Après le Venezuela, les regards se tournent désormais vers le Groenland, également menacé par Donald Trump. Le président américain dit étudier « activement » un achat de l’île. Un geste qui ne surprend pas Franz-Olivier Giesbert, présent ce jeudi dans l’émission Esprits Libres. L’éditorialiste et écrivain revient également sur les manifestations d’ampleur qui agitent l’Iran.
Une révolution serait en cours en Iran, avec des manifestations partout dans le pays. Est-ce que cette fois, tout de même, c’est la bonne séquence de contestation qui pourrait déboucher sur l’effondrement de ce régime ?
FRANZ-OLIVIER GIESBERT : Ça ressemble beaucoup à ce qui s’était passé en Égypte en 2013, quand le peuple égyptien s’était soulevé comme un seul homme, partout, jusque dans les villages. C’était contre le président Mohamed Morsi, élu depuis peu, qui avait fait de la place aux Frères Musulmans, à tous les niveaux de l’État. Avec les mollahs, c’est une autre histoire parce qu’ils sont au pouvoir depuis 55 ans. Ils ont quadrillé le pays, détourné ses richesses, ils s’en sont mis plein les poches. On croyait qu’ils tenaient tout, mais on voit bien que leur pouvoir est extrêmement fragile. Ce n’est pas la première révolte qu’il y a en Iran, mais c’est vrai que ça n’avait pas pris cette ampleur. Il y a beaucoup d’opposants iraniens, ceux qui sont partis en tout cas, qui pensent que cette fois-ci, c’est la bonne.
Il y a des tendances au sein du pouvoir iranien. C’est peut-être aussi pour ça qu’il est difficile à renverser, parce qu’entre les partisans du président de la République qui disent « Attention, il ne faut pas tirer sur la foule », qui est considéré comme un modéré, et le leader religieux Khamenei, ce n’est pas du tout la même musique.
F.-O.G. : Oui, mais c’est quand même Khamenei qui tient le système iranien. C’est le gardien de la Révolution qui est le patron et qui s’enrichit. Il n’aura pas de problème pour se refaire s’il quitte l’Iran. Il peut se retrouver dans un beau paradis fiscal et aura de quoi tenir pendant quelques générations.
Vous dites qu’il y a une faible mobilisation des intellectuels et des grandes consciences en faveur d’une éventuelle nouvelle révolution iranienne, d’une vraie révolution démocratique ?
F.-O.G. : Oui, c’est un phénomène absolument fascinant. Le journal Le Monde a mis un temps fou pour se réveiller, pour constater qu’il y avait un problème. Ce n’est pas un ratage journalistique, ça relève plutôt du lapsus freudien. On est frappé par l’inversion des valeurs de cette gauche radicale et de l’intelligentsia qui ne trouve rien à redire sur l’emprisonnement de Boualem Sansal et de Christophe Guèze par le pouvoir algérien, mais qui s’indigne, à l’instar de Mélenchon, au nom du droit international, de la capture du « président Maduro ». Président de quoi ? Apparemment, [le fondateur de LFI] ne sait pas que Maduro a perdu l’élection présidentielle de 2024 et décidé de rester au pouvoir. C’est quelqu’un qui est responsable de la mort d’au moins 10 000 personnes. Dans les prochaines semaines, quand on va aller dans les écuries d’Augias, on verra ce qu’était vraiment le système du pouvoir au Venezuela.
Franz-Olivier Giesbert : « il ne faut jamais mettre les communistes au pouvoir, parce que si vous leur donnez le Sahara, ils sont obligés d’acheter du sable »
Est-ce que vous croyez que ce qui émeut les Américains, c’est le déficit démocratique qui sévit au Venezuela, ou c’est la sous-exploitation des ressources pétrolières ? Parce que c’est une catastrophe. Ils sont passés de 3 millions de barils il y a 20 ans à 135 000 barils aujourd’hui par jour.
F.-O.G. : C’est la preuve qu’il ne faut jamais mettre les communistes au pouvoir, parce que si vous leur donnez le Sahara, ils sont obligés d’acheter du sable. C’est un système totalement corrompu. La personne la plus riche au Venezuela – officiellement – c’est Maria Gabriela Chávez, c’est-à-dire la fille de Chávez qui était le fondateur de ce pouvoir lamentable qui a ruiné le Venezuela. 8 millions de Vénézuéliens, c’est-à-dire un quart environ de la population, ont quitté le pays, chassés ou apeurés. L’insécurité, la violence, la torture, les escadrons de la mort : ils ont fui tout ça.
Est-ce qu’on va trouver de la drogue ? Est-ce qu’on va trouver les preuves selon lesquelles Nicolas Maduro chapeautait ou en tout cas ne faisait rien contre le trafic de drogue de son pays vers les États-Unis ? Parce que la première accusation de Donald Trump, outre le déficit démocratique, c’était surtout une plateforme de circulation de la drogue.
F.-O.G. : Il faut toujours se méfier de ce que dit Donald Trump. Il y a, en général, un mensonge sur deux. Mais là, si on regarde bien l’historique, cette affaire de narco-terrorisme a été lancée aux États-Unis le 26 mars 2020, c’est-à-dire à la fin du premier mandat de Donald Trump. Ça a continué sous Biden. Pour une fois, apparemment, ils étaient d’accord tous les deux.. Je pense qu’effectivement, il y a de fortes suspicions. Il y a quand même pas mal d’éléments et je ne pense pas que le pouvoir trumpiste se serait lancé dans cette affaire sans « biscuits ».
Parlons du Groenland, acheté ou annexé militairement par les Etats-Unis : Donald Trump a envisagé toutes les hypothèses. Il y a mille façons de s’approprier le Groenland quand on est une grande puissance très riche et qu’on a un territoire autonome, certes danois, mais à la forte autonomie.
F.-O.G. : Il y a quand même un problème pour Donald Trump, c’est qu’il est à son deuxième mandat et qu’il n’a plus que 3 ans pour le faire. C’est forcément une opération longue. Comme beaucoup de confrères, j’ai eu du mal à prendre au sérieux cette affaire d’annexion du Groenland aux États-Unis. Mais c’est sûr qu’il y a une raison objective, un mobile : le Groenland, c’est une surface immense recouverte de glace, mais dessous, il y a tous ces trésors. Les Terres rares utilisées pour l’armement, pour les batteries, mais aussi de l’or, du fer, du zinc, du nickel. C’est un mobile fort.
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Il y a aussi le fait que c’est une zone stratégique située en Amérique du Nord. Trump le rappelle : le Groenland n’est pas sur le continent européen comme on le croit souvent ici. Mais est-ce que ça peut marcher ? C’est une colonie du Danemark de 1721 à aujourd’hui, mais il a acquis son autonomie en 1979 et il se dirige en ce moment, lentement mais sûrement, vers l’indépendance. Il a déjà son propre drapeau, une langue officielle et pour survivre, il a besoin d’argent pour se développer.
Le Danemark ne donne pas beaucoup : l’équivalent de 500 millions d’euros par an. Il n’y a pas beaucoup d’habitants, ils sont 56 000 à peu près. C’est là que Trump propose plus d’argent au nom du vieux principe : tout s’achète. Et c’est vrai aussi que les États-Unis ont déjà acheté la Louisiane, le Texas, la Californie, l’Utah, le Nevada, l’Arizona, l’Alaska. Donc effectivement, pourquoi pas le Groenland ?
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Cet article Franz-Olivier Giesbert : « Les États-Unis ont déjà acheté la Louisiane, le Texas, ou encore l’Alaska. Donc pourquoi pas le Groenland ? » est apparu en premier sur Radio Classique.