Aujourd’hui, je renfile ma casquette.
Pas celle de la créatrice de contenu.Pas celle de la stratégiste.Celle de la médecin junior.
Et c’est Jihane qui m’a poussée à le faire.
Jihane, que je mentionne souvent dans mes stories Instagram, que je respecte profondément pour sa pensée fine et sa lucidité rare.Elle m’a envoyé un message après avoir vu une de mes stories, et m’a dit :
« Je pense que tu te retiens. Que t’as peur de raconter certaines choses. Peur de faire flipper. »
Et elle m’a laissée avec ça, et sa façon bien à elle de laisser trois petits points flotter dans l’air.Le temps que l’on assimile.Que l’on vive.Que l’on intègre.
Je me suis justifiée, bien sûr.Je lui ai dit que oui, surtout côté médical, je n’osais pas tout raconter.
Et elle a raison.Je fuis ces six dernières années de passion dans le contenu que je partage sur Instagram.Et je justifie ça par de la prudence.Par un souci de légitimité.
Donc oui.Il y a une partie de moi qui se retient.Pas parce que je ne sais pas.Mais parce que ce que j’ai vu, ce que j’ai compris, ce que j’ai encaissé…je ne suis pas sûre que les gens soient prêts à l’entendre.Ou que moi, je sois prête à le dire comme il faut.
J’ai fait six années d’études en médecine.Cinq ans entre les cours, les stages, les examens.Et une dernière année à l’hôpital.En blouse. En responsabilité.En face des patients.En tant que médecin junior.
Cette dernière année m’a changée.Elle m’a usée, confrontée, mais elle m’a aussi éclairée.
Et pour être tout à fait honnête, je crois que cette année-là m’a laissé un pansement au cœur.Pas une blessure sanglante.Mais une trace. Une mémoire du réel.
J’ai passé six ans à voir ce que la plupart des gens ne verront jamais.
Et j’ai passé ces derniers mois à l’éviter.Le temps de réparer ce qui doit l’être.Pour mieux revenir.
Ce que je peux dire, c’est qu’une partie de moi évite.Évite d’être la voix qui brise le silence.Évite de salir ce que j’essaie encore d’aimer.Évite de dire tout haut ce que beaucoup vivent tout bas.
Parce qu’il y a un gouffre entre ce qu’on vous raconte sur la médecine, et ce que vous découvrez quand vous enfilez réellement la blouse.
Alors, je ne sais pas trop l’idée que vous vous faites de la médecine.Moi, j’y suis entrée avec beaucoup d’envie. J’avais cette idée que c’était un métier noble. Un métier de présence.Et j’espérais y trouver de l’humanité.
Ce n’est pas que je n’en ai jamais trouvé.Mais j’en ai aussi beaucoup cherché. Trop cherché, parfois.
Et j’ai vu des choses.
J’ai vu des patients en détresse.J’ai vu des gestes posés trop vite.J’ai vu des soignants dépassés.J’ai vu des patients qu’on ne regardait pas dans les yeux quand on leur parlait de leur propre corps.
Et ce sont ces scènes-là que je n’ai jamais racontées.
Je suis entrée dans ce monde avec un feu sacré.Et plus les années passaient, plus je m’accrochais à l’idée que quelque part, une spécialité allait me réconcilier avec tout ça.
Mais non.
J’ai vu les urgences. La gynéco. La cardio. La réa.
J’ai vu la vie. Et la mort aussi.J’ai vu les internes s’effondrer dans les escaliers.J’ai vu les patients pleurer en silence.J’ai vu des chefs hausser le ton plus que de raison.J’ai vu l’inhumanité se normaliser.Et j’ai vu qu’on n’était pas là pour la remettre en question.Juste pour s’adapter.
Pendant mon année de médecin junior, j’ai posé des dizaines de spéculums.
Je le dis comme ça, crûment, parce que c’est exactement comme ça que ça se passe.
Un spéculum, c’est un instrument froid, métallique, rigide. Et à chaque fois, je devais convaincre la patiente que si elle se détendait, elle aurait moins mal.Je lui disais ça avec douceur.Avec autorité aussi, parce qu’il fallait qu’elle ait confiance.
Et pourtant, moi-même, je ne savais pas si j’allais lui faire mal.Je n’avais souvent qu’une seule taille à disposition.Et je devais composer avec ça.
Mais ce n’est pas normal.
Ce n’est pas normal que ce soit encore ça, en 2025.Ce n’est pas normal que chaque femme doive supporter ça, sans broncher.Ce n’est pas normal que moi, en tant que médecin, je sois obligée de choisir entre faire un bon examen… et ne pas leur faire mal.
Et pourtant, je le faisais.Avec douceur. Avec conscience.Et avec une admiration profonde pour toutes ces femmes qui m’ont laissé faire, sans savoir ce que j’allais leur imposer.
C’est là que j’ai compris, une fois de plus, ce qu’on infligeait parfois en silence.Pas par méchanceté. Pas par négligence.Par système. Par routine.Par manque de moyens.
Quand j’ai vu passer, il y a peu, une innovation autour d’un nouveau spéculum plus respectueux, j’ai partagé l’info sur Instagram.J’ai dit que c’était une avancée.Et j’ai ajouté, ironiquement :“On passera sous silence le fait que ce n’est qu’en 2025 qu’on voit l’émergence de ce type d’initiative… La course à l’IA, c’est plus important, vous comprenez…”
On est en 2025.On parle de dompter l’intelligence artificielle à longueur de journée…Mais on n’a toujours pas été foutus de repenser un instrument utilisé chaque jour dans les corps des femmes.
C’est cette story qui a déclenché le message de Jihane.
Et elle a eu raison.
Parce que je le sais :ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu, je l’ai presque toujours gardé pour moi.
Je ne veux pas faire de la médecine un ennemi.Je rêve encore d’y retourner bientôt.
Mais j’ai vu des patientes à qui on ne laisse pas le temps.J’ai vu des regards qui ne se posent jamais.J’ai vu des douleurs ignorées.
Et ce que j’ai vu dans les couloirs de l’hôpital, je l’ai aussi vécu de l’autre côté du bureau.
Parce que moi aussi, pendant mes études, j’ai eu besoin d’aller consulter.Et je n’ai pas été prise au sérieux.On m’a baladée. On m’a survolée.On m’a diagnostiquée tard.
Et j’ai compris ce que c’était que l’errance médicale.Pas dans les livres.Dans ma propre chair.
Tous les médecins ne sont pas comme ça.
Il y a des médecins extraordinaires.Des soignants engagés.Des praticiens qui prennent le temps.
Et je veux faire partie de ceux-là.De ceux qui respectent.De ceux qui écoutent.De ceux qui soignent avec leurs mains et avec leur cœur.
Mais moi, en tant que jeune médecin, j’ai vu des choses qui m’ont fait du mal.Et que je me suis promis de ne jamais reproduire.
Et pour ne pas les reproduire, il faut d’abord les nommer.
Alors on va dire les termes.
Il faut dire que certaines pathologies féminines comme l’endométriose ou le SOPK ont été mises sous silence pendant des décennies.Il faut dire que certaines femmes attendent encore une dizaine d’années avant qu’on puisse enfin poser un nom sur ce qu’elles portent depuis toujours.
Il faut dire qu’on a banalisé la douleur des femmes.Qu’on leur a dit que c’était “dans la tête”.Qu’un anti-inflammatoire suffirait.Qu’elles exagéraient.
Et pourtant…Elles continuent de travailler, d’élever, de porter, de créer.En silence.Sous anesthésie sociale.
Il faut dire que la médecine, telle qu’elle est enseignée aujourd’hui, ne prend pas encore en compte la réalité des corps féminins.Qu’elle a été pensée pour un corps type : masculin, standardisé, universel.Et que tout ce qui dévie de ce modèle est “compliqué”, “hormonal”, “psychologique”.
Il y a une différence entre dire :“les femmes sont sensibles”,et dire :“les femmes exagèrent leur douleur.”
La première est biologique.La seconde est une violence.
Et ce raccourci-là, il est partout.
Alors que la vérité, c’est que si une femme dit qu’elle a mal, c’est qu’elle a déjà trop attendu pour le dire.
Je ne veux pas faire flipper.Mais je veux être digne de cette profession.
Et ce que j’ai vu dans la médecine ne me l’a pas fait détester.Ça m’a juste donné envie de l’aimer autrement.De la pratiquer autrement.De la transmettre autrement.
Avec un peu plus d’écoute.Un peu plus de soin.Et beaucoup plus d’honnêteté.
Parce que ce n’est pas normal qu’en 2025, on sache créer des clones digitaux, mais qu’on ne sache toujours pas entendre une femme dire :“J’ai mal.”
Si tu veux que tes idées laissent une trace et que ta voix devienne immanquable, je suis probablement celle qu’il te faut.
PS : Je suis toujours en quête de projets hors-cadre, inattendus, un peu déraisonnables.Si le tien peut me faire lever un sourcil, même loin de la médecine ou de la création de contenu, tu sais où me trouver.
Inès x The Mesaytara
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