Un monde dans lequel presque tous les cancers pourraient être soignés est désormais à portée de main. Le professeur Alain Puisieux, président du directoire de l’Institut Curie a souligné sur Radio Classique les progrès considérables de la médecine, surtout ces 20 dernières années. « Aujourd’hui, plus de 65% des cancers sont guéris, contre 30% en 1960 », a-t-il souligné, assurant que les dernières avancées étaient particulièrement prometteuses.
Alain Puisieux est le président du directoire de l’Institut Curie. A l’occasion de la campagne nationale de mobilisation et d’appel à la générosité « Une jonquille contre le cancer », il a fait le point sur l’avancée des recherches concernant le traitement de cette maladie.
Pourquoi mobiliser cette année contre les cancers métastatiques, sachant que cette mobilisation est quotidienne et qu’elle dure depuis longtemps ?
ALAIN PUISIEUX : Cette mobilisation est effectivement quotidienne. C’est l’une des activités essentielles de nos soignants et de nos chercheurs, qui œuvrent au quotidien pour trouver des solutions permettant de continuer à progresser dans la lutte contre le cancer. Pourquoi les cancers métastatiques ? C’est l’enjeu majeur aujourd’hui en termes de prise en charge thérapeutique.
On a fait des progrès considérables au cours de ces dernières années : aujourd’hui, on guérit un peu plus de 65 % des patients atteints de cancer. En 1960, on en guérissait environ 30 %, et la plupart des avancées ont été réalisées au cours de ces 20 dernières années. Mais il faut continuer à progresser. L’enjeu majeur, c’est l’évolution de ces pathologies. L’évolution naturelle d’une pathologie cancéreuse non traitée, c’est ce qu’on appelle la formation de métastases : des cellules cancéreuses qui échappent à la tumeur primaire pour aller former d’autres tumeurs à distance.
Le destin d’un cancer, c’est de devenir métastatique en général ?
A.P. : Si la prise en charge ne se fait pas précocement, le risque est effectivement la formation de métastases. Or, les métastases sont responsables de 80 % des décès liés au cancer.
95% des patients guéris du cancer avec un diagnostic précoce
En vous entendant, il y a des soins adaptés à des cancers qui ne sont pas encore métastasés — et qui ne le seront pas grâce à ces soins — et ensuite un autre type de soins qui s’adapte au cancer métastasé. C’est là que la recherche a besoin d’argent ?
A.P. : Absolument. Prenons l’exemple de cancers fréquents : cancer du sein chez la femme, cancer de la prostate chez l’homme. Avec un diagnostic précoce — avant la formation de métastases, donc à un stade localisé — on guérit les patients dans plus de 95 % des cas. Pour le même type de cancer, mais diagnostiqué à un stade évolué, et on tombe à un taux de survie à 5 ans d’environ 35 %. Ces chiffres disent tout. La prise en charge thérapeutique est totalement différente selon le stade.
Donc, il faut faire des mammographies et des PSA.
A.P. : Il y a plusieurs enjeux. D’abord, la prévention : moins il y a de cancers, moins il y a de risque de cancers évolués. Il faut savoir que 40 % des cancers sont jugés évitables par le mode de vie — tabac, alcool, alimentation, sédentarité. L’OMS estime par ailleurs que 19 % des cancers pourraient être liés à l’environnement : pollution, pesticides, etc. Ensuite, il y a le diagnostic précoce : le dépistage pour certains types de cancers, et toutes les techniques développées dans ce domaine. Pour la plupart des cancers, un diagnostic précoce permet la guérison. Malheureusement, il y aura toujours des cancers qui évoluent à bas bruit, et là, il faut progresser au niveau thérapeutique.
Et il faut faire de la recherche sur les cancers métastatiques, parce qu’on meurt rarement de la tumeur d’origine — on meurt des cellules métastatiques qui diffusent le cancer dans tout l’organisme.
A.P. : Exactement. Pour la plupart des cancers, le moment péjoratif, c’est quand le cancer commence à développer des métastases. Et on fait des progrès considérables dans ce domaine. Le processus métastatique est un processus très complexe, longtemps mal compris. On sait désormais qu’il s’agit d’un problème d’adaptation des cellules cancéreuses — elles sont capables de s’adapter au stress qu’elles rencontrent au cours de l’évolution de la maladie, comme elles s’adaptent aux traitements. On sait aujourd’hui qu’une nouvelle cible thérapeutique, au-delà de la division cellulaire exacerbée qui caractérise les cancers, ce sont ces mécanismes d’adaptation. C’est sur ce sujet que nous travaillons notamment à l’Institut Curie.
« Plus on vieillit, plus le risque de développer un cancer est élevé »
Vous avez dit récemment qu’en 2050, on pourra probablement guérir tous les cancers. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
A.P. : Ce sont les avancées actuelles. Il y a une très nette progression au cours de ces 20 dernières années, grâce à la compréhension. Je ne résiste pas à citer Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. » Ça s’applique parfaitement au cancer. C’est en comprenant qu’on arrive à des avancées majeures, qui ont conduit aux thérapies ciblées, aux immunothérapies. Je pense qu’une nouvelle ère s’ouvre en cancérologie, grâce à la compréhension des processus métastatiques et de la résistance aux traitements — qui relèvent globalement des mêmes mécanismes. Si on parvient à cibler ces mécanismes d’adaptation — et nous y parviendrons — on franchira un palier très important en termes de qualité de prise en charge.
Les Français sont confrontés à des informations paradoxales : des promesses croissantes de guérison grâce à l’innovation, mais aussi des cancers plus nombreux, qui frappent parfois des catégories nouvelles comme les jeunes ou les femmes sur certaines pathologies. Comment y voir plus clair ?
A.P. : L’augmentation de fréquence dont vous parlez est réelle. En termes médicaux, on parle d’incidence — le nombre de nouveaux cas diagnostiqués chaque année. Depuis 1990, l’incidence des cancers a doublé. Cela paraît très inquiétant, mais il faut comprendre. La moitié de cette augmentation s’explique par un facteur démographique : nous avons la chance de vivre plus longtemps. Or, plus on vieillit, plus le risque de développer un cancer est élevé.
Ce qui veut dire que jusqu’à une certaine époque, on mourait d’autre chose avant d’avoir le temps de développer un cancer, mais avec 20 ans d’espérance de vie en plus, ce risque augmente mécaniquement.
A.P. : Exactement. Le cancer de la prostate en est un bon exemple : avant 60 ans, c’est très rare ; à partir de 70-80 ans, ça devient fréquent. On peut se réjouir de l’allongement de la vie, mais cela a pour conséquence une augmentation des cancers. La deuxième raison explique 25 % de ce doublement, et elle est totalement positive : c’est le dépistage. On cherche davantage, on en trouve davantage, ce qui fait mécaniquement augmenter l’incidence. Il reste un quart de cette augmentation qui correspond, lui, à une véritable hausse de fréquence de certains cancers — notamment chez les jeunes de moins de 50 ans. Le cancer du pancréas, pour des raisons pas encore totalement élucidées, et le cancer du sein chez la femme jeune, augmentent effectivement en fréquence.
« La science et la recherche sont menacées »
Une étude citée ce matin suggère que les végétariens seraient davantage protégés de certains cancers, notamment du sein, de la prostate, et peut-être du pancréas. Vous souscrivez ?
A.P. : On sait que la consommation élevée de viande rouge augmente le risque de certains cancers — c’est établi. C’est probablement une première explication. Par ailleurs, les personnes qui ne mangent pas de viande consomment généralement beaucoup de fruits et légumes, ce qui est protecteur. Mais c’est avant tout une question d’équilibre. Je ne pense pas que tout le monde doive absolument devenir végétarien. En revanche, l’excès de viande rouge est délétère, tout comme une consommation insuffisante de fibres via les fruits et légumes.
Vous êtes bien placé pour savoir qu’il y a des attaques de l’obscurantisme sur la science. Est-ce que le sectarisme, le complotisme, ou la religion mal interprétée menacent aujourd’hui la recherche sur le cancer ?
A.P. : De façon générale, la science et la recherche sont menacées. Il y a évidemment le cas particulier des États-Unis avec l’administration Trump, qui s’attaque à la science pour des raisons à la fois idéologiques et liées à de puissants intérêts privés. C’est absolument dramatique. La recherche est un pilier fondamental de toute société — on l’a illustré avec le cancer. Ces 65 % de survie, c’est grâce à la recherche. On pourrait aussi citer l’infectiologie : avant les antibiotiques, un enfant sur deux décédait de maladies infectieuses.
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Grâce à ces avancées et à la vaccination — qui est elle aussi attaquée — on a éradiqué des maladies qui réapparaissent aujourd’hui. La liberté académique, c’est-à-dire la liberté des chercheurs de développer leur recherche, diminue dans un très grand nombre de pays. L’année dernière, 134 pays ont vu leur liberté académique reculer. C’est une évolution extrêmement inquiétante.
Est-ce que des chercheurs américains vous contactent pour venir s’installer en France, à l’Institut Curie ?
A.P. : Oui. Une chercheuse américaine va d’ailleurs bientôt nous rejoindre. Et ce n’est pas propre à l’Institut Curie. Une étude publiée dans Nature a rapporté que 75 % des chercheurs américains réfléchissaient à quitter les États-Unis en raison de ces attaques contre la science. Beaucoup font le dos rond en espérant que la situation s’améliore.
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