LIMINAIRE

Vivre tout bas, de Jeanne Benameur


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Jeanne Benameur donne une voix à une femme silencieuse, recluse au bord de la mer, à l'écart d'un village de pêcheurs, portée par un chagrin plus grand qu'elle la mort de son fils, le vide laissé par cette disparition. Sans jamais la nommer, elle nous la fait reconnaître : Marie, la mère de celui qui n'était pas seulement son fils. Ici, pas d'iconographie figée ni de parole divine, mais une femme incarnée, qui écrit, lit, et se reconstruit. À travers une prose lumineuse et sensorielle, l'autrice tisse un récit d'émotions et de résilience, où chaque geste, chaque rencontre, esquisse un chemin de renaissance. Dans la douceur du ressassement et le murmure des vagues, ce roman ouvre un espace de liberté, d'acquiescement au monde.

Vivre tout bas, Jeanne Benameur, Actes Sud, 2025.




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Un jour, l'enfant a apporté son tissu rouge. Elle l'a lentement posé sur le sol puis elle s'est assise. D'abord à côté du tissu. Elle a passé ses mains lentement au-dessus de la couleur rouge, la tête baissée.
Puis elle a relevé la tête, a rejeté d'une main les boucles de ses cheveux, l'a regardée elle et lui a fait un sourire d'une douceur et d'une tristesse telles qu'elle a eu à nouveau l'impression que l'enfant n'avait pas d'âge.
La petite s'est levée et elle a commencé une de ses danses étranges. Cette fois elle semblait lui indiquer clairement une route. Au-delà des ruches, là où elles ne s'étaient jamais aventurées toutes les deux, l'enfant indique de tout son corps un chemin. C'est une sorte de pulsation qui va de la plante de ses pieds jusqu'au bout de ses doigts. Lorsqu'elle accueille ce rythme effréné, sa tête reste étrangement droite et ses pieds marquent une cadence de plus en plus vive, mais elle ne se déplace pas. C'est comme si elle était un jeune arbre planté dans le tissu rouge et qu'un vent terrible faisait frissonner chacune de ses feuilles.
Alors son rire si singulier l'a emportée encore plus vite. Les abeilles se sont regroupées au- dessus de chaque ruche comme si elles répondaient à un appel. Elles restent groupées.
Les abeilles gardent l'enfant et sa danse, elles la protègent, peut-être sont-elles là pour que l'enfant ne s'envole pas, loin de tous. Le chagrin peut faire qu'on s'envole et disparaisse.
Elle, elle la tient dans son regard puisqu'elle sait que cette danse-là lui est adressée. Non, cette enfant ne s'envolera pas. Elle est bien vivante et le restera. Avec elle.
Elle sent toute la puissance de son propre corps. Elle n'a pas pu retenir celui qu'elle avait mis au monde mais elle a donné la vie. Elle peut elle aussi, comme les abeilles, protéger la vie si fragile de cette enfant qu'elle n'a pas mise au monde.
Soudain, toutes les abeilles s'envolent ensemble et partent vers le point que l'enfant semblait indiquer. Au même moment, le rire de l'enfant cesse. Et sa danse aussi.
Elle a l'air étourdie et revient vers elle d'un pas mal assuré, balançant tout le corps d'un côté puis de l'autre comme les enfants qui apprennent tout juste à marcher. Alors elle a ce geste qu'elle n'a plus eu depuis si longtemps. Elle la prend dans ses bras et la soulève. Le petit
Elles entendent à nouveau le bourdonnement des abeilles. Elles sont là, regroupées devant la porte branlante de ce qui a dû être une cabane. À leur approche, elles s'envolent et repartent en arrière, vers leurs ruches. Les voilà toutes les deux seules sans leurs gardiennes.
L'enfant a reculé. Puis elle tourne le dos à la cabane et se met à ramasser des pierres qu'elle pose les unes sur les autres. Elle élève un cairn et elle l'entoure de pierres plus petites qui lui font une enceinte.
Qui a habité ici ?
La femme s'approche de la porte. L'enfant l'a rejointe avec une rapidité étonnante.
Alors elle remarque que cette porte est faite de morceaux de bois qui ont été peints sans doute il y a longtemps. Les traces sont délavées. Et les planches de bois sont un peu incurvées. Ce n'est pas le bois des arbres d'ici.
La main de l'enfant se tend. Elle effleure le bois. Lentement.
La femme la laisse faire.
Puis l'enfant lève à nouveau la tête vers elle et lui montre le chemin. Elles reprennent leur marche en laissant derrière elles la petite cabane à l'étrange porte de bois.
Il faut faire attention où l'on pose le pied. La pente devient abrupte.
Et soudain elle comprend où elles sont. Le chemin a contourné la haute roche et il arrive sur un côté, masqué par les éboulis de pierres.
La mer est là, face à elles.
Elles sont au pied de la Falaise rouge.

L'enfant semble alors happée par la vue de la mer. Elle reste saisie. Puis elle avance seule vers les vagues. C'est une marche lente, mesurée mais déterminée. Rien ne pourrait dévier sa route. La femme la suit.

L'enfant s'arrête à la lisière de l'eau.
C'est ici que tout a eu lieu pour elle.
Elle se retourne pour s'assurer de la pré- sence de son amie. Mais elle ne lui donne pas la main. Elle reste longtemps debout. Puis elle se met à libérer un espace de sable à ses pieds et avec une pierre fine, elle dessine le visage. Elle choisit des tout petits cailloux et des coquillages pour les cheveux. Les yeux sont deux pierres plates. Paupières closes. La bouche est dessinée avec la pointe d'un roseau, Bouche fermée qui ne sourit pas.
L'enfant est complètement absorbée par ce qu'elle fait. Quand elle a fini, elle entoure le visage d'un cercle comme pour le protéger et elle s'assoit à côté.

Ce jour-là, quand elle rentre dans sa maison, il est très tard. L'enfant est restée longtemps assise auprès du dessin dans le sable. C'est parce que l'obscurité approchait qu'elle a pris fermement les petits doigts dans les siens. Elle lui a montré les oiseaux qui étaient arrivés de la mer. Ils volaient au-dessus d'elles et elle lui a expliqué qu'il fallait s'en aller. Les oiseaux pouvaient emporter doucement le visage sous leurs ailes et l'emmener au-dessus des pays et des routes, bien loin des chemins où marchent les gens. Les oiseaux savent voler là où personne ne peut aller. Ils trouvent des espaces secrets pour protéger les visages de ceux qu'on aime et qui ne sont plus là. Ce sont des lieux qu'on ne peut même pas imaginer. Des lieux aux couleurs inconnues.

L'enfant avait écouté puis elle avait levé la main, doigts écartés, vers les oiseaux et elle s'était redressée. Ses traits étaient d'une beauté qu'elle ne lui avait jamais vue.

Elles avaient repris le chemin vers le village et si la grand-mère s'était inquiétée, elle n'en avait rien montré. Elle lui avait donné des gâteaux qu'elle avait préparés en les attendant.

Maintenant elle est seule. Elle s'est servi une tisane avec les herbes nouvelles qu'elle a appris elle aussi à utiliser.

Elle a sorti les trois rouleaux écrits, puis elle est allée chercher le quatrième. Les quatre rouleaux reposent sur son lit.
Cette nuit elle ne dormira pas.

En elle, enchevêtrées, les images venues des mots sur les rouleaux, la mère perdue au front bleu et d'autres femmes, inconnues, qui viennent la visiter.

Et elle, elle est cette nuit, une femme seule avec le mystère de toutes ces vies. Elle accepte de s'aventurer. Il lui faut tout oublier pour qu'un espace neuf s'ouvre. Les visages des femmes qui ne cessent de se mêler en elle empêchent sa mémoire de retourner vers le fils.

Elle se laisse envahir par les regards, les chevelures, la carnation des peaux. Elle en sent la douceur ou la violence.

Bientôt elle s'éloigne de sa vie présente.
Dehors la nuit est venue, abrupte comme la Falaise.
Au village tout doit dormir.
Elle, elle s'éloigne.
Il y a des routes et il y a des pays. Il y a des langues et des alphabets.
Elle voit une porte entrebâillée et vite refermée sur des silhouettes au fond d'une cour. Elles sont une cinquantaine, serrées les unes contre les autres, assises sur des tapis. Et elles lisent et elles écrivent. Une vieille femme blessée au front est portée jusqu'à un siège. C'est elle qui leur apprend l'alphabet. C'est interdit. Elles risquent tout pour apprendre.
Elle ne sait ni où ni quand tout cela a lieu mais elle sait qu'elle s'en souviendra.
Elle a lu dans les rouleaux qu'il y aura de grands bouleversements. Maintenant elle les voit.
Son esprit est appelé d'un bord du monde à l'autre. Elle n'essaie pas de comprendre. Elle voit elle sent ce que les corps sentent. Il y a des souffrances que personne ne peut imaginer logées au creux des chairs incarcérées. Il y a d'immenses murs qui entourent de pauvres masures regrou- pées aux abords d'une ville. Là survivent des hommes des femmes et des enfants qui n'ont plus aucun espoir de trouver un morceau de terre habitable.
Elle, elle porte de l'eau jusqu'aux lèvres craquelées par la soif, elle caresse des mains qui n'osent plus se tendre, elle marche auprès de celles qui tentent de trouver un endroit pour enterrer leurs morts. Elle dit des mots que personne n'entend mais qui aident à mourir en paix. Elle dit des mots qui entrent dans des poitrines et qui donnent la force d'un pas, d'un autre pas, de vivre encore un peu.
Au milieu du fracas de machines qu'elle ne connaît pas et qui éventrent les murs et noir- cissent le ciel, il y a des choses écrites que mains courageuses sauvent et emportent. Et elle voit que seuls les signes écrits soutiennent encore la vie.
Est-ce donc cela que le vieux maître voulait qu'elle sache ? Bien avant son destin de mère qu'aucun homme n'a touchée.
Elle baisse la tête.
Savait-il qu'une nuit, longtemps après que les années seraient passées, elle pourrait accueillir tout ce que le monde allait engendrer ? Le chaos et la beauté, la violence extrême et la douceur infinie car maintenant elle voit aussi que d'autres mains que les siennes œuvrent.
Elle voit que des corps dansent et soulèvent des montagnes de poussière et de gravats, que des couleurs chaudes et intenses couvrent les toiles d'un peintre. Il a connu l'horreur et au sortir miraculeux de l'enfer, il peint. Encore et encore. Les courbes des corps et les couleurs ensoleillées disent un autre monde. Le sien. Celui qu'il a toujours gardé au fond de lui. Et un jour il peindra une pivoine blanche qu'au- cune main ne cueillera jamais. Elle caresse les doigts du peintre.
Il y a tant de beauté dans le monde. Son cœur en est plein. Et l'horreur et la paix se côtoient dans les temps et les lieux.

Elle pense à son enfant. À l'homme qu'il a été. Celui qui a voulu que le cœur des hommes soit plus vaste, qu'il puisse accueillir l'immensité. Elle aurait aimé qu'il soit heureux. Simple- ment heureux. Avec une épouse et des enfants. Elle aurait pu serrer ses enfants dans ses bras et la vie simple aurait suivi son cours. Et elle pense qu'elle n'a pas le droit de penser cela.

Tout ce qu'elle vit aujourd'hui, elle le vit parce qu'elle a connu ce qu'il fallait traverser avant. Elle ne va pas permettre que son cœur soit meurtri par ce qu'elle n'a pas vécu.
Les rouleaux lui montrent les mondes à venir. S'il lui est donné d'aborder cette connaissance, c'est pour en faire quelque chose aujourd'hui.

Alors elle revoit la petite au pied de la haute Falaise. Cette enfant qui ne parle pas a dessiné dans le sable les mots qu'elle lui avait écrits sur la pierre. Puis elle les a recouverts avec des galets. Elle a retenu la courbe des mots. Les mots peuvent l'accompagner dans sa vie silencieuse. Et elle, elle lui aura donné cela. Il y aura le visage de sa mère qu'elle dessine mais il y aura aussi les mots, Elle pourra ouvrir et sa main et son esprit. Elle aimerait pouvoir à ce moment même démê ler les boucles de l'enfant avec son peigne en os, celui que sa mère utilisait pour elle quand elle était petite, assise sur ses genoux, elle aimerait caresser la chevelure et chanter doucement pour que l'enfant patiente.

Elle est sortie devant sa petite maison. L'air est frais. Elle respire les s que la chaleur du jour a exacerbées. Elle regarde la nuit. Elle a tant à faire sur cette terre.

Quand elle retourne dans la maison, elle ouvre le dernier rouleau. Le quatrième.
Celui-là est vierge.
Il est pour elle.
Son écriture à elle.
Toute sa vie elle a écrit dans le sable, dans la terre, dans la poussière. Puis il y a eu la pierre écrite pour l'enfant. Elle revoit le visage heureux et grave de la petite quand elle lui a lu. Il est temps maintenant d'écrire sans peur de laisser trace.

Vivre tout bas, Jeanne Benameur, Actes Sud, 2025.

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LIMINAIREBy Pierre Ménard