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Or
Jeanne Benameur donne une voix à une femme silencieuse, recluse au bord de la mer, à l'écart d'un village de pêcheurs, portée par un chagrin plus grand qu'elle la mort de son fils, le vide laissé par cette disparition. Sans jamais la nommer, elle nous la fait reconnaître : Marie, la mère de celui qui n'était pas seulement son fils. Ici, pas d'iconographie figée ni de parole divine, mais une femme incarnée, qui écrit, lit, et se reconstruit. À travers une prose lumineuse et sensorielle, l'autrice tisse un récit d'émotions et de résilience, où chaque geste, chaque rencontre, esquisse un chemin de renaissance. Dans la douceur du ressassement et le murmure des vagues, ce roman ouvre un espace de liberté, d'acquiescement au monde.
Vivre tout bas, Jeanne Benameur, Actes Sud, 2025.
L'enfant semble alors happée par la vue de la mer. Elle reste saisie. Puis elle avance seule vers les vagues. C'est une marche lente, mesurée mais déterminée. Rien ne pourrait dévier sa route. La femme la suit.
Ce jour-là, quand elle rentre dans sa maison, il est très tard. L'enfant est restée longtemps assise auprès du dessin dans le sable. C'est parce que l'obscurité approchait qu'elle a pris fermement les petits doigts dans les siens. Elle lui a montré les oiseaux qui étaient arrivés de la mer. Ils volaient au-dessus d'elles et elle lui a expliqué qu'il fallait s'en aller. Les oiseaux pouvaient emporter doucement le visage sous leurs ailes et l'emmener au-dessus des pays et des routes, bien loin des chemins où marchent les gens. Les oiseaux savent voler là où personne ne peut aller. Ils trouvent des espaces secrets pour protéger les visages de ceux qu'on aime et qui ne sont plus là. Ce sont des lieux qu'on ne peut même pas imaginer. Des lieux aux couleurs inconnues.
Elles avaient repris le chemin vers le village et si la grand-mère s'était inquiétée, elle n'en avait rien montré. Elle lui avait donné des gâteaux qu'elle avait préparés en les attendant.
Maintenant elle est seule. Elle s'est servi une tisane avec les herbes nouvelles qu'elle a appris elle aussi à utiliser.
En elle, enchevêtrées, les images venues des mots sur les rouleaux, la mère perdue au front bleu et d'autres femmes, inconnues, qui viennent la visiter.
Et elle, elle est cette nuit, une femme seule avec le mystère de toutes ces vies. Elle accepte de s'aventurer. Il lui faut tout oublier pour qu'un espace neuf s'ouvre. Les visages des femmes qui ne cessent de se mêler en elle empêchent sa mémoire de retourner vers le fils.
Elle se laisse envahir par les regards, les chevelures, la carnation des peaux. Elle en sent la douceur ou la violence.
Elle pense à son enfant. À l'homme qu'il a été. Celui qui a voulu que le cœur des hommes soit plus vaste, qu'il puisse accueillir l'immensité. Elle aurait aimé qu'il soit heureux. Simple- ment heureux. Avec une épouse et des enfants. Elle aurait pu serrer ses enfants dans ses bras et la vie simple aurait suivi son cours. Et elle pense qu'elle n'a pas le droit de penser cela.
Alors elle revoit la petite au pied de la haute Falaise. Cette enfant qui ne parle pas a dessiné dans le sable les mots qu'elle lui avait écrits sur la pierre. Puis elle les a recouverts avec des galets. Elle a retenu la courbe des mots. Les mots peuvent l'accompagner dans sa vie silencieuse. Et elle, elle lui aura donné cela. Il y aura le visage de sa mère qu'elle dessine mais il y aura aussi les mots, Elle pourra ouvrir et sa main et son esprit. Elle aimerait pouvoir à ce moment même démê ler les boucles de l'enfant avec son peigne en os, celui que sa mère utilisait pour elle quand elle était petite, assise sur ses genoux, elle aimerait caresser la chevelure et chanter doucement pour que l'enfant patiente.
Elle est sortie devant sa petite maison. L'air est frais. Elle respire les s que la chaleur du jour a exacerbées. Elle regarde la nuit. Elle a tant à faire sur cette terre.
Vivre tout bas, Jeanne Benameur, Actes Sud, 2025.
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Jeanne Benameur donne une voix à une femme silencieuse, recluse au bord de la mer, à l'écart d'un village de pêcheurs, portée par un chagrin plus grand qu'elle la mort de son fils, le vide laissé par cette disparition. Sans jamais la nommer, elle nous la fait reconnaître : Marie, la mère de celui qui n'était pas seulement son fils. Ici, pas d'iconographie figée ni de parole divine, mais une femme incarnée, qui écrit, lit, et se reconstruit. À travers une prose lumineuse et sensorielle, l'autrice tisse un récit d'émotions et de résilience, où chaque geste, chaque rencontre, esquisse un chemin de renaissance. Dans la douceur du ressassement et le murmure des vagues, ce roman ouvre un espace de liberté, d'acquiescement au monde.
Vivre tout bas, Jeanne Benameur, Actes Sud, 2025.
L'enfant semble alors happée par la vue de la mer. Elle reste saisie. Puis elle avance seule vers les vagues. C'est une marche lente, mesurée mais déterminée. Rien ne pourrait dévier sa route. La femme la suit.
Ce jour-là, quand elle rentre dans sa maison, il est très tard. L'enfant est restée longtemps assise auprès du dessin dans le sable. C'est parce que l'obscurité approchait qu'elle a pris fermement les petits doigts dans les siens. Elle lui a montré les oiseaux qui étaient arrivés de la mer. Ils volaient au-dessus d'elles et elle lui a expliqué qu'il fallait s'en aller. Les oiseaux pouvaient emporter doucement le visage sous leurs ailes et l'emmener au-dessus des pays et des routes, bien loin des chemins où marchent les gens. Les oiseaux savent voler là où personne ne peut aller. Ils trouvent des espaces secrets pour protéger les visages de ceux qu'on aime et qui ne sont plus là. Ce sont des lieux qu'on ne peut même pas imaginer. Des lieux aux couleurs inconnues.
Elles avaient repris le chemin vers le village et si la grand-mère s'était inquiétée, elle n'en avait rien montré. Elle lui avait donné des gâteaux qu'elle avait préparés en les attendant.
Maintenant elle est seule. Elle s'est servi une tisane avec les herbes nouvelles qu'elle a appris elle aussi à utiliser.
En elle, enchevêtrées, les images venues des mots sur les rouleaux, la mère perdue au front bleu et d'autres femmes, inconnues, qui viennent la visiter.
Et elle, elle est cette nuit, une femme seule avec le mystère de toutes ces vies. Elle accepte de s'aventurer. Il lui faut tout oublier pour qu'un espace neuf s'ouvre. Les visages des femmes qui ne cessent de se mêler en elle empêchent sa mémoire de retourner vers le fils.
Elle se laisse envahir par les regards, les chevelures, la carnation des peaux. Elle en sent la douceur ou la violence.
Elle pense à son enfant. À l'homme qu'il a été. Celui qui a voulu que le cœur des hommes soit plus vaste, qu'il puisse accueillir l'immensité. Elle aurait aimé qu'il soit heureux. Simple- ment heureux. Avec une épouse et des enfants. Elle aurait pu serrer ses enfants dans ses bras et la vie simple aurait suivi son cours. Et elle pense qu'elle n'a pas le droit de penser cela.
Alors elle revoit la petite au pied de la haute Falaise. Cette enfant qui ne parle pas a dessiné dans le sable les mots qu'elle lui avait écrits sur la pierre. Puis elle les a recouverts avec des galets. Elle a retenu la courbe des mots. Les mots peuvent l'accompagner dans sa vie silencieuse. Et elle, elle lui aura donné cela. Il y aura le visage de sa mère qu'elle dessine mais il y aura aussi les mots, Elle pourra ouvrir et sa main et son esprit. Elle aimerait pouvoir à ce moment même démê ler les boucles de l'enfant avec son peigne en os, celui que sa mère utilisait pour elle quand elle était petite, assise sur ses genoux, elle aimerait caresser la chevelure et chanter doucement pour que l'enfant patiente.
Elle est sortie devant sa petite maison. L'air est frais. Elle respire les s que la chaleur du jour a exacerbées. Elle regarde la nuit. Elle a tant à faire sur cette terre.
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