Le Triangle des Bermudes serait à l’origine de nombreux mystères : des navires engloutis, des avions effacés, et des silences radio sans explication. Découvrez les origines d’une histoire qui a marqué l’imagination du public pendant des décennies.
Le 5 décembre 1945, cinq avions torpilleurs décollent d’une base aéronavale au large de la Floride. Ils transportent 24 hommes participant à un vol d’entraînement. Depuis la fin de la guerre, le ton a changé dans l’aviation américaine. Le budget a été réduit, les appareils ont beaucoup donné et sont vieillissants, les missions se font désormais sans armement. Aucun des avions du vol 19 n’emporte de torpille ou de munitions. Les soutes sont vides, les mitrailleuses n’ont même pas été alimentées. C’est normal, nous sommes en paix.
Pendant près d’une heure, tout se déroule sans heurt. Les avions simulent des attaques, changent de cap, puis des messages confus commencent à parvenir à la base. Des anomalies apparaissent. Les radio-compas s’affolent, les repères se brouillent. Un pilote transmet par radio : « Mes deux compas sont hors service. Je ne sais pas où nous sommes. L’eau est verte, on dirait que nous sommes au-dessus des îles Keys mais nous ne voyons aucune terre. » D’autres voix se superposent, créant confusion et tension. « Nous sommes complètement perdus ! » lance un des jeunes pilotes.
L’équipage tente de se réorienter, mais l’incertitude grandit. Devant l’affolement des différents instruments de navigation, c’est la panique qui s’empare des hommes. Aucun ne parvient à recaler sa position. Le soleil décline, la panique monte. « Tout se ressemble. Je ne vois rien, je ne sais plus où je suis ! » crie un pilote dans son micro. L’escadrille vole à l’aveugle, les avions tournent en rond sans le savoir. Le ciel se referme comme un couvercle de plomb. Peu à peu, le silence se fait. Une dernière consigne, à peine audible à travers les crépitements : « Quand le premier aura seulement 10 gallons de carburant, nous amerrirons tous ensemble. » Puis c’est le silence radio. Le vol 19 a disparu.
Une boule de feu au-dessus des Bermudes
Les opérations de secours commencent : deux hydravions sont mobilisés, taillés pour les recherches maritimes de nuit. Le ciel se charge, une pluie fine balaye déjà la côte. Il est 19h17 quand un des deux hydravions décolle. Il ne réapparaîtra jamais. Moins de 10 minutes après son envol, il disparaît des écrans radar sans signal, sans appel de détresse. Le vide.
Seul témoignage : celui d’un marin à bord d’un cargo dans les parages qui aperçoit soudain une gigantesque boule de feu illuminant la nuit à une dizaine de kilomètres. L’explosion est d’une intensité extraordinaire. Le marin témoignera avoir vu ce brasier rougeoyer un instant, suspendu entre ciel et mer, avant de s’éteindre comme une torche soufflée par le vent. Aucun vestige, aucun débris d’appareil ne sera retrouvé. En quelques heures, six avions et 30 hommes se sont littéralement volatilisés dans un secteur sans danger particulier, parfaitement balisé, non loin des côtes, sous des cieux a priori cléments. Cette mission d’entraînement qui aurait dû être un simple vol de santé se transforme en tragédie.
L’US Navy garde le silence sur ces disparitions
Le silence n’est pas seulement radio, c’est également un silence officiel de la part des autorités, un silence médiatique. Ni l’US Navy, ni la presse américaine ne s’étendent sur la question. Quelques articles extrêmement sobres évoquent une mission d’entraînement tragiquement interrompue. On n’en dit pas plus, on n’affole pas le public. La vérité, c’est que la perte de six appareils et de 30 hommes en temps de paix, dans de bonnes conditions, au large d’un territoire parfaitement cartographié, ne fait pas très bon effet pour l’image de l’aviation américaine.
MARY EVANS/SIPA
Pendant deux décennies, l’affaire du vol 19 reste classée dans les rapports de la Navy, jusqu’à ce que quelques journalistes et chroniqueurs commencent à relier cette disparition à d’autres survenues à peu près dans la même région : des cargos perdus sans appel, des avions jamais revenus, des signaux de détresse inachevés.
Le Triangle des Bermudes, la naissance du mythe
Petit à petit, une forme particulière se dessine sur l’océan, un motif géométrique. Vincent Gaddis, un ancien reporter, formalise cette intuition dans un article publié en 1964 dans le magazine Argosy, puis dans un ouvrage paru deux ans plus tard : Invisible Horizons: True Mysteries at the Sea. Il désigne un périmètre maritime ayant la forme d’un triangle : le triangle des Bermudes. Les points de disparition les plus fréquents semblent indiquer une vaste zone de l’Atlantique délimitée par trois sommets : Miami au sud de la Floride, San Juan à Porto Rico et l’archipel britannique des Bermudes. Cette forme géométrique va bientôt devenir médiatique et célèbre. L’opinion s’en empare.
Gaddis compile un certain nombre d’affaires maritimes et aériennes, consacrant un chapitre entier à la fameuse escadrille de décembre 1945. Il dramatise le récit avec habileté, dans un style volontairement spectaculaire caractéristique de la presse populaire de l’après-guerre : « Ils tournaient en rond, prisonniers d’un ciel sans repères, d’une mer sans fin. Leurs instruments ne répondaient plus. La voix du commandant s’effaçait dans les grésillements. Une main invisible semblait les tirer vers un néant liquide. L’un après l’autre, ils se sont tus. Et quand les secours sont venus, il n’y avait plus rien qu’un vide immense, hostile, comme si la mer elle-même avait refermé la cicatrice. »
La légende du Triangle des Bermudes invoque Christophe Colomb
Les articles paraissent et sont repris. À l’époque, sans Internet ni réseaux sociaux, les publications annexes et la rumeur font néanmoins leur œuvre. Des passionnés – journalistes et amateurs éclairés – se mettent à recenser les incidents survenus dans cette fameuse zone triangulaire de l’Atlantique. Selon les estimations les plus communes, plus de 190 navires et 80 avions auraient disparu dans ce secteur en un siècle, tandis que les garde-côtes américains auraient répondu à plus de 8 000 appels de détresse.
On remonte plus loin dans le temps, cherchant des indices de dérèglements dans cette région. Une légende tenace prétend qu’en 1492, Christophe Colomb lui-même aurait noté un dérèglement de son compas dans ces parages – affirmation peu probable mais qui nourrit la légende. Le mythe prend véritablement racine avec la parution en 1974 du livre de Charles Berlitz, linguiste et écrivain, intitulé Le Triangle des Bermudes. L’ouvrage connaît un succès planétaire avec 20 millions d’exemplaires vendus.
L’Atlantide, un mythe éternel ou une réalité disparue ?
Pour lui, le triangle des Bermudes pourrait être un lieu d’anomalies où se combinent conditions météorologiques extrêmes, courants imprévisibles et perturbations capables de déstabiliser les instruments de navigation les plus perfectionnés. Il va plus loin encore en s’interrogeant sur l’existence possible de civilisations disparues. Le mythe de l’Atlantide vient se greffer sur celui du triangle. Cette civilisation enfouie aurait pu continuer à émettre des énergies inconnues. Berlitz imagine que ces phénomènes pourraient provoquer des déviations dans l’espace ou dans le temps – rappelons qu’à l’époque, la physique, avec Einstein et ses successeurs, modifie la vision de l’espace et du temps. Il évoque aussi la possibilité d’interventions extérieures. Nous sommes dans les années 1970, le grand sujet à la mode est celui des ovnis.
La consécration hollywoodienne
Le livre de Berlitz suscite un engouement considérable. En 1977, le film de Steven Spielberg, Rencontres du troisième type, s’ouvre sur une scène saisissante au cœur du désert américain : on retrouve soudain intactes les carcasses des avions du vol 19 disparu depuis 30 ans. Hollywood s’emparant du mythe le consacre définitivement.
Une fois la poussière retombée, qu’est-ce qui reste de ce mystère ? Certains chercheurs sont allés jusqu’à des hypothèses plus étonnantes. Les fonds marins de cette région présentent des failles avec d’anciens volcans, des dômes volcaniques sous-marins. On y trouve parfois des poches de méthane qui, en se libérant, pourraient rendre l’eau moins dense et provoquer une perte de flottabilité brutale pour certains navires. Cela paraît probable, mais n’a pas été prouvé à grande échelle ni de manière systématique.
Des analyses plus rigoureuses menées à la fin du XXe siècle par les garde-côtes américains, des assureurs maritimes et des océanographes convergent vers une conclusion claire : il n’y a en moyenne pas plus d’accidents dans le triangle des Bermudes qu’ailleurs dans le monde, à condition de comparer la région à des zones comparables – avec autant de mouvements maritimes et aériens, des conditions météorologiques similaires, des courants marins équivalents. C’est une mer capricieuse et dangereuse. Les ouragans y sont violents et fréquents, difficilement prévisibles. Les marins redoutent depuis toujours les vagues scélérates de la région, ces murs d’eau qui peuvent surgir quasiment sans prévenir. Les courants sont complexes, le ciel sévère et changeant, la visibilité trompeuse. Autant d’éléments qui peuvent expliquer les disparitions à l’intérieur de ce qui a été défini a posteriori comme un triangle maudit.
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Cet article Le mystère du Triangle des Bermudes enfin résolu ? Ce que disent aujourd’hui les scientifiques est apparu en premier sur Radio Classique.