Après l’annonce du protocole d’accord le lundi 15 juin entre les Etats-Unis et l’Iran, les deux pays ont 60 jours pour réfléchir sur ses modalités. Menace nucléaire, détroit d’Ormuz, exécutions de la population iranienne : les enjeux sont nombreux, et doivent tous être pris en compte affirme Maneli Mirkhan, spécialiste des relations internationales franco-iraniennes et fondatrice de DORNA (organisation non partisane pour une transition démocratique en Iran). Invitée de la matinale de Radio Classique ce mercredi, elle insiste sur le fait que la République Islamique doit faire des concessions si elle ne souhaite pas tomber sous l’effet des soulèvements populaires.
Il y a deux mois, vous disiez que la stratégie israélo-américaine contre l’Iran était la bonne. Est-ce que vous le diriez aujourd’hui au vu des résultats de ce conflit ?
MANELI MIRKHAN : La situation est complexe. Il y a eu toute une phase de déstabilisation du régime. Le régime n’est pas renforcé, comme on peut le présenter. Il est sous une pression économique énorme.
L’ancien guide suprême n’est pas encore enterré et le nouveau n’est toujours pas visible, donc la structure du régime est mise à mal. En revanche, ce qu’on voit aujourd’hui, c’est qu’il est de fait dans une posture de négociation, et donc gagne une légitimité du point de vue international. Tout va dépendre de l’évolution de ce rapport de force.
La guerre chaude s’arrête et je pense qu’on ne peut que s’en réjouir. Une guerre n’est jamais là pour rester là éternellement.
Maneli Mirkhan : « le fait d’avoir survécu est en soi une victoire pour le régime iranien. »
En revanche, cette guerre froide que le régime iranien mène partout dans le monde : que ce soit sur le terrorisme d’État, le programme nucléaire, le programme balistique, la pression économique qu’on subit tous les jours. On sait aujourd’hui [que les mollahs] peuvent annoncer une libre circulation sur le détroit d’Ormuz, mais ils n’ont jamais dit qu’ils allaient enlever leur domination, ce qu’ils appellent « leur gestion » du détroit d’Ormuz.
Certains disent que cette guerre a affaibli l’Iran. Est-ce que vous partagez ce constat ou, au contraire, le pays et ses autorités vont faire preuve d’une résilience telle qu’on va sans doute revenir à une situation presque pire qu’il y a trois mois ?
M.M. : Le régime n’a pas perdu, et le fait d’avoir survécu est en soi une victoire pour ce régime, mais il est affaibli. La seule chose qui préoccupe [les dirigeants iraniens] aujourd’hui, c’est l’aspect économique. Ils savent que s’ils n’arrivent pas à débloquer les avoirs gelés, à lever les sanctions, à reconstruire le pays, il y a un risque de soulèvement.
Même s’ils ont arrêté l’hémorragie externe — la guerre chaude — l’hémorragie interne à l’intérieur de l’Iran reste valable. Et ça peut les tuer in fine. Le régime n’a pas d’autre choix que de changer sa doctrine.
« L’Iran doit faire des concessions » estime Maneli Mirkhan
Je vais vous donner un exemple. Aujourd’hui, ils cherchent à normaliser leurs relations avec les Américains. Il n’est pas envisageable pour ce régime de normaliser ses relations avec les Américains s’ils ne reconnaissent pas l’État d’Israël. Et ça, c’est un changement majeur qui se poserait au Moyen-Orient. Donc je ne dis pas que le changement est là, mais il faut maintenir la pression sur ce régime, jusqu’à ce qu’il cède sur les choses qui sont les plus importantes.
Compte tenu de l’état dégradé des relations d’Israël avec les États-Unis, vous n’imaginez pas que les relations se normalisent entre Washington et Téhéran, en dépit d’Israël ?
M.M. : Je pense qu’à long terme, s’ils font ça, c’est une erreur stratégique monumentale pour les Américains dans la région. Aujourd’hui, ils ont perdu la confiance qu’avaient les États du Golfe Persique en la protection américaine. Pendant longtemps, ceux-ci pensaient que le fait d’accueillir des bases américaines les protégeraient. Aujourd’hui, ils savent que c’est un facteur de risque. On voit qu’ils cherchent à diversifier leurs accords de défense.
De la même manière, Israël cherche à se rendre indépendant de la protection américaine. Donc, s’ils vont jusqu’à la rupture de l’amitié avec Israël, avec les pays du Golfe Persique, pour gagner l’amitié de l’Iran, [ce serait] quand même une erreur monumentale.
Si vous deviez attirer l’attention de ceux qui vont négocier les modalités et le contenu de ce protocole de paix dans les deux mois qui viennent, sur quels points de vigilance insisteriez-vous ?
M.M. : Il y a deux points qui sont très importants pour nous et un point qui est très important pour l’humanité et ce monde. Les deux points importants pour nous, c’est d’une part le programme nucléaire — qui est vraiment important par ses aspects géopolitiques, géostratégiques, mais aussi avec la doctrine de non-prolifération nucléaire dans le monde. Si on ne traite pas le dossier iranien, d’autres pays chercheront à se doter de l’arme atomique et le monde ne peut pas se permettre cela.
On compte 736 exécutions en 2026 en Iran
La deuxième chose, pour nous, Européens, c’est le programme balistique et les proxys régionaux, parce que ça nous impacte directement. On a une proximité géographique vis-à-vis de l’Iran, et la République islamique a démontré qu’elle n’hésiterait pas à tirer vers l’Europe. Cette guerre a été une révélation de ce qui est sous-jacent, pas une provocation.
Le troisième aspect que j’évoquais est la population iranienne. Il y a eu 746 exécutions en 2026, dont 54 en ce mois de juin pendant les négociations. La pression de répression est énorme. Et c’est important pour nous parce qu’il faut se méfier de toute vague d’immigration qui viendrait justement parce que le régime n’aurait pas changé de comportement vis-à-vis de sa population.
Qui exécute-t-on en Iran aujourd’hui ?
M.M. : Les opposants politiques et [certaines] ethnies — sous différentes formes. Mais surtout, après cette guerre, qualifier une personne d’ennemie ou d’alliée d’ennemi est devenu tellement facile ! Il suffit d’un simple coup de fil à sa famille à l’étranger pour être qualifié de collaboration avec l’ennemi.
Dans une guerre qui a sans doute désorganisé les systèmes iraniens d’information, d’espionnage et de contrôle de la population, comment est-il possible que, justement, la population soit encore sous le joug des autorités ?
M.M. : Après les vagues successives de soulèvements, on pensait qu’une aide par les airs arriverait à soutenir le soulèvement populaire, ce qui n’a pas été le cas. Evidemment, on s’est rendu compte que la population sous les bombes n’osait pas sortir, même si elle voyait que les attaques étaient relativement maîtrisées.
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Est-ce que vous pensez que l’Iran va faire des concessions dans les deux mois qui viennent ? Côté américain, on parle de la levée de certaines sanctions, peut-être même le rapatriement de certains avoirs que les autorités iraniennes possèdent à l’étranger.
M.M. : L’Iran doit faire des concessions. La République islamique, pour l’instant, dans le protocole d’accord, n’en a fait aucune. Le seul point qui est du côté des Iraniens, c’est la réouverture du détroit d’Ormuz, [qui serait] sous leur gestion, ce qui n’est pas précisé dans le protocole d’accord.
En revanche, il ne faut absolument pas oublier que la contrepartie de ces levées de sanctions, de ces dégels d’avoirs, et cetera, doit être actée dans ces 60 jours et on doit s’y tenir. Le programme nucléaire en premier. Le programme balistique, qui a été évoqué par le président Macron à juste titre, ne figure pas dans le protocole de l’accord, mais il ne faut pas l’oublier. Et puis, la République islamique doit faire des concessions sur les 60 prochains jours, sinon on revient à un État qui est encore pire qu’avant la guerre.
En votre âme et conscience, vous y croyez, à cette paix ?
M.M. : À la paix avec la République islamique, non. Si on force la main de la République islamique à évoluer, il y a une chance qu’on puisse faire la paix avec l’Iran.
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