Le général Pierre de Villiers, ancien chef d’État-Major des Armées, était l’invité de la matinale de David Abiker. Auteur du livre Pour le succès des armes de la France, aux éditions Fayard, il estime que « nous n’avons pas pris à ce stade les mesures nécessaires, notamment la fameuse économie de guerre, pour simplifier la bureaucratie et accélérer la production des équipements militaires ».
Comment réagissez-vous lorsqu’on dit que la France manque de chef aujourd’hui, et pas simplement de chef de gouvernement. Jacques Chirac disait : « un chef, ça sert à cheffer ». Ça ne « chèffe » pas beaucoup, on dirait, en France ?
PIERRE DE VILLIERS : Oui, c’est sûr qu’il y a une crise de l’autorité, un fossé qui se creuse chaque jour entre ceux qui décident et le reste de la nation, c’est très préoccupant. Cela ne concerne pas seulement la France, mais aussi l’ensemble des démocraties européennes. Nous sommes le maillon faible du monde aujourd’hui. Ce qui me préoccupe, c’est que le fort attaque le faible. C’est dans cette situation que nous nous trouvons.
On manque d’hommes pour incarner le chef ?
P.V. : Je crois qu’on manque de chefs, incontestablement. On a beaucoup de managers, on n’a pas assez de leaders.
Amélie de Montchalin, ministre des Comptes publics, a expliqué qu’en l’absence de budget, tout ce qui n’est pas essentiel est suspendu, notamment les investissements en matière de défense. Précisons qu’elle n’a pas dit que les investissements en matière de défense n’étaient pas essentiels, mais elle a dit qu’il fallait parer au plus pressé. Elle a cité le lancement du chantier du nouveau porte-avion français confirmé dimanche par Emmanuel Macron, et elle a expliqué qu’on ne peut pas signer les premières études si on n’a pas un vrai budget. Est-ce que cela vous inquiète ?
P.V. : C’est très préoccupant parce que nous sommes aujourd’hui à 50 milliards [pour le budget des Armées NDR], duquel il faut enlever l’inflation depuis 2017. Nous étions à 32 milliards en 2017 et, en deux ans, nous sommes censés avoir 14 milliards de plus, soit 6,7 milliards pour l’année prochaine. Pour le moment, ces 6,7 milliards n’existent pas puisqu’il n’y a pas de budget. Nous sommes donc sur la reconduction intégrale du budget 2025. Pendant ce temps-là, les industriels attendent les commandes et la machine est à l’arrêt.
Vous aviez démissionné en 2017 sur la question des moyens accordés à la défense. Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir été entendu ?
P.V. : J’ai été entendu, oui, bien sûr, parce qu’il y a eu une augmentation et je salue cet effort. Mais je relativise cette augmentation puisque nous avons eu 18 milliards duquel il faut enlever l’inflation. Nous avons 8 milliards de report de charge, c’est-à-dire de l’argent qui n’a pas été versé aux industriels, une forme de dette en quelque sorte. Nous avons donné beaucoup de matériel à l’Ukraine. Donc quand vous enlevez tout ça, ces 50 milliards ne sont pas réellement 50 milliards. Simultanément, nous avons un monde de plus en plus instable et on voit bien que le réarmement devrait être massif. Nous n’avons pas pris, à ce stade, les mesures qu’il faudrait prendre, notamment la fameuse économie de guerre pour simplifier la bureaucratie et les procédures administratives, et accélérer la fabrication des équipements.
Pierre de Villiers : « Je ne suis pas surpris par la nouvelle stratégie américaine »
Vous parlez d’économie de guerre. Pour l’Europe, il y a cette prise de conscience tardive à vos yeux. On voit bien que la Russie, elle, est en économie de guerre. De son côté, Donald Trump relance la construction de bâtiments et d’équipements militaires, et a de grandes ambitions. Il veut même donner son nom à certains de ses bâtiments militaires. Que vous inspire la posture américaine, qui n’est pas qu’une posture d’ailleurs ?
P.V. : Je ne suis pas surpris par la nouvelle stratégie américaine. On la sentait venir déjà en 2017. Je reviens dans le livre Pour le succès des armes de la France, sur cette réunion avec le président Trump le 13 juillet 2017. Je sentais progressivement qu’il se tournait vers le Pacifique, vers la mer de Chine, vers son adversaire potentiel, réel : la Chine. Pendant ce temps-là, notre Europe continuait à être dans une forme de somnambulisme, de myopie collective. Il y avait d’un côté, les États-puissances qui réarmaient de 5 à 10 % depuis une vingtaine d’années et de l’autre, les démocraties européennes à l’arrêt. J’ajoute le terrorisme islamiste radical qui progressait, et on le voit encore aujourd’hui, notamment en Afrique, mais pas seulement, en s’appuyant sur des mouvements organisés ou sur des individus radicalisés. Ce monde est très instable et il n’est plus régulé par les organisations internationales.
J’aimerais revenir sur ces années 2015-2017. Vous êtes chef d’état-major des armées avec François Hollande, et puis quelques semaines, quelques jours avec Emmanuel Macron. Il y a beaucoup de militaires en France, il y a beaucoup de généraux, il y a l’école de guerre, il y a des expertises stratégiques avec des think tanks inspirés par des militaires. À quand remonte la prise de conscience du décrochage américain, et est-ce que la sonnette d’alarme, l’alerte a été suffisamment sonnée par les militaires ?
P.V. : « America First », on l’a senti venir. Dès 2015 et les premiers attentats, j’ai senti venir ce décrochage. Tout ça m’a montré que le monde était en instabilité permanente, en déséquilibre, il était devenu volatile. C’est là que j’ai repensé à la phrase de François de Rose, un grand ambassadeur de France, qui dans les années 90 disait : « il faut penser l’impensable ». Les fondamentaux n’existaient plus et, dès 2015, je sentais bien ce décrochage progressif américain.
Mais entre les attentats du Bataclan et le fait que les États-Unis se sentent de moins en moins partie prenante de l’OTAN, il y a un fossé, il y a un écart.
P.V. : Oui, mais les mouvements stratégiques sont lent. Les Américains, déjà à cette époque, estimaient qu’ils payaient plus de 50 % de l’OTAN et que ce n’était pas normal, que les Européens ne faisaient pas le job. Mon homologue américain me disait qu’il fallait à tout prix accroître l’effort de défense et qu’à un moment ou un autre, il allait y avoir ce décrochage. Nous y sommes.
Pierre de Villiers : « Ce qu’il faut, c’est réarmer massivement. Seule la force fait reculer la violence »
Qu’est-ce qui peut changer la donne ? Dépenser plus ? Une défense européenne ? Qu’est-ce qui, selon vous, permet de rattraper le temps perdu ?
P.V. : Oui, j’espère qu’il ne sera pas trop tard. Ce n’est jamais bon d’avoir raison trop tôt. C’est un peu l’impression que j’ai eue. Ce qu’il faut, c’est réarmer massivement. Seule la force fait reculer la violence. Si vous voulez préserver la paix, il faut être fort. Si vis pacem, para bellum, (si tu veux la paix, prépare la guerre) c’est la devise de l’École de guerre, c’est ce que j’ai appris dans les années 90, c’est vieux comme le monde. Dans la nature, les animaux, ce sont les forts qui attaquent les faibles. Donc il faut réarmer.
Les politiques reprochent souvent aux militaires de demander des augmentations budgétaires tout le temps. Ils sont habitués à vous entendre dire qu’il y a danger. Que s’est-il passé dans la communication avec les politiques pour que ça ne marche plus ? Qu’ils ne vous écoutent pas au moment où ils devraient vous écouter ?
P.V. : Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Je cite dans le livre 1870, 1914, 1939. Trois situations radicalement différentes, mais avec un point commun : crise politique, crise économique, crise sociale, crise financière, endettement massif, incapacité de réarmer, défaite. Ce mécanisme est toujours le même et ma crainte, c’est que nous terminions le mécanisme bientôt et que nous allions à la défaite. C’est pour ça que j’ai écrit Pour le succès des armes de la France.
Vous évoquez donc les changements géopolitiques. Scénario catastrophe. Imaginons qu’en Allemagne, l’AfD, le parti d’extrême droite, accède au pouvoir. C’est un parti qui est ouvertement favorable à la Russie, qui regarde Poutine avec des yeux très indulgents. Vous imaginez qu’un jour l’Allemagne réarme non pas pour faire la guerre à la Russie comme c’est son intention aujourd’hui, ou en tout cas pour se défendre de la Russie, mais pour faire la guerre à la France ?
P.V. : Dans l’armée, on a une cellule de planification qui s’appelle le J5 et qui envisage tous les scénarios possibles, y compris les plus invraisemblables et les plus pénalisants. Aujourd’hui, il faut suivre de près la remontée en puissance militaire de l’Allemagne, avec [un avantage] : le pays a une économie solide et n’est pas endetté comme la France. Je me méfie toujours un peu des chiffres quant à leur réarmement. Mais je pense que si nous continuons comme cela, dans 10 ans, nous n’aurons plus la plus grande armée d’Europe. Ce sera l’Allemagne, qui néanmoins a un sujet : c’est sa loi fondamentale qui lui interdit de faire la guerre. Et la culture opérationnelle d’une armée, c’est important.
C’est le retour des États-puissances, des anciens empires qui cherchent à regagner leur influence perdue
Les Allemands ont changé leurs principes fondamentaux en matière d’endettement, ils pourraient changer leurs principes fondamentaux en matière militaire.
P.V. : Tout est possible.
Qui est notre ennemi aujourd’hui ?
P.V. : Il y a deux lignes de conflictualité majeure depuis 2015. La première, c’est le retour des États-puissances, pour l’essentiel des anciens empires qui cherchent à regagner leur influence perdue, qui réarment de 5 à 10 % depuis une vingtaine d’années. On peut citer la Chine, la Russie, la Turquie, l’Arabie Saoudite, l’Inde, l’Iran, tous ces grands pays qui aujourd’hui sont de plus en plus puissants. Puis simultanément, de manière distincte mais pas disjointe sur le terrain, le terrorisme islamiste radical, qui est une idéologie qui vise à éradiquer l’organisation de nos sociétés et à la remplacer par la Charia. On a subi ce phénomène notamment en 2015. On le voit périodiquement, on l’a vu en Australie récemment [avec une attaque antisémite à Bondi Beach le 14 décembre NDR], et ce n’est pas terminé. Donc nous faisons face à ces deux lignes de conflictualité. Il y a un troisième phénomène : c’est le décalage démographique entre l’Occident, singulièrement l’Europe, et l’Afrique, avec 1,3 milliard d’habitants aujourd’hui, 2,5 milliards en 2050. Inéluctablement, ils monteront vers le nord, me disait mon homologue nigérien. Au Niger, il y a un peu plus de sept enfants par femme.
Qu’avez-vous pensé de la phrase de Fabien Mandon, le chef d’état-major des armées, quand il disait, c’était il y a un mois et demi : « ce qu’il nous manque, c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est ». Il a aussi ajouté qu’il faut « savoir accepter de perdre ses enfants », ce qu’on lui a beaucoup reproché. Que vous inspire cette formule ? Il a raison ou il a tort ?
P.V. : Les mots ont donné lieu à une polémique parce que le mot « enfant » [rappelle] la mobilisation de 14-18, par exemple. En l’occurrence, ce sont des soldats professionnels qui iraient, dans le cas de figure qu’il décrivait sur l’article 5 de l’OTAN, peut-être lutter contre la Russie qui envahirait – au conditionnel – les États baltes. Là où nous avons un souci, c’est l’unité nationale. Nous sommes dans un pays très fracturé. Que se passerait-il en France si nous nous retrouvions dans une situation analogue à l’Ukraine ? Mon dernier chapitre dans le livre, c’est le réarmement des forces morales. Nous, les militaires, nous savons qu’au combat, les forces morales, c’est décisif pour ne pas reculer face au danger, face à l’hypothèse de la mort. Je crois que nous devons retrouver l’unité nationale dans l’éducation nationale, dans les familles, dans la société. Ça, c’est une vraie affaire de volonté politique.
« Accepter de perdre ses enfants » : Pour Sylvain Tesson, « le général Mandon parlait de ses hommes, des militaires »
Le service national basé sur le volontariat, c’est une bonne démarche ou c’est une goutte d’eau ?
P.V. : C’est une bonne démarche, c’est un bon début. Surtout, ça met fin au service national universel qui était une fausse bonne idée. Je l’avais dit au président avant qu’il ne l’annonce, parce que la bonne idée, c’était la cohésion nationale. La fausse bonne idée, c’était que ça s’adressait à des mineurs pendant quelques semaines. C’était les gentilles colonies de vacances. On en a marre de ce genre de dispositif qui ne produit pas d’effet en termes de cohésion nationale et qui coûte cher. Le service militaire tel qu’il a été annoncé, c’est un bon début.
Un dernier mot, Pierre de Villiers. À un moment donné, vous étiez l’idole de certains Gilets jaunes qui souhaitaient vous porter au pouvoir. Est-ce que la politique, c’est quelque chose qui vous intéresse, qui ne vous intéresse plus du tout, qui vous a effleuré ?
P.V. : Ma démarche dans mon livre est politico-militaire, parce qu’on ne peut pas séparer les affaires militaires de la stratégie générale politique. Mais mon but, au travers de ce livre, c’est de mettre sur la table le sujet de la défense pour que nos dirigeants actuels, et surtout nos dirigeants futurs, parce que nous avons des échéances électorales majeures à venir, prennent en compte la gravité de la situation par rapport à nos moyens réels, la gravité d’une guerre potentielle par rapport à cette belle armée que nous avons, mais qui n’est capable que de faire des opérations de guerre.
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