En 1822, Franz Schubert connaît un épisode dramatique. Après avoir passé une soirée à boire, le jeune compositeur se laisse entraîner par des compagnons dans une maison de passe. Il n’imagine pas que cette escapade au pays des amours monnayées aura une incidence désastreuse sur sa santé.
« Que lui est-il arrivé de si fatal si jeune ? », s’interroge André Tubeuf dans son ouvrage Schubert, l’ami Franz, paru chez Actes Sud. « Quelque chose de parfaitement quelconque, humble et humiliant. Un jeune homme en quête d’amour, qui le met tout dans sa musique, n’a pas de temps pour l’amour et certes n’a pas l’art de provoquer les rencontres, la chance, a dû aller quelques fois en compagnie de camarades ou seul, en chercher au moins la caricature là où elle peut s’acheter. Il n’y a pas trouvé l’âme sœur, il y a attrapé la syphilis. Là encore, destin quelconque d’artiste. Elle n’a pas pris chez lui la forme enragée que connurent Nietzsche ou Hugo Wolf. Il ne vivra pas assez. C’est vite qu’elle l’a tué, peu à peu, sans les accidents spectaculaires des autres.
Elle lui a juste valu l’hôpital et ses accompagnements inhumains, hideux. Ses dents, déjà, étaient gâtées, salies par la pipe, mais ses beaux cheveux blonds pourvoyaient à tout ce qui portait sur lui de beauté. Cette beauté, cette pauvre satisfaction de soi l’ont quitté. Et il avait encore statistiquement toute sa vie devant lui. Mais pour cet enfant de pauvre, que ses camarades de collège traitaient de « petit meunier » ou d’ « homme blanc » parce que sa tenue, déjà usée par ses aînés, était élimée jusqu’à l’incolore, l’humilité était un état. Et dans son cas, un génie. Peut-être la part surnaturelle innée de son génie et l’humiliation, comme dans Les Frères Karamazov, peut-être un fouet, un aiguillon. S’il est sorti de l’hôpital amoché et sans s’en douter condamné, maintenant il assuma désormais sa pleine stature : un grand homme qui s’accepte petit et un vouloir, un pouvoir qui, même poussés au bout de leurs forces, n’opéreront plus que des miracles ».
Schubert vit une succession de moments d’espoir et de noire mélancolie
Schubert souffre presque autant du mal que du traitement. Il perd ses cheveux et doit passer la première partie de l’année 1823 à l’hôpital. « Il n’est pas d’homme plus malheureux que moi », écrivit-il à cette époque. La bouleversante Symphonie inachevée reflète cet état d’esprit tellement sombre.
À partir de ce moment, la vie de Schubert ne fut plus qu’une succession de moments d’espoir et de noire mélancolie. Poursuivi par des maux de tête intermittents, il reste souvent à l’écart de ses amis, les voit se marier, s’établir, majoritairement en province.
L’échec des ambitions de Schubert
Schubert doit renoncer à son ambition la plus chère : voir un de ses opéras remporter un triomphe. L’opéra était à l’époque le genre indispensable pour accéder à la renommée. Sans cesse, il doit batailler contre les éditeurs, qu’il appelle ses « épiciers », qui refusent de se risquer à publier des œuvres instrumentales.
« Chaque soir en me couchant », écrivit-il à son ami le peintre Kupelwieser, « j’espère ne jamais me réveiller et chaque matin au réveil, le même chagrin que la veille m’assaille. »
Franz Schubert : la création au cœur du désespoir
Pourtant, grâce à cette vertu de dédoublement propre aux grands artistes – entre l’être social et l’être créateur qui s’envole au milieu d’œuvres enchantées –, Schubert composa l’Octuor tellement joyeux, ou la glorieuse Symphonie en ut majeur, dite « la Grande », dans laquelle Schumann entendra les fameuses « divines longueurs ». Un nouvel effort de ses amis pour lui trouver un emploi stable se solde, une fois de plus, par un échec.
Son humeur est vraiment très sombre quand il entreprend la composition du cycle de lieder connu sous le nom de Voyage d’hiver. Second cycle du genre après La Belle Meunière (Le Chant du cygne n’étant qu’une compilation posthume de l’éditeur), ces trois ensembles forment les seuls cycles de lieder de Schubert, qui en avait pourtant composé plus de 600.
TOP 5 Franz Schubert (1797-1828)
Du fond de son désespoir, le compositeur devait encore écrire quelques-unes de ses œuvres les plus belles et les plus profondes, dont le grand Quintette à cordes et les deux magnifiques trios pour piano. Le cinéaste Stanley Kubrick se souviendra de l’andante con moto du second de ces trios dans son célèbre film Barry Lyndon, devenu ainsi l’une des musiques les plus célèbres du monde.
Peu de compositeurs ont réussi à empiler avec cette prodigalité autant de chefs-d’œuvre en l’espace de quelques semaines. Comme s’il donnait tout ce qu’il lui restait.
La mort précoce de Franz Schubert à 31 ans seulement
Schubert n’a jamais connu la renommée d’un Beethoven, qui avait 27 ans de plus que lui. L’annonce de la mort du grand compositeur se répand d’ailleurs à Vienne comme une traînée de poudre en 1827. Schubert, qui n’a jamais pu l’approcher, est l’un de ceux qui portent les cordons du drap mortuaire.
Le 26 mars 1828, le Trio pour piano n° 2 est présenté au cours d’un concert qu’il s’est enhardi à organiser lui-même pour faire connaître sa musique. Mais l’attention du grand public est absorbée à ce moment-là par la visite du violoniste Paganini. Les critiques, éblouis par la « comète italienne », n’accordent pas une seule ligne au programme de Schubert.
Le compositeur surmonte sa déception et se met à l’étude de la musique de Haendel dont il vient de recevoir les œuvres en cadeau. « Pour la première fois, je vois ce qui me manque », écrit-il, avant de reprendre des leçons de contrepoint. Il n’a pas le temps de les suivre bien longtemps.
Son frère l’accueille chez lui pour mieux le soigner face à l’état désastreux de sa santé. Schubert trouve encore la force de faire un court voyage à Eisenstadt au mois d’octobre 1828. Il se recueille longuement sur la tombe de Haydn. Il continue pendant un temps à lutter contre la maladie, mais le 16 novembre, son état s’aggrave. Tout va très vite. Il commence à délirer. Dans l’après-midi du 19 novembre, son frère Ferdinand et son médecin, à son chevet, l’entendent murmurer : « Voilà ma fin. » Il rend son dernier soupir. Il avait seulement 31 ans.
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