non-transcription dans la loi de l’accord signé avec les syndicats sur l’assurance chômage, c’est un accident de procédure. Sur le 1er mai, c’est un peu plus lourd : on ne peut pas dire d’un côté « il faut travailler plus », et c’est une évidence dans notre pays, et de l’autre reculer sur les retraites et reculer sur le 1er mai. C’est d’abord une question de symbolique, et pour les professions directement concernées, c’est très perturbant.
« C’est une situation très préoccupante, dont on ne sait pas combien de temps elle va durer » s’inquiète le président du Medef
Les prix du carburant flambent, les approvisionnements ralentissent après bientôt deux mois de guerre au Moyen-Orient. Comment ressentez-vous cette crise au sein du Medef ?
P.M. : Elle se propage. Des secteurs ont été très directement impactés et pris en compte par le gouvernement, qui va élargir les dispositifs d’aide. Nous sommes très conscients de l’état des finances publiques et il faut être attentif à ce qu’elles ne dérivent pas davantage.
Mais au-delà des métiers directement concernés par le prix de l’énergie, il y a des effets domino sur les taux d’intérêt, sur l’inflation, et sur un nombre croissant de produits dérivés du pétrole, les engrais, l’hélium, et bien d’autres. C’est une situation très préoccupante, dont on ne sait pas combien de temps elle va durer ni quelle ampleur elle prendra. Raison de plus pour remobiliser le tissu productif français.
Et je terminerai en disant que nous avons lancé, en perspective de la présidentielle, une grande consultation auprès de tous les chefs d’entreprise français. Tous les chefs d’entreprise doivent répondre à cette enquête sur medef.com, cela prend cinq minutes.
« Nous traitons tous nos interlocuteurs sur un pied d’égalité »
Les instances dirigeantes du Medef mènent une série d’entretiens avec des leaders politiques… Édouard Philippe, Marine Tondelier aujourd’hui. Mais le déjeuner qui a attiré toute l’attention cette semaine, c’est le tête-à-tête avec Jordan Bardella. Comprenez-vous la controverse qu’il a suscitée ?
P.M. : D’abord, tout cela se fait au grand jour. Le principe de ces déjeuners, dont celui avec M. Bardella, avait été acté à l’unanimité par les instances du Medef. On n’avance pas masqué. Ensuite, nous traitons tous nos interlocuteurs, tous les chefs de partis, sur un pied d’égalité.
Ceux qui nous stigmatisent, et ils sont ultra-minoritaires, au motif qu’on aurait rencontré le Rassemblement national ne sont pas les derniers à lui parler eux-mêmes, que ce soit dans le cadre d’auditions à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas le Medef qui a porté le Rassemblement national à 35 %, et peut-être plus, du corps électoral.
Ce parti est reconnu, nous sommes en démocratie, le Medef est strictement respectueux des règles et des lois. On le reçoit. Est-ce que c’est un signal ? En aucun cas.
Le RN prône la simplification administrative et la baisse de la fiscalité, est-ce que ça va dans le bon sens pour le Medef ? Et qu’est-ce qui s’est dit pendant ce déjeuner ?
P.M. : Nous nous sommes fixé une règle, dont nous avons d’ailleurs informé nos invités : ne rien dire de ces échanges. C’est la meilleure manière d’avoir de la sincérité et de l’authenticité dans les discussions. La campagne présidentielle va s’enclencher, et le jour venu, sur la base de programmes qui auront évolué d’ici là, le Medef dira de quel côté penche son cœur et sa raison.
Certains participants ont jugé Jordan Bardella solide, plus que Marine Le Pen, voire malléable. Que signifie ce mot, « malléable » ?
P.M. : Je ne sais pas qui a tenu ces commentaires. Les propos anonymes qu’on prête à tel ou tel me laissent très dubitatif et très prudent. Je ne commente pas des commentaires dont je ne connais pas l’origine.
« On ne parle même plus de l’emploi, alors que le marché s’est retourné »
Le Medef compte peser dans la prochaine présidentielle. Vous serez « extrêmement vocal », disiez-vous. Jusqu’où peut aller cette contribution, jusqu’à adouber un candidat ?
P.M. : N’inversons pas les rôles. Nous allons exprimer un certain nombre de propositions et d’analyses dès la fin du printemps. Je m’exprimerai à l’occasion de notre REF au mois d’août, à Roland-Garros, et on verra comment les candidats se positionnent par rapport à nos analyses et nos propositions.
Ce qui m’importe, c’est qu’on reparle d’économie et d’emploi. On parle beaucoup de ces déjeuners entre le Medef et tel responsable politique, mais très peu de la fermeture de l’usine Stellantis de Poissy, qui est une expression cruelle d’une forme de déclin de l’industrie européenne. Ce sont là les vrais sujets. Le marché de l’emploi s’est retourné, les perspectives d’embauche sont en baisse de 6,5 % selon France Travail, le nombre de faillites est à un record historique. Les sommes versées aux salariés d’entreprises en procédure collective ont augmenté de 23 % sur le premier trimestre. C’est de cela dont il faut parler.
« La diplomatie économique, c’est une manière d’apaiser le monde » assure Patrick Martin
Vous partez ce soir pour Alger, à l’invitation du CREA, l’équivalent algérien du Medef. L’objectif, c’est de redémarrer la coopération entre la France et l’Algérie. Comment allez-vous resserrer ces liens ?
P.M. : Nous croyons beaucoup à la diplomatie économique, moins grandiloquente que la diplomatie étatique, mais tout aussi efficace. Le Medef avait par exemple contribué au dégel de la relation avec le Maroc en 2024. S’agissant de l’Algérie, on sait qu’il y a un froid. Si le monde des affaires peut contribuer à détendre les relations, car l’Algérie est un partenaire important pour la France, économiquement et géographiquement, nous y aurons notre part.
Quels secteurs sont concernés par l’implantation des entreprises françaises en Algérie ?
P.M. : Plusieurs milliers d’entreprises sont implantées en Algérie : dans l’énergie, l’automobile, l’agroalimentaire. Et réciproquement, des entreprises algériennes sont présentes en France. C’est un pays proche, doté de réserves très importantes en hydrocarbures. La relation avec la Chine se tend, celle avec l’administration Trump également. Il est donc indispensable de travailler avec le plus grand nombre de pays, surtout quand ils sont en proximité géographique et culturelle.
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La diplomatie économique, c’est parfois plus efficace que la diplomatie politique ?
P.M. : Non, chacun est à sa place. Mais nous, entrepreneurs, n’avons pas les mêmes contraintes, y compris calendaires. Nous avons un sens du temps long. Et oui, développer les relations commerciales et économiques, c’est une manière d’apaiser le monde.
L’Élysée est tenu au courant de ces déplacements ? Vous avez carte blanche ?
P.M. : Je me garderai bien de parler de sujets à proprement parler diplomatiques et politiques, je n’en ai ni la capacité ni la légitimité. Mais de manière indirecte, parler d’affaires et contribuer à une détente dans la relation commerciale, pendant que d’autres pays, l’Italie notamment, sont très présents en Algérie, c’est dans l’intérêt des entreprises françaises, de leurs salariés, et du bien commun. Le Medef jouera son rôle pour renouer avec une relation plus apaisée.
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