En plein chaos social et politique, le général de Gaulle quitte l’Élysée et disparaît. Retour sur six longues heures au cours desquelles la France s’est retrouvée sans son chef.
Depuis des semaines, la France vacille : dix millions de grévistes, les universités occupées scandant les slogans de Mai 68, les usines à l’arrêt, le pays au bord de l’asphyxie. Le 27 mai, deux jours plus tôt, le Premier ministre Georges Pompidou a négocié les fameux accords de Grenelle prévoyant d’importantes hausses de salaires. Mais les leviers du pouvoir semblent cassés. Malgré ces concessions majeures obtenues par le patronat sous l’égide des pouvoirs publics, la contestation se poursuit.
À l’Élysée, l’ambiance est étrange, étouffée. Le 24 mai, le général de Gaulle a annoncé un référendum sur la participation, précisant que s’il était battu, il partirait. Pourtant, rien n’a changé. Le Général paraît dépassé par les événements – lui, l’homme du 18 juin 1940, celui qui a toujours réponse à tout. Visiblement fatigué, il ne comprend pas cette jeunesse qui réclame la fin d’un monde dont, avec son épouse Yvonne, il est devenu le symbole : celui d’une France conservatrice, peut-être trop rigide.
« Où est le Président ? Avez-vous vu le Général ? »
Ce matin du 29 mai, le Président doit présider le Conseil des ministres prévu à 10 heures – à l’époque, le Conseil des ministres se tenait le matin. En arrivant, les ministres trouvent un palais désert. À 11 heures, toujours rien. Les questions fusent : « Où est le Président ? Avez-vous vu le Général ? »
Dans son bureau, de Gaulle est assis, silencieux. Ses collaborateurs le trouvent grave, distant – mais après tout, le Général est distant par nature. Il semble perdu dans un dialogue intérieur. Jamais depuis 1958 le pouvoir n’avait paru si fragile. La veille, le mardi 28 mai, le préfet de police Maurice Grimaud lui-même a averti : des émeutiers pourraient s’en prendre à l’Hôtel de Ville, voire à l’Élysée. Certains seraient armés, selon les Renseignements généraux.
À Matignon, Pompidou, épuisé par ce marathon de négociations, tente de sauver le régime en obtenant la reprise du travail après les accords de Grenelle. Il voudrait que le Général s’adresse au pays, reprenne les choses en main. Mais non, de Gaulle semble ailleurs.
Les spéculations vont bon train : le général est-il à Colombey, Versailles ou Brégançon ?
Les deux hommes se sont parlé au téléphone le 28 mai, et le Général a laissé entendre au Premier ministre qu’il avait l’intention de « prendre du champ ». Pompidou en est resté interloqué. Une journée plus tard, le Président tient des propos inhabituels : « Je suis vieux, vous êtes jeune, c’est vous qui êtes l’avenir. Allez, au revoir, je vous embrasse. » Venant du général de Gaulle, ce « je vous embrasse » laisse ses collaborateurs stupéfaits.
Ce mercredi 29, Pompidou sait qu’un hélicoptère a décollé peu avant midi. Le pilote a reçu un ordre discret : cap à l’est. Vers 14 heures, le secrétaire général de l’Élysée, Bernard Tricot, entre comme une flèche dans le bureau du Premier ministre : « De Gaulle a disparu, Monsieur le Premier ministre. »
Dans les couloirs de l’Élysée, de Matignon et des ministères, c’est l’effervescence. Les spéculations vont bon train : Versailles ? Brégançon ? À Taverny, le PC de la force de dissuasion ? Le ministre des Armées, Pierre Messmer, est mieux informé : il sait que le Général est parti vers l’est, en direction de Metz ou Nancy. Mais l’avion a disparu des radars au moment même où il franchissait la frontière.
Un appel indiquant l’arrivée imminente du général de Gaulle dans sa résidence à Baden-Baden
Pompidou est seul à la barre. Il ordonne à ses ministres de rester à leur poste et, faute de nouvelles du chef de l’État, décide d’assurer la continuité de l’État. En vérité, dès le milieu de l’après-midi, les ministre des Armées Pierre Messmer a reçu un appel du commandant en chef des troupes françaises en Allemagne l’informant de l’arrivée imminente du général de Gaulle dans sa résidence à Baden-Baden. Ce commandant en chef n’est autre que le général Massu, personnalité célèbre depuis les affaires algériennes.
Massu communique l’information à Messmer, qui la répercute à Pompidou. Celui-ci la reçoit avec froideur et amertume : le Premier ministre n’a pas été consulté par le chef de l’État. C’est comme si la confiance était brisée, surtout après la tension qui, depuis des semaines, oppose ces deux personnalités analysant très différemment la crise. De Gaulle voulait une réponse de fermeté – si on l’avait écouté, Mai 68 aurait été vite endigué. Le Premier ministre a privilégié la négociation et la compréhension de cette société nouvelle à l’œuvre.
Une rencontre entre de Gaulle et le général Massu
Vers 15 heures ce 29 mai, le général Massu est prévenu que l’hélicoptère présidentiel, l’Alouette II, avec Charles et Yvonne de Gaulle à bord, va se poser dans sa résidence de Baden-Baden. À la sortie de l’hélicoptère, de Gaulle marche vers Massu, lève les bras et dit : « Massu, tout est foutu. Les communistes ont tout bloqué, je ne commande plus rien, donc je me retire. Comme je me sens menacé en France ainsi que les miens, je viens chercher refuge chez vous afin de déterminer que faire. » C’est ce que rapporte le général Massu lui-même.
Un long contentieux existe entre ces deux hommes depuis la crise algérienne. Massu était partisan de l’Algérie française, il en était même l’incarnation. Il n’avait pas bien vécu le tournant de 1959 et la politique d’autodétermination. Cela n’empêche pas une fidélité de guerre : de Gaulle a toujours reconnu la très grande valeur de soldat de Massu, auquel il a donné sa cinquième étoile. Mais Massu mesure le découragement du chef de la France Libre. Il lui faudra tout son courage de militaire pour s’adresser à celui qu’il considère toujours comme son chef. « M’armant de tout mon courage, dit-il, je me décide à entamer avec lui le match le plus difficile de toute ma carrière, celui que je suis le plus fier d’avoir gagné. »
La parution des Mémoires de Massu a suscité une énorme polémique, de nombreux gaullistes lui reprochant de s’être donné le beau rôle. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé dans son bureau. L’entretien a duré une heure. Aucun témoin, en dehors du domestique venu apporter un plateau-repas – que de Gaulle n’a pas touché.
De Gaulle se sent humilié par une société française qu’il ne comprend plus
Le Général était abattu, c’est certain. Il aurait confié à Massu qu’il avait l’impression d’assister au suicide d’un pays pourtant en pleine prospérité : en 1968, la France allait extrêmement bien. Il se sent humilié d’être traité ainsi par cette société qu’il ne comprend plus. « Tout le monde veut me voir partir, Massu, même les meilleurs », et il n’épargne pas le Premier ministre Pompidou qui « a peut-être eu tort de composer avec les étudiants, mais a été très bien par la suite », selon ce que rapporte Massu.
Pendant une heure, le général qui commande les forces françaises en Allemagne use d’arguments pour convaincre le Président de ne pas abandonner. Massu sait à quel point les questions d’honneur, de prestige et le sens de l’histoire sont importants pour de Gaulle. Il vient de gagner son match. Une heure et demie après l’arrivée du Président, il peut téléphoner à Messmer : « Le chef de l’État vient de redécoller, direction Colombey. »
Le soir du 29, de Gaulle est à Colombey. Le 30 au matin, on le voit rentrer à l’Élysée où il préside, comme il aurait dû le faire la veille, le Conseil des ministres. L’émotion est grande : les journaux annonçaient sa démission, qu’on croyait imminente. De Gaulle, regonflé par son échange avec Massu, paraît inflexible.
La Grande guerre du capitaine de Gaulle : dès la Première guerre mondiale, il s’est distingué par son esprit combatif
À 16h30, il prononce sa fameuse allocution radiodiffusée de moins de cinq minutes. Il n’a pas voulu la téléviser, renouant ainsi avec l’appel du 18 juin. L’émission est enregistrée à l’Élysée. « J’ai pris mes résolutions », déclare-t-il. Il annonce qu’il reste, maintient Pompidou, dissout l’Assemblée nationale.
Quelques heures plus tard, à l’appel des grands barons et notamment d’André Malraux, une marée tricolore envahit les Champs-Élysées. Cinq cent mille personnes, peut-être davantage, scandent « De Gaulle ! De Gaulle ! » Le Général a repris la main. Un mois plus tard, les élections législatives du 30 juin donnent au parti gaulliste une majorité écrasante : 367 députés, 108 de plus qu’aux élections précédentes, un chiffre qui aujourd’hui nous paraît miraculeux.
Le 7 juin, de Gaulle donne une interview apaisée à l’Élysée : « Oui, le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, j’ai pensé que si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors une fois de plus, je me suis résolu. Vous savez, depuis quelque chose comme trente ans, j’ai affaire à l’Histoire. Il m’est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. »
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Cet article La disparition mystérieuse de De Gaulle en plein mai 68 : les coulisses du voyage secret du général vers une destination improbable est apparu en premier sur Radio Classique.