Vienne, avant 1914, se croyait à l’abri de l’Histoire. C’était l’empire un peu routinier, mais tellement rassurant, de François-Joseph. Il y avait une confiance peut-être un peu naïve dans la solidité de ce monde impérial, mais qui reposait sur la conviction que tout était non seulement administré, mais bien administré. L’Affaire Redl s’est chargée de rappeler que cette certitude n’était qu’une illusion.
À Vienne, on croit à l’État comme une force morale, presque autant que politique. Les peuples ne prêtent pas attention aux rivalités qui se développent entre les grandes puissances au même moment. Il faut dire que l’Autriche n’est pas une puissance tranquille. Elle a été chassée d’Italie en 1859 par les Français, chassée d’Allemagne en 1866 après la défaite de Sadowa. Cette monarchie des Habsbourg s’est repliée vers le Danube et les Balkans pour essayer de préserver un certain rang. En 1908, il y a eu l’annexion unilatérale de la province ottomane instable de Bosnie, peuplée de Serbes orthodoxes et de Slaves musulmans – autant dire que c’était la dernière des choses à faire. C’était la Pomme de discorde avec la Serbie et avec le monde slave en général, c’est-à-dire avec Moscou et Saint-Pétersbourg.
À Vienne, ces secousses ont été perçues comme des affaires périphériques qui ne méritaient pas autre chose que leur place dans les journaux, ces gazettes qu’on lit dans les cafés viennois. Cette illusion de stabilité, c’est ce qu’il faut avoir à l’esprit si l’on veut comprendre ce qui va suivre. Car c’est au cœur de cet empire qui a l’air totalement fermé, tranquille et à l’abri de l’Histoire, c’est dans cette Vienne persuadée que la raison a définitivement domestiqué le chaos, que va éclater une des plus stupéfiantes affaires du début du XXe siècle. Stefan Zweig l’assure : « Je dois dire pour être sincère, que je ne croyais pas à la guerre dans ce temps-là, mais deux fois, tout éveillé, j’ai rêvé d’elle et j’ai tressailli avec effroi. La première fois, ce fut lors de l’affaire Redl. »
La paranoïa de l’espionnage au cœur de l’empire austro-hongrois
Il y a une impression intime de sécurité dans cet empire austro-hongrois, mais derrière le rideau, dans les couloirs de l’administration militaire notamment – et vous savez à quel point l’armée occupe une place absolument essentielle au sommet de la société autrichienne –, les tensions existent. Il y a une véritable paranoïa de l’espionnage. Il n’y a pas qu’en Autriche qu’on voit cela, on en voit aussi à Berlin, et à Londres. Et rappelez-vous de l’affaire Dreyfus, et tout ce qui s’est passé avec l’état-major à Paris. Bref, toutes les chancelleries sont sur les dents et tous les états-majors cèdent à l’époque à une forme de paranoïa dans cette Europe qui est en train de s’armer, qui est en train de s’espionner tous azimuts.
L’armée voit des traîtres partout. Le K.u.k. Evidenzbüro, le service de renseignement de la monarchie austro-hongroise, est au cœur de ce dispositif. Il a été créé au milieu du XIXe siècle avec pour mission de collecter les informations militaires sur les puissances étrangères, mais aussi de faire du contre-espionnage, de déceler dans l’intérieur même de l’Empire un certain nombre de cas dangereux.
L’ascension d’Alfred Redl, réputé pour ses capacités intellectuelles
C’est dans cet univers obsédé par la trahison, dans ce monde électrique que va s’imposer un officier exemplaire : Alfred Redl. Redl était né à Lviv en Galicie, le 14 mars 1864, à l’orient de l’Empire austro-hongrois. Il a grandi dans une famille modeste, avec un père employé de chemin de fer. On est bien loin de l’aristocratie militaire de l’armée impériale. Alfred Redl n’en est pas moins brillant et il va être – c’est toute la méritocratie de cet empire pourtant finissant – repéré pour ses capacités intellectuelles, ce qui lui permet, lui le roturier, d’intégrer la prestigieuse académie militaire de Vienne dont il est diplômé en 1882. Il sera officier en 1887.
Alfred Redl en 1907/Wikimedia commons
En 1889, ses supérieurs l’envoient en Russie comme observateur militaire de cette armée du tsar Alexandre III qui est en train de devenir extrêmement puissante. Là-bas, Alfred Redl parvient à se faire des relations, il se lie même d’amitié avec un certain nombre de Russes. De retour à Vienne, sa carrière prend un coup d’accélérateur. Cette expérience russe va lui ouvrir les portes du département russe du renseignement austro-hongrois en 1900. Plus tard, il prendra la tête du contre-espionnage de l’Empire. C’est en 1907 que Redl est à la tête du contre-espionnage : la consécration de tous les efforts acharnés qu’il a pu consentir depuis sa prime jeunesse.
Redl est l’homme de confiance du prince héritier François-Ferdinand
Très en avance sur son temps, adepte des méthodes modernes, Redl va centraliser les informations, utiliser un certain nombre d’outils techniques nouveaux, créer des fichiers, utiliser les photos et les empreintes digitales. Et surtout, il obtient des résultats puisqu’il va parvenir à débusquer des agents qui espionnaient Vienne pour le compte de Saint-Pétersbourg. Sa réputation devient immense. Redl est l’homme de confiance de celui qui s’impose dans l’ombre de François-Joseph : le prince héritier, l’archiduc François-Ferdinand.
En 1912, voilà Redl nommé chef de l’état-major du 8e corps d’armée à Prague. Il quitte le contre-espionnage, en tout cas officiellement, pour être remplacé par un homme qu’il a lui-même formé et forgé : Maximilian Ronge. À Prague, il s’installe dans une grande villa. Ces hauts fonctionnaires de l’Empire austro-hongrois mènent grand train : voitures, chevaux de course, plusieurs demeures. Rien n’a l’air de pouvoir arrêter l’ascension de cet officier dont on connaît maintenant le nom au sein même de la famille impériale.
Personne ne se doute que cet homme qui est au sommet de la confiance du système est déjà, à ce moment-là, au cœur d’une des plus grandes trahisons de l’histoire de la monarchie austro-hongroise, celle qui va avoir sur les destinées de l’Empire les conséquences les plus importantes et les plus funestes.
La crise des Balkans
Il faut aller chercher le grain de sable dans les Balkans. La tension déjà latente entre Russie et Autriche – cela n’avait guère cessé depuis la guerre de Crimée – atteint un seuil qu’on doit pouvoir qualifier de critique. L’entrée en guerre a l’air d’être inéluctable. C’est une question de temps. Des deux côtés, on commence à mobiliser. C’est très passionnant et terrible à la fois de voir ces grands empires du centre de l’Europe qui sont en train de s’armer les uns contre les autres – en l’occurrence, Russie contre Autriche –, sous le regard extrêmement précis de Berlin.
L’état-major autrichien n’a pas attendu 1912 pour se préparer avec des plans d’attaque, notamment un plan d’attaque de la Serbie, le principal adversaire. L’Autriche a pu compter dans cette affaire sur un très grand agent de renseignement qui lui a fourni des renseignements sur la taille de l’armée russe, les différents régiments, les positions des différentes divisions. L’homme en question est bien sûr Alfred Redl.
Or, il apparaît assez rapidement qu’un certain nombre de plans ont été éventés. Il y a eu des coïncidences étranges, des erreurs. Un certain nombre d’agents autrichiens envoyés en Russie se sont trouvés démasqués. On se demande : comment les Russes peuvent-ils être au courant immédiatement de tous nos plans et de toutes nos tentatives pour connaître leur propre dispositif ? Assez vite, on est obligé de se rendre à l’évidence : il y a probablement un espion au cœur de la machine et, en l’occurrence, un espion de très haut niveau.
Le piège se referme sur Redl
À partir de la fin de l’année 1912, le contre-espionnage autrichien commence à se surveiller lui-même. Vous imaginez l’ambiance. Les communications sont contrôlées discrètement, un certain nombre d’agents sont détachés pour surveiller le courrier. En 1913, on a une piste : des lettres anonymes envoyées depuis l’étranger qui contiennent d’importantes sommes d’argent arrivent dans une boîte postale de Vienne sans que personne ne les récupère. La police décide alors de passer à l’action et de tendre un piège au mystérieux destinataire.
À la poste de Vienne, les agents du contre-espionnage surveillent la boîte aux lettres. Le 24 mai 1913, un homme se présente pour récupérer les lettres. L’employée de faction prévient la police. Celle-ci arrive, mais c’est trop tard. L’individu a déjà attrapé un fiacre et s’est éloigné. Il se trouve – incroyable mais vrai – qu’un arroseur a noté le numéro d’un fiacre qui vient de partir. En un quart d’heure, tous les postes de police sont mis en alerte. Le fiacre va finalement être retrouvé. On demande au cocher le signalement de l’individu qu’il transportait et on apprend que celui-ci s’est fait conduire dans un des célèbres cafés de Vienne : le Kaiserhof.
Par chance, les agents retrouvent dans la voiture le couteau de poche dont l’inconnu s’était servi pour ouvrir l’enveloppe et qu’il avait oublié là. La police se rend donc au café Kaiserhof, certaine de mettre la main sur l’homme en question. Mais il n’y a personne. On interroge les serveurs. « Ah oui, on a vu quelqu’un arriver, effectivement. Oui, c’est quelqu’un de très bien, un de nos très vieux habitués. Son nom ? C’est le colonel Redl ! »
La chute de Redl
Le colonel Alfred Redl, l’homme de confiance du prince héritier, de l’archiduc François-Ferdinand, se trouverait être l’espion recherché. On appelle de tous les côtés, l’état-major est prévenu, le Palais impérial aussi. Pendant ce temps, la police attend des ordres. Redl s’apprête de son côté à quitter l’hôtel qu’il avait rejoint. À ce moment-là, un des agents s’approche de lui et lui tend poliment le couteau : « Monsieur le Colonel n’aurait-il pas oublié ce couteau dans un fiacre ? »
Redl comprend. Il devient livide, il regarde autour de lui, il aperçoit des visages qui lui sont connus, puisque ce sont ceux des agents de la police secrète que lui-même en son temps avait formés. Il sait qu’il est perdu. Deux officiers vont étroitement l’encadrer, on le raccompagne à sa chambre. Devant lui, on pose un revolver et on sort. Les hommes vont patrouiller devant la chambre jusqu’à deux heures du matin. D’un seul coup, on entend cette détonation qui vient résonner dans tous les couloirs de l’hôtel. Le coup est parti. Alfred Redl est mort.
L’ampleur de la trahison
Les jours suivants, la police fouille la maison de Prague et se rend compte de l’ampleur des dégâts, réalisant la durée invraisemblable de cette trahison. Entre 1905 et 1913, ce personnage tout à fait irréprochable auquel on aurait donné le bon Dieu sans confession a touché des sommes considérables pour prix de sa trahison. Plus tard, on apprendra qu’à l’insu de tous, lui qui était attiré par les hommes avait probablement été la proie de maîtres chanteurs qui l’avaient obligé à recueillir des fonds de plus en plus importants.
Un an plus tard, quand va éclater la Première Guerre mondiale, les trahisons de Redl vont prendre un tour concret. L’Autriche-Hongrie, dès l’été, en tout cas dès l’automne 1914, va essuyer une série de défaites humiliantes alors que c’était une armée extraordinairement nombreuse, précise et entraînée, qui croyait à une victoire rapide. Mais à trois reprises, les armées austro-hongroises vont tenter d’envahir la Serbie et à trois reprises, elles vont être repoussées. Face à la Russie, l’ennemi savait, il savait trop bien. Et surtout, l’Autriche pensait savoir, pensait connaître les positions ennemies, les divisions, le nombre. Autant d’informations qui se révèlent entièrement fausses parce que ces informations avaient été non seulement collectées, mais synthétisées par Alfred Redl.
De là à dire que Redl est à l’origine du basculement initial de la Première Guerre mondiale pour avoir livré les secrets militaires de l’empire aux Russes et empêché les Autrichiens d’en acquérir, en dénonçant ses propres agents, c’est peut-être un peu excessif. Mais ce qui est sûr, c’est que les trahisons de Redl ont fait se dérober le sol sous les pas de l’Autriche-Hongrie. On peut dire que le miroir dans lequel Vienne se regardait a été brisé.
Retrouvez Le meilleur des Grands Dossiers de l’Histoire
Explorez les mystères et trésors insoupçonnés de la cathédrale de Strasbourg, du grès rose à l’horloge astronomique
William Shakespeare, le mystère de sa retraite précoce : pourquoi le dramaturge a-t-il brutalement arrêté d’écrire des pièces de théâtre ?
Jean de La Fontaine : Découvrez l’histoire surprenante du poète libertin qui se cache derrière « Le Corbeau et le renard »
La disparition mystérieuse de De Gaulle en plein mai 68 : les coulisses du voyage secret du général vers une destination improbable
Cet article L’affaire Redl de 1913, un agent double au service de la Russie : la stupéfiante trahison qui a fragilisé l’empire austro-hongrois est apparu en premier sur Radio Classique.