Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, qui quitte ce mois-ci ses fonctions, était l’invité de la matinale de Radio Classique. Face à plusieurs « mauvaises surprises » pour l’économie française au premier trimestre, l’institution va publier mi-juin de nouvelles estimations. Elles seront donc inférieures à la prévision de 0,9% en mars.
Une question au sujet de la deuxième ligue des Champions décrochée par le PSG samedi : croyez-vous à l’effet d’entraînement des grandes victoires sportives ou footballistiques sur l’économie ?
FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU : Non, je ne crois pas que cela ait des effets économiques. Mais j’aime le foot, je me suis réjoui de la victoire du PSG — beaucoup moins de ce qui a suivi — mais gardons la victoire. La France sait gagner. C’est peut-être là une leçon économique.
Le sommet Choose France commence ce lundi, avec des investisseurs réunis à Versailles par le président de la République. Comment interprétez-vous cet engouement, ce succès — les records d’investissements sont battus cette année — dans un pays qui se vit pourtant en crise économique perpétuelle ?
FVG : Nous avons publié début mai ce qu’on appelle la lettre au Président de la République, qui est une tradition républicaine annuelle. Cette année, j’ai choisi de la faire un peu différente : on y parle bien sûr de l’actualité, de la crise iranienne, mais on prend aussi du recul en élargissant l’horizon. Notre politique économique ne peut pas se limiter à aller de crise en crise.
Cette lettre dresse donc un état de santé de l’économie française sur 15 ans, depuis 2010 — début de l’ère des crises — en la comparant à nos voisins européens. Pour résumer : notre jeu individuel, celui des entreprises et de leurs salariés, reste très bon. Nous avons de grandes entreprises qui performent à l’échelle internationale, et des salariés parmi les plus productifs du monde. C’est notre jeu collectif qui ne va pas. Il y a un certain nombre de réglages à effectuer ensemble, notamment sur la dette et les finances publiques. Dans le succès de Choose France, dont il faut se réjouir, il y a aussi un hommage des investisseurs étrangers à la qualité de la production française.
François Villeroy de Galhau : « nous laissons la facture de nos dépenses à nos enfants et petits-enfants »
C’est très grave ce que vous dites, parce que dans la qualité du jeu individuel, je tire mon chapeau aux salariés productifs, aux commerçants qui ne comptent pas leurs heures, aux chefs d’entreprise qui tiennent malgré les embûches bureaucratiques et fiscales. Finalement, l’entraîneur — c’est-à-dire l’État — serait la représentation défaillante de notre jeu collectif ?
FVG : Je ne dirais pas les choses ainsi. Les choix collectifs, c’est nous tous qui les faisons. Prenons l’exemple des finances publiques : l’accumulation depuis des années des déficits et de la dette, c’est vraiment un point noir de l’économie française. En 2010, nous étions au même niveau de dette que la moyenne européenne, soit 85 %. Aujourd’hui, malgré le Covid et les crises, la moyenne européenne est restée à 85 %, tandis que nous avons augmenté de 30 points, passant à 115 %.
Pourquoi cette différence ? Parce que nous aimons la dépense publique et les services publics, mais nous n’aimons pas l’impôt qui les finance. Les déficits sont le moyen à court terme de trancher cette contradiction. Mais l’accumulation des déficits, c’est la dette. Ce réglage collectif n’est pas bon, et ce n’est pas seulement la faute des gouvernements successifs. Cela reflète des choix collectifs, et ces choix sont préoccupants sur le plan intergénérationnel : nous laissons la facture de nos dépenses à nos enfants et petits-enfants.
Pourquoi n’a-t-on pas adapté le curseur de l’endettement comme l’ont fait nos voisins européens ? Vous dites qu’on a un État-providence très généreux, qu’on indexe les retraites sur l’inflation, qu’on ne veut pas sacrifier les seniors — et il faut dire qu’on est dans un pays vieillissant, où les seniors votent davantage que les jeunes. Pourquoi n’y arrive-t-on pas ?
FVG : Tout cela est vrai aussi chez nos voisins européens, et c’est précisément l’intérêt de la comparaison. Nous avons un modèle social auquel je tiens, comme la grande majorité de nos concitoyens : c’est le modèle social européen — plus de services publics, plus de protection sociale, moins d’inégalités.
Les Pays-Bas, le Danemark et la Suède font mieux que nous en termes de croissance, d’éducation et d’innovation
Ce qu’on ne dit jamais en France, c’est qu’il existe des pays qui partagent ce même modèle social et qui font bien mieux que nous en termes de croissance, d’éducation et d’innovation. Il y a notamment un trio de tête qui revient très souvent dans notre lettre : les Pays-Bas, le Danemark et la Suède. On ne regarde jamais ces pays, on ne parle jamais de leurs solutions. Je vous donne un exemple : regardez l’énergie que l’on a dépensée sur le débat des fleuristes ouverts le 1er mai. Si on avait consacré la moitié de cette énergie à étudier les bonnes solutions chez nos voisins, on aurait bien davantage fait avancer l’économie française.
Et pourtant, nos parlementaires, nos responsables publics, nos hauts fonctionnaires voyagent, ils sont formés différemment, ils connaissent la mondialisation, ils ont bénéficié d’Erasmus pour la génération montante. Alors pourquoi n’y arrive-t-on pas ?
FVG : Je crois qu’il y a une autre caractéristique essentielle : la nécessité du temps long. C’est pour cela que nous avons élargi l’horizon dans cette lettre. Les gouvernants, quels qu’ils soient, sont obligés d’aller de crise en crise : le Covid, l’invasion de l’Ukraine, l’inflation, la dissolution, l’élection de Donald Trump et l’incertitude qu’elle génère. Il est important d’avoir des caps à moyen terme.
J’ai eu la chance, pendant 11 ans, de diriger la Banque de France — une grande entreprise publique aux missions magnifiques — dans la durée. Je crois qu’on a pu améliorer le service public parce qu’on s’est fixé des caps, pour rendre aux Français le meilleur service au meilleur coût. La réforme publique n’est pas facile, mais elle est possible.
François Villeroy de Galhau : « Tout cela recule plus qu’on ne s’y attendait »
Il y a un indicateur que l’on surveille depuis des années : la croissance. Elle a reculé au premier trimestre de 0,1 %. Sommes-nous en récession ?
FVG : Non, aujourd’hui, non. Mais vous avez raison, nous avons eu de mauvaises surprises au premier trimestre. L’INSEE avait déjà publié zéro, ce qui était décevant, et la révision s’est faite à -0,1 %. Quand on regarde dans le détail, c’est un ralentissement non seulement des exportations — qui est spectaculaire — mais aussi de la demande intérieure dans toutes ses composantes : la consommation des ménages, leur investissement dans l’immobilier, et l’investissement des entreprises.
Tout cela recule plus qu’on ne s’y attendait. La Banque de France va actualiser ses prévisions mi-juin. Comme en mars, nous publierons plusieurs scénarios, car il reste beaucoup d’incertitudes — sur la durée du conflit au Moyen-Orient, sur le prix du pétrole. Les prévisions de croissance 2026 seront révisées en baisse par rapport à celles publiées en mars, mais elles resteront positives dans la plupart des scénarios.
Sait-on pourquoi on se rate dans ces prévisions ? D’où viennent les erreurs, ou s’agit-il de facteurs extérieurs qu’on ne maîtrise pas ?
FVG : Il y a aujourd’hui une incertitude très grande. C’est pour cela que nous ne publions pas une seule prévision, mais plusieurs scénarios — comme le fait d’ailleurs la Banque Centrale Européenne.
J’ai lu votre lettre au Président de la République. La première partie dresse un constat et un diagnostic sur les 15 dernières années. La deuxième partie, intitulée Pour retrouver la maîtrise de notre destin économique, l’urgence d’une mobilisation générale, indique que les intérêts de notre dette vont bientôt nous empêcher d’investir dans l’avenir. C’est très grave, d’autant que beaucoup d’économistes distinguent la bonne dette de la mauvaise et soutiennent qu’il ne faut surtout pas être empêché d’investir.
FVG : Il y a des dépenses héritées du passé — les intérêts de la dette — qu’il faut bien sûr honorer, sinon plus personne ne prêterait à la France. Mais il va se passer d’ici l’an prochain quelque chose de symbolique, et malheureusement de symbolique négativement : les intérêts de la dette vont dépasser le budget de l’éducation nationale. On ne peut mieux illustrer le fait qu’une dépense du passé évince la dépense pour l’avenir par excellence, qui est la formation des jeunes. Il est donc crucial de maintenir le cap sur l’innovation, la recherche et la lutte contre le changement climatique.
« On n’a toujours pas de pétrole — il est donc crucial qu’on garde des idées » estime François Villeroy de Galhau
Je reviens d’Asie, où j’ai passé la semaine dernière dans trois pays différents. Ils subissent comme nous le choc pétrolier, encore plus même. Mais ils en souffrent moins économiquement parce qu’ils continuent d’aller de l’avant. C’est très frappant en Chine ou à Singapour : ils investissent dans l’intelligence artificielle, le véhicule électrique, le véhicule autonome — un vrai dynamisme. Quand on a connu le choc pétrolier des années 70, il y avait un slogan : En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. On n’a toujours pas de pétrole — il est donc crucial qu’on garde des idées.
À l’époque, on a su développer le nucléaire et engager une transition énergétique. Nous avons toutes les ressources nécessaires : intelligence, épargne abondante des ménages, technologie, grandes entreprises françaises très actives en Asie. Il ne faut pas seulement subir le choc pétrolier.
En Chine et à Singapour, on a affaire à deux régimes autoritaires. Quand ils appuient sur le bouton, tout le monde obéit. N’est-ce pas là leur avantage ?
FVG : Je ne crois pas que cela soit lié au régime autoritaire. Il existe des dictatures qui sont des échecs retentissants sur le plan économique. J’ai cité tout à l’heure les Pays-Bas, le Danemark et la Suède — des démocraties qui réussissent pleinement sur le plan économique. Il n’y a aucune fatalité à ce que nous, Français, nous n’y arrivions pas.
Vous quittez la Banque de France ce soir, en laissant la place à Emmanuel Moulin, secrétaire général de l’Élysée sortant. Les médias le présentent comme l’homme du président. Est-ce un bon choix pour la France ?
FVG : Je ne crois pas qu’il soit l’homme du président. Il a été directeur du Trésor, il est très reconnu sur le plan international et européen. Une procédure prévue par les lois de la République a conduit à sa nomination.
Je crois qu’il a toutes les qualités professionnelles et humaines pour accomplir cette grande et belle mission. Je sais aussi qu’il aura à cœur de défendre et d’incarner l’indépendance de la Banque de France : la Banque de France ne roule pour personne, pour aucune force politique. Elle apporte au débat public une expertise indépendante, et nous tenons beaucoup à cet adjectif.
Vous pensez à votre homologue américain en disant cela ?
FVG : Mon homologue américain sortant, Jerome Powell, a incarné magnifiquement l’indépendance face à des attaques totalement injustifiées — qui, heureusement, ne se produisent pas en France ni en Europe. L’indépendance permet de meilleurs résultats, on l’a vu expérimentalement dans la lutte contre l’inflation.
Et cette indépendance, ce ne sont pas les banquiers centraux qui se la donnent à eux-mêmes : c’est la démocratie qui décide. En France, c’était le traité de Maastricht et le référendum de septembre 1992. La contrepartie, c’est que nous devons produire des résultats — et nous en avons eu dans la lutte contre l’inflation.
« La puissance économique de l’UE est sous-estimée » : pourquoi la Chine a besoin de l’Union européenne
Vous avez mentionné que vous faites partie des seniors, mais vous allez désormais vous occuper des juniors, puisque vous devenez président du conseil d’administration de la fondation des Apprentis d’Auteuil. Pourquoi avoir accepté, et qu’allez-vous y faire ?
FVG : Cette mission commence demain. J’ai accepté pour deux raisons. La première : j’ai reçu un appel du président sortant, Jean-Marc Sauvé, à l’automne dernier — un très grand serviteur public. Succéder à Jean-Marc Sauvé, c’est un honneur. La seconde raison, c’est la cause que la fondation incarne : aider les jeunes en difficulté. La fondation accueille plus de 40 000 jeunes chaque année, avec plus de 8 000 salariés. C’est la cause la plus importante qui soit pour l’avenir et pour la solidarité. Pour faire un lien avec ma mission à la Banque de France : transmettre, expliquer, rendre accessibles certaines réalités — c’est ce qui m’a animé pendant 11 ans, et c’est ce que je vais poursuivre d’une autre façon. Cela contribue aussi à l’avenir de notre pays.
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