Dominique Bluzet est le co-créateur du Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, qui se déroulera cette année du 28 mars au 12 avril. Invité des Voix de L’économie, il nous détaille les enjeux de cette édition 2026, et annonce un taux de fréquentation entre 90 et 95%.
Le festival de Pâques d’Aix-en-Provence commence le 28 mars, et va durer jusqu’au 12 avril. Comment se porte-t-il économiquement ?
DOMINIQUE BLUZET : Il se porte plutôt bien. C’est une période compliquée pour tout le secteur culturel. Il y a des problèmes financiers dans l’ensemble des collectivités, l’État réduit ses dotations, ça impacte les collectivités territoriales. Le mécénat est à la peine mais on a la chance que les salles soient pleines. Le public est là et aujourd’hui notre meilleur socle, c’est la consommation des ménages en matière culturelle. On est sur des taux de fréquentation qui se situent entre 90 et 95 % de taux de remplissage. Donc le public ne déserte pas. Sur le reste, ça implique aussi chez nous qu’on balaye devant notre propre porte et qu’on soit capable de modifier certaines de nos habitudes qui ont été prises pendant longtemps.
Il y a plusieurs grandes sources de revenus pour un festival. Il y a la billetterie d’un côté, le mécénat des entreprises et également aussi, vous concernant, un soutien public ?
D.B. : Il y a un petit soutien public de la région Sud. Renaud Muselier nous a aidé à mettre en place un outil de circulation dans les villages éloignés parce que cette notion de solidarité territoriale était importante. Deuxièmement, on a un grand mécène qui est le CIC et ça, c’est une chance depuis 12 ans d’avoir un pilier comme ça qui n’a jamais varié.
Et le mécénat vous rapporte plus que la billetterie ?
D.B. : Le mécénat nous rapporte plus que la billetterie aujourd’hui. En gros, le mécénat représente 50 %, la billetterie, c’est 40 % et les 10 % restants proviennent de la relation aux entreprises, les locations d’espaces, et cetera. Ce qui est compliqué aussi, c’est que quand vous dirigez un festival, vous accueillez des artistes sur un territoire. Le Covid a changé beaucoup de choses pour nous, par exemple dans l’hôtellerie. Il y avait à Aix-en-Provence beaucoup d’hôtels trois étoiles qui ont fermé au moment du Covid, qui ont rouvert après travaux mais en passant en quatre étoiles, donc avec une augmentation du prix des chambres qui est conséquente et qui nous impacte très difficilement. Donc vous avez à la fois une augmentation des prix, une difficulté sur les financements, et cet effet ciseau est compliqué comme pour tout le monde.
Dominique Bluzet : « Le concert est devenu pour certains musiciens la principale source de revenus »
Les festivals sont en difficulté ces dernières années. Est-ce que cela a un impact également sur le cachet des artistes ?
D.B. : Le problème c’est qu’il y a des artistes qui sont dans un déni et qui vous disent « oui mais moi comme il y a moins de festival ou qu’on joue moins, il faut que j’augmente mes cachets ». Tout le monde ne gagne plus la même chose aujourd’hui sur l’industrie du disque ou du streaming. Donc le concert est devenu pour certains musiciens la principale source de revenus, ce qui n’était pas le cas il y a 20 ans. Il y a 20 ans, c’était le disque qui était la principale source de revenus des artistes. Aujourd’hui, c’est différent. Donc toute cette économie est en plein bouleversement, on n’a pas beaucoup de visibilité, en dehors de quelques grands titres. Vous avez des très grosses stars de la musique qui remplissent des stades, et puis à côté de ça, vous avez des milliers et des milliers de jeunes artistes pour qui c’est difficile.
Vous parlez de ces grandes stars, de ces têtes d’affiche. Il y aura cette année Renaud Capuçon qui est directeur artistique du festival, mais aussi son frère, le violoncelliste Gautier Capuçon, Bertrand Chamayou, Jordi Savall. Il faut savoir les attirer, ces grandes stars, pour pouvoir faire fonctionner un festival ?
D.B. : Lorsqu’on a créé ce festival avec Renaud Capuçon, on se disait que l’important était à la fois d’inviter des stars mondiales, et en même temps d’accompagner une jeune génération montante, de faire en sorte qu’ils puissent éclore à Aix-en-Provence. On s’est beaucoup battu pour ce mélange intergénérationnel. Donc oui, on peut croiser Martha Argerich, Gautier Capuçon, des très grands orchestres, et des tas de jeunes musiciens. Les concerts sont pleins. Souvent, [ces jeunes] vont gagner des prix, devenir à leur tour des artistes internationaux et c’est important qu’ils aient commencé chez nous.
Dominique Bluzet : « La musique ne peut pas être réservée à ceux qui payent leur place »
On évoque les grands concerts, mais le festival de Pâques d’Aix-en-Provence, ce sont aussi des concerts gratuits dans la rue, dans les hôpitaux, dans les petits villages de la région. Comment vous arrivez à les financer, ces concerts-là ?
D.B. : On a toute une partie du mécénat qui est fléchée sur « musique en partage ». Pour nous, il y a une notion de solidarité musicale. La musique ne peut pas être réservée à ceux qui payent leur place. On a une mission qui n’est pas simplement culturelle. Je pense que chaque citoyen, chaque individu doit se poser la question : dans quel monde veut-on vivre demain ? Qu’est-ce qu’on veut pour nos enfants ? La culture a comme fonction de garantir une certaine forme de démocratie en maintenant un éveil de l’intelligence. Si demain, il n’y a plus ça, on vivra dans des dictatures avec des prêt-à-penser comme on en voit dans certains pays d’Europe ou du monde. Et c’est très important que chaque décideur se dise : là où je suis, qu’est-ce que je veux pour mes enfants ? Qu’est-ce que je veux pour mes petits-enfants ? Dans quel monde je veux qu’ils vivent ? Un monde apaisé a besoin d’une culture forte, parce que les lieux culturels, ce sont les derniers lieux du vivre-ensemble. Vous réunissez dans une salle des gens venus de tous horizons qui sont là pour profiter ensemble de quelque chose et il y a de moins en moins de lieux de partage. Et il faut se battre impérativement pour que ça, on le conserve.
Emmanuel Pahud et Lionel Bringuier attendus au festival de Pâques d’Aix-en-Provence pour un flamboyant programme russe
Un mot sur le prix des billets, est-ce qu’il a augmenté ces dernières années ?
D.B. : Très peu, moins que l’inflation. On essaye qu’il y ait des places qui soient à partir de 7, 8, 9 euros. Le Festival de Pâques est encore à un prix très raisonnable et donc, je crois que les gens peuvent venir à la fois découvrir des choses qu’ils ne connaissent pas, voir l’orchestre de Munich qui va être en résidence pendant 3 ans. On avait voulu donner une dimension internationale et européenne au festival de Pâques. Le fait d’avoir en résidence comme ça un orchestre de dimension internationale avec un chef, Lahav Shani, qui est un symbole en lui-même, c’était important. Et puis à côté de ça, toutes ces stars qui seront là, tous ces jeunes, tous ces concerts qu’on fait dans la rue, dans les villages, dans les hôpitaux. Ça crée un festival solidaire, un festival à mission. C’était la mission que nous avait confiée le CIC et c’est celle qu’on essaye de remplir.
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