
Sign up to save your podcasts
Or


Camille Ruiz observe au quotidien son chien Ziggy, un grand golden retriever aux « longs poils couleur plage », dans ce livre qui avance par fragments, mêlant souvenirs, lectures et scènes de promenade. À travers cette relation singulière, l'autrice interroge également les mécanismes de domination qui traversent nos sociétés, du corps féminin au corps animal. Une réflexion sensible et brillante sur l'attention, l'attachement, pour « rendre étrange ce qui est familier, familier ce qui est étrange. » Un livre « dessinant une carte de rencontres, d'anecdotes, de lieux se mettant à jour, creusant le sens du verbe tenir : dans le monde, se tenir, tenir au monde, montrer comme nous y tenons - autant que possible à l'écoute. »
Un chien arrive, Camille Ruiz, Éditions Corti, 2026.
Les chiens vivent tout près de nous, mais en marge du monde des mots, et c'est quelque chose qu'ils ont en commun avec les très jeunes enfants. D'ailleurs, le langage que nous employons pour nous adresser aux bébés ressemble beaucoup à celui que nous destinons aux chiens, et aux animaux domestiques en général. Il semblerait que, dans toutes les sociétés, et à toutes les époques, nous ayons modulé nos voix pour leur faire chanter la langue imaginaire des nourrissons et des bêtes, comme si leurs mondes étaient voisins, et qu'il fallait emprunter un même itinéraire et un même véhicule pour leur rendre visite. Comme l'observe Charles Stépanoff dans Attachements, nous adoptons un ton plus aigu, nos intonations se font chantantes, nos phrases sont simplifiées et se terminent souvent sur le mode interrogatif, et nous avons tendance à « remplir les blancs » en simulant la réponse du nourrisson ou de l'animal. Ainsi, nous les exposons à la même musique compensatoire, qui prépare l'acquisition du langage ou affirme le lien existant malgré tout, comme si nous devions le révéler à l'intérieur même de leur silence, sous-titrant et rejouant pour nous- mêmes la langue muette que nous croyons entendre dans leurs voix.
Deux rêves
1. Je promène Ulysse, qui est mort il y a quatre ans, et Ziggy, je les promène dans la mer, mais comme ils sont tous deux très gros et un peu dangereux, chacun à leur manière, j'en prends un sous chaque bras et je nage comme ça, avec mes deux chiens comme des bouées. Je dois faire très attention car dans la mer il y a plein d'enfants, et les chiens ont quand même de grosses pattes. Dans la foule des baigneurs je croise une des éditrices de mon recueil de poésie, elle flotte dans l'eau et tient un nourrisson dans ses bras, elle a l'air impressionnée que je nage avec deux chiens si grands, je lui dis oh ça ne doit pas être aussi difficile que de s'occuper d'un bébé.
Zones intermédiaires
Quand les personnages du Stalker d'Andrei Tarkovski arrivent dans la Zone, il y règne un grand silence, jusqu'à ce que retentissent au loin des aboiements de chiens, ou hurlements de loups, interrompant les conversations humaines. Le plan suivant s'ouvre au ras du sol : on entend les pas lents du Stalker resté hors champ, la caméra se redresse lentement vers un arbre couvert de toiles d'araignées. Puis le Stalker s'agenouille parmi les fleurs et les herbes hautes, dans un geste qui semble être de soulagement et de recueillement. Nous sentons qu'il est quelque part de connu, sans parvenir à déterminer si cette familiarité est un attachement choisi, ou une contrainte. La Zone est un lieu séparé du monde, sous surveillance militaire, dont l'entrée est interdite. On dit qu'au milieu se trouverait une « Chambre » » qui permettrait d'exaucer le désir le plus cher de ses visiteurs. À l'intérieur de la Zone, la réalité est suspendue. Elle obéit à des lois propres, que personne ne semble comprendre tout à fait, mais que certains ont appris à apprivoiser : les Stalkers sont des guides vivant un pied dans le monde réel et un pied dans la Zone.
Ziggy écoute la radio
Pendant longtemps, je suis perdue face à Ziggy. Je comprends mal ses besoins, ses demandes, et lui ne comprend pas la manière dont j'essaye de répondre à ce que je ne comprends pas. Il me suit partout, me mordille les mains, essaye de capturer mon attention. Je lui demande mais qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a ? Puisqu'il m'observe en silence, l'espace s'ouvre pour que je le comble, et je commence à commenter tout ce qu'il fait et tout ce que je fais, lui disant qu'on va bientôt sortir, que je sais qu'il a faim, qu'il mangera plus tard, qu'il est un bon chien, que le temps est chaud, que je dois travailler, qu'il ne faut rien manger par terre, que je l'aime, qu'il est le plus beau. Une éducatrice canine m'avait fait la remarque : il faudrait que j'arrête de parler autant à mon chien. Si je veux vraiment m'adresser à lui, il est primordial de condenser mon usage de la parole en mots choisis, que j'aurais fait en sorte de lui apprendre. Sinon, ma voix se noie dans les bruits extérieurs, elle devient pour lui « comme la radio ». Ce bourdonnement l'empêche de m'écouter vraiment, de prêter attention à ce que je vais lui demander, lorsque je lui demande quelque chose. Il faudrait tendre vers son silence, faire preuve de cohérence : dans nos interpellations, mais aussi dans nos gestes muets, nos postures. Nos communications humaines sont telle- ment tournées vers le mot, vers la capacité à dire, que nous oublions souvent que tout parle : nos attitudes, nos regards, même nos odeurs. Les chiens nous lisent en continu, nous devinent et nous doublent. C'est une autre forme d'astuce, une habileté plus géniale encore que celle de savoir former des sons qui sont des mots. Lire le fantôme du geste avant le geste, la parole avant la parole.
Un chien arrive, Camille Ruiz, Éditions Corti, 2026.
Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les différents points d'accès ci-dessous :
RSS | Apple Podcast | Youtube | Deezer | Spotify
By Pierre MénardCamille Ruiz observe au quotidien son chien Ziggy, un grand golden retriever aux « longs poils couleur plage », dans ce livre qui avance par fragments, mêlant souvenirs, lectures et scènes de promenade. À travers cette relation singulière, l'autrice interroge également les mécanismes de domination qui traversent nos sociétés, du corps féminin au corps animal. Une réflexion sensible et brillante sur l'attention, l'attachement, pour « rendre étrange ce qui est familier, familier ce qui est étrange. » Un livre « dessinant une carte de rencontres, d'anecdotes, de lieux se mettant à jour, creusant le sens du verbe tenir : dans le monde, se tenir, tenir au monde, montrer comme nous y tenons - autant que possible à l'écoute. »
Un chien arrive, Camille Ruiz, Éditions Corti, 2026.
Les chiens vivent tout près de nous, mais en marge du monde des mots, et c'est quelque chose qu'ils ont en commun avec les très jeunes enfants. D'ailleurs, le langage que nous employons pour nous adresser aux bébés ressemble beaucoup à celui que nous destinons aux chiens, et aux animaux domestiques en général. Il semblerait que, dans toutes les sociétés, et à toutes les époques, nous ayons modulé nos voix pour leur faire chanter la langue imaginaire des nourrissons et des bêtes, comme si leurs mondes étaient voisins, et qu'il fallait emprunter un même itinéraire et un même véhicule pour leur rendre visite. Comme l'observe Charles Stépanoff dans Attachements, nous adoptons un ton plus aigu, nos intonations se font chantantes, nos phrases sont simplifiées et se terminent souvent sur le mode interrogatif, et nous avons tendance à « remplir les blancs » en simulant la réponse du nourrisson ou de l'animal. Ainsi, nous les exposons à la même musique compensatoire, qui prépare l'acquisition du langage ou affirme le lien existant malgré tout, comme si nous devions le révéler à l'intérieur même de leur silence, sous-titrant et rejouant pour nous- mêmes la langue muette que nous croyons entendre dans leurs voix.
Deux rêves
1. Je promène Ulysse, qui est mort il y a quatre ans, et Ziggy, je les promène dans la mer, mais comme ils sont tous deux très gros et un peu dangereux, chacun à leur manière, j'en prends un sous chaque bras et je nage comme ça, avec mes deux chiens comme des bouées. Je dois faire très attention car dans la mer il y a plein d'enfants, et les chiens ont quand même de grosses pattes. Dans la foule des baigneurs je croise une des éditrices de mon recueil de poésie, elle flotte dans l'eau et tient un nourrisson dans ses bras, elle a l'air impressionnée que je nage avec deux chiens si grands, je lui dis oh ça ne doit pas être aussi difficile que de s'occuper d'un bébé.
Zones intermédiaires
Quand les personnages du Stalker d'Andrei Tarkovski arrivent dans la Zone, il y règne un grand silence, jusqu'à ce que retentissent au loin des aboiements de chiens, ou hurlements de loups, interrompant les conversations humaines. Le plan suivant s'ouvre au ras du sol : on entend les pas lents du Stalker resté hors champ, la caméra se redresse lentement vers un arbre couvert de toiles d'araignées. Puis le Stalker s'agenouille parmi les fleurs et les herbes hautes, dans un geste qui semble être de soulagement et de recueillement. Nous sentons qu'il est quelque part de connu, sans parvenir à déterminer si cette familiarité est un attachement choisi, ou une contrainte. La Zone est un lieu séparé du monde, sous surveillance militaire, dont l'entrée est interdite. On dit qu'au milieu se trouverait une « Chambre » » qui permettrait d'exaucer le désir le plus cher de ses visiteurs. À l'intérieur de la Zone, la réalité est suspendue. Elle obéit à des lois propres, que personne ne semble comprendre tout à fait, mais que certains ont appris à apprivoiser : les Stalkers sont des guides vivant un pied dans le monde réel et un pied dans la Zone.
Ziggy écoute la radio
Pendant longtemps, je suis perdue face à Ziggy. Je comprends mal ses besoins, ses demandes, et lui ne comprend pas la manière dont j'essaye de répondre à ce que je ne comprends pas. Il me suit partout, me mordille les mains, essaye de capturer mon attention. Je lui demande mais qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a ? Puisqu'il m'observe en silence, l'espace s'ouvre pour que je le comble, et je commence à commenter tout ce qu'il fait et tout ce que je fais, lui disant qu'on va bientôt sortir, que je sais qu'il a faim, qu'il mangera plus tard, qu'il est un bon chien, que le temps est chaud, que je dois travailler, qu'il ne faut rien manger par terre, que je l'aime, qu'il est le plus beau. Une éducatrice canine m'avait fait la remarque : il faudrait que j'arrête de parler autant à mon chien. Si je veux vraiment m'adresser à lui, il est primordial de condenser mon usage de la parole en mots choisis, que j'aurais fait en sorte de lui apprendre. Sinon, ma voix se noie dans les bruits extérieurs, elle devient pour lui « comme la radio ». Ce bourdonnement l'empêche de m'écouter vraiment, de prêter attention à ce que je vais lui demander, lorsque je lui demande quelque chose. Il faudrait tendre vers son silence, faire preuve de cohérence : dans nos interpellations, mais aussi dans nos gestes muets, nos postures. Nos communications humaines sont telle- ment tournées vers le mot, vers la capacité à dire, que nous oublions souvent que tout parle : nos attitudes, nos regards, même nos odeurs. Les chiens nous lisent en continu, nous devinent et nous doublent. C'est une autre forme d'astuce, une habileté plus géniale encore que celle de savoir former des sons qui sont des mots. Lire le fantôme du geste avant le geste, la parole avant la parole.
Un chien arrive, Camille Ruiz, Éditions Corti, 2026.
Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les différents points d'accès ci-dessous :
RSS | Apple Podcast | Youtube | Deezer | Spotify