Gérard Araud a été ambassadeur de France en Israël, entre 2003 et 2006, puis aux Etats-Unis entre 2014 et 2019. L’ancien ambassadeur vient de publier Leçons de diplomatie – la France face au monde qui vient, aux éditions Tallandier. Plan de paix américain pour l’Ukraine, COP30 sur le climat, la place d’Israël au Proche-Orient : l’invité de David Abiker a livré son analyse sur la situation des différents moments clés que nous vivons.
DAVID ABIKER : Quelle est votre vision des négociations qui se déroulent à Genève en ce moment. Les Américains mènent la danse avec leur plan de paix en 28 points, assez défavorable à l’Ukraine. L’Europe peut-elle aider les Ukrainiens et, si oui, comment ?
GERARD ARAUD. Mon livre essaie d’expliquer ce qui se passe dans des circonstances de négociations comparables. Pour le citoyen, la première réaction au plan américain a été de pousser des cris d’orfraie : « L’Ukraine est la victime, l’Ukraine est l’agressée, on essaie de lui tordre le bras ». Hélas, c’est la réalité des relations internationales. Une guerre se déroule sur le champ de bataille et on essaie de parvenir à la paix à partir de cette réalité. Aujourd’hui, l’Ukraine est en difficulté et donc, lorsqu’on essaie de trouver une solution, ce n’est pas la meilleure des solutions, c’est la moins mauvaise des solutions.
Le plan américain a un avantage : il existe et il est amendable. Au lieu de crier « ce n’est pas possible », l’Ukraine et les Européens ont fait ce qu’ils devaient faire : ils essaient de l’améliorer.
Comment améliore-t-on un plan en 28 points qui semble céder beaucoup aux Russes ?
GA. On s’assoit autour de la table et on propose des contre-propositions point par point. Finalement, le possesseur du texte, c’est-à-dire l’Américain, accepte ou non ces amendements. Après une longue discussion entre les Ukrainiens et les Américains, ils sont sortis de la salle relativement optimistes, disant qu’ils avaient bien progressé.
Trump et Zelensky devront négocier un point-clé de la guerre en Ukraine : la région de Donetsk
Le jugement que nous devons porter est basé sur ce que disent les Ukrainiens. Apparemment, la négociation a bien progressé. Il reste un ou deux points, notamment le contrôle de l’OTAN et le Donetsk, qui devrait être réglé entre Donald Trump et le président Zelensky.
Vous avez beaucoup d’expérience, Gérard Araud. On met sur le compte de Donald Trump l’abandon de l’Europe face à la Russie, l’abandon de l’Ukraine. Ce désengagement américain, est-ce une idée de Trump ou structurellement, depuis de longues années, y avait-il une dérivée américaine qui s’éloignait des enjeux européens ?
GA. C’est un retrait de long terme. Les Américains sont pragmatiques, et pour eux, l’Europe est en train de devenir une périphérie du monde. Ce n’est pas en Europe qu’il y a la croissance, la révolution technologique ou la menace ! Pour les Américains, la Russie n’est pas vraiment une menace, c’est un problème, une puissance régionale sur le déclin. Pour eux, le problème est la Chine.
Ils ne font pas le même diagnostic qu’Emmanuel Macron qui a soutenu les déclarations du général Fabien Mandon la semaine dernière. Comment interpréter les déclarations du général français, chef d’état-major des armées, qui déclare dans une conférence publique qu’il faut se préparer à la guerre et ne pas avoir peur de sacrifier ses enfants ? Cette phrase a créé beaucoup d’émotion.
GA. Sur le fond, le général a raison. Si vous voulez la paix, il faut préparer la guerre. Les États-Unis s’en vont, donc les Européens doivent assurer eux-mêmes leur propre sécurité. Les budgets de la défense européens sont notoirement insuffisants. Il faut se préparer. La phrase sur les enfants était malvenue en termes de communication, mais l’essentiel est que le général Mandon essaie de mobiliser les Français, comme le président de la République le fait.
Dans leur plan de paix pour l’Ukraine, les Etats-Unis tentent de redéfinir leur lien avec l’OTAN
Revenons au plan en 28 points de Donald Trump et des États-Unis et à son article 4. L’article 4 du plan de paix dit ceci : « Un dialogue sera mené entre la Russie et l’OTAN sous la médiation des États-Unis afin de résoudre toutes les questions liées à la sécurité et de créer les conditions d’une désescalade. » Les États-Unis se placent en observateur des relations entre la Russie et l’OTAN. Est-ce que cela veut dire qu’ils sont au-dessus de l’OTAN, à côté de l’OTAN, en dehors de l’OTAN ?
GA. Ce texte est surréaliste. Les États-Unis seraient les médiateurs entre eux-mêmes, puisqu’ils sont le patron de l’OTAN. Ils représentent environ 75 % du budget de la défense des membres de l’OTAN. Je pense que cet article a été l’objet des amendements proposés soit par l’Ukraine, soit par les Européens.
Les Américains proposent des élections en Ukraine dans trois mois, ce qui serait un désaveu de Zelensky.
GA. Les Russes veulent se débarrasser du président Zelensky qui représente la résistance à leur offensive. Dans la négociation, si j’étais le négociateur en face, je dirais : « On supprime ces 100 jours, on ne nous dicte rien à l’Ukraine. On va simplement ajouter dans les délais constitutionnels normaux. » Quand on est dans une négociation, il faut interroger les négociateurs qui diront : « Oui, on a l’habitude. On dit toujours qu’on n’acceptera pas, et puis après, ils acceptent. »
La COP 30 n’est pas un succès, le G20 n’est plus capable de régler les grandes crises internationales. Le président Macron a parlé de la fin d’un cycle. Les grands sommets diplomatiques, c’est fini, c’est inefficace, ça ne marche plus.
GA. Le multilatéralisme ne fonctionne que si les nations veulent bien qu’il fonctionne. Quand on parle des Nations Unies, il faut que les nations soient unies. Or, elles ne le sont pas. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que des tensions internationales conduisent au blocage du système multilatéral. Les Nations Unies de 1945 à 1990, pendant la Guerre froide, ne fonctionnaient pas. Les Soviétiques et les Chinois opposaient leur veto à tout ce que proposaient les Américains et vice versa.
Gérard Araud : « Le défi aujourd’hui est de ne pas être pris entre l’enclume chinoise et le marteau américain »
Cela a fonctionné plus ou moins bien pendant 30 ans parce que c’était la domination occidentale du monde. Aujourd’hui, cela ne fonctionne plus. Le défi est d’essayer d’organiser un nouveau multilatéralisme. Je pense qu’on ne peut le faire qu’en impliquant vraiment des pays comme l’Inde, le Mexique, l’Indonésie, des pays qui ont intérêt, comme nous, à ne pas être pris entre l’enclume chinoise et le marteau américain.
Quid de l’Algérie et la France ? Est-ce que les bases d’un nouveau départ sont possibles ou allons-nous retrouver, comme d’habitude, la rente mémorielle d’un côté, l’incompréhension française de l’autre et finalement l’impossibilité d’une retrouvaille fraternelle ?
GA. La relation algérienne est structurellement chaotique. Un jour, j’ai dit à un ambassadeur d’Algérie, quand j’étais directeur des Affaires politiques : « Toute présidence commence à Alger et finit à Rabat. » Parce que tout nouveau président français dit : « Avec moi, on va avoir de bonnes relations avec l’Algérie. » Et finalement, cela finit mal. Ce sont des relations difficiles parce que la guerre d’indépendance est la légitimité du pouvoir algérien, donc il la rappelle régulièrement pour des raisons de politique intérieure. De notre côté, ce n’est pas le moment de l’apaisement avec les questions de l’immigration et de l’Islam.
« Ne rêvons pas, la relation [Paris-Alger] est problématique par définition »
Moi, j’ai toujours dit qu’il faut gérer cette relation avec des pincettes et accepter un certain éloignement, une sorte de sérénité, se dire qu’il faut trouver une sorte de modus vivendi minimal. Nous avons sur notre sol des millions de citoyens français d’origine algérienne et la proximité géographique compte également, mais ne rêvons pas, cette relation est problématique par définition.
Il y a des constantes dans l’histoire de la diplomatie, dans les relations entre les peuples. Quand vous dites, par exemple, « ça commence à Alger et ça se termine à Rabat », j’ai envie de vous poser la question pour le conflit au Proche-Orient. Finalement, il y aura toujours la guerre là-bas ?
GA. La guerre est un élément des relations internationales. Pour les Européens, c’est très difficile à admettre parce que, d’une certaine manière, nous avons vécu depuis 1945 la plus longue période de paix depuis la chute de l’Empire romain. Les Européens considèrent que la guerre est une aberration, un archaïsme. La guerre est un élément des relations internationales. Sur le conflit du Moyen-Orient, aujourd’hui, c’est désespéré et désespérant.
Israël est devenu le gendarme du Moyen-Orient, selon Gérard Araud
C’est un conflit régional qui est resté régional. Contrairement aux autres crises du Moyen-Orient, personne n’est vraiment intervenu de l’extérieur. Les Chinois veulent simplement acheter le pétrole et le gaz. Les Russes n’en sont plus en position d’influence. Cette guerre s’est poursuivie sur son propre rythme et je pense qu’elle risque de se poursuivre. Israël est l’hégémon, la grande puissance de la région.
Israël est devenu le gendarme de la région ?
GA. Israël est le gendarme du Moyen-Orient, c’est la logique des accords d’Abraham, négociés par Donald Trump lors de son premier mandat. Aujourd’hui, toutes les monarchies du Golfe, au fond, n’ont pas trop protesté pour ce qui se passait à Gaza. Elles considèrent que leur ennemi est l’Iran. L’ennemi de mon ennemi est mon ami. Donc, alliance, et Israël est, d’une certaine manière, le garant de leur sécurité face à l’Iran. Les autres pays arabes, l’Irak, la Syrie ou l’Égypte, sont des pays affaissés qui ne pèsent plus rien. Donc, oui, c’est le parrain de la région, Israël. Mais que veut faire Israël de sa domination ? Quand vous faites la guerre, vous la faites pour établir un nouveau cadre politique, un nouveau cadre stratégique.
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C’est là que nous sommes dans une impasse, car Israël ne définit pas politiquement ce qu’il recherche. Définir politiquement voudrait dire poser la question palestinienne. La sécurité ne repose pas simplement sur le fait de bombarder. Il faut un nouveau système politique, qui est possible. Par exemple, au Liban, le Premier ministre veut rétablir l’État libanais, mais les Israéliens ne l’aident pas particulièrement. Ils ne cessent de bombarder le Liban. Al-Charaa, le président syrien, ne cesse de dire aux Israéliens qu’il veut signer un traité de paix avec eux, mais Israël continue de s’ingérer.
Un dernier mot sur le moral de la diplomatie française et des ambassadeurs. Ce n’est pas génial…
GA. Ce n’est jamais génial. Nous sommes de vieilles dames un peu geignardes au Quai d’Orsay. J’ai passé 40 ans de ma carrière à entendre mes collègues plus ou moins se plaindre. Il y a une situation un peu pathogène de la Ve République. Vous avez, d’un côté, la présidence de la République et, de l’autre, le Quai d’Orsay pour diriger la diplomatie française. De temps en temps, cela marche, et parfois, étant donné l’activisme du président, cela devient plus difficile. C’est aujourd’hui le cas.
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Cet article Plan de paix pour l’Ukraine : « Il a le mérite d’exister et il est amendable, c’est la moins mauvaise des solutions » selon l’ancien diplomate Gérard Araud est apparu en premier sur Radio Classique.