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Or


Depuis de très nombreuses années, j’apprécie la collection Terres de France des Presses de la Cité. Certes, il s’agit souvent de romans dits de « terroir », mais que l’on ne s’y trompe pas, il n’est pas question de faire l’apologie d’un nationalisme à la Pétain ou Zemmour, du moins dans ce que j’ai lu.
Un kibboutz en Corrèze de Jean-Luc Aubarbier est la démonstration que la solidarité et la fraternité citoyennes peuvent supplanter le fascisme, même celui véhiculé par les autorités. Mais, ce n’est pas facile à mettre en place, comme le développe l’auteur qui s’est basé sur des faits historiques au cœur du village de Nazareth en Corrèze, avec en filigrane « Nuit et brouillard » chanté par Jean Ferrat : « Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel, certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou, d’autres ne prient pas, mais qu’importe le ciel, ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux. »
À genoux, justement, c’est la photo de couverture qui montre un jeune couple sur les genoux échangeant un tendre baiser parmi les bottes de foin lors de la fenaison.
Alors ? Qu’en est-il dans les 465 pages de cette histoire ?
En 1933, de jeunes allemands, garçons et filles, juifs, communistes, intellectuels, fuient le nazisme prôné par Hitler et débarquent à la ferme Valbénac dans ce village situé à une dizaine de kilomètres de Brive :
Deux à trois mois plus tard, alors que la jeune communauté allemande forme un kibboutz, Albert Malaterre, sous-préfet de Brive, arrive à la ferme et, du haut de sa prestance d’émissaire de la République, déclare à David, le responsable de cette ferme-école destinée à former des jeunes pour gagner le Moyen-Orient : « Vous attirez ici une cohorte d’étrangers, des gens plus ou moins indésirables qui peuvent mettre en danger l’ordre public… »
Inutile de dévoiler davantage la trame de ce roman exceptionnel que tous les citoyens se devraient de lire afin qu’ils puissent argumenter davantage leur opposition aux idées nauséabondes qui circulent de plus en plus avec une banalité affligeante dans notre société.
Sauf, peut-être, que Sarah, membre de la communauté, fréquente de plus en plus Frédéric, le fils du sous-préfet, et ce sont eux deux qui s’embrassent dans le foin, jusqu’au moment où cet amour est aux prises avec les sbires du nazisme et du pétainisme.
L’un s’engage dans la résistance gaulliste, l’autre dans la résistance communiste, Albert Malaterre doit rendre des comptes à la Libération, et Frédéric, lui, attend avec angoisse Sarah, devenue son épouse, déportée à Auschwitz après un séjour à Drancy…
Quand un auteur évoque une région qui est chère à vos bons souvenirs, cela ajoute une petite touche à l’intérêt que l’on porte à son récit, n’est-ce pas ? Cependant, faut-il agir, comme je l’ai fait naguère, c’est-à-dire partir du Puy-en-Velay pour accomplir une pérégrination philosophique et culturelle de quelque 2 000 kilomètres à pied vers Compostelle, pour goûter pleinement à l’histoire contée ? Non, bien entendu, cependant, retrouver ou sillonner par la grâce d’une lecture des endroits connus permet, peut-être, d’encore mieux imaginer la description des êtres et de la Nature réalisée par l’écrivain.
Avec Feu de joie de Pierre Petit aux Presses de la Cité, je fus donc en terrain de connaissance, si j’ose dire, puisque l’histoire se déroule en Haute-Loire, mais, par après, tout l’art du conteur est de vous accrocher pleinement à son roman. Et, selon ma lecture, ce fut réussi.
Quand, entrant pour la première fois à l’école primaire, mais en retard d’un trimestre, Stéphane, tremblant de peur du haut de ses six ans, fut consolé par Isabelle qui l’avait précédé dans la classe, il n’allait jamais oublier ce geste délicat.
Toute leur jeunesse, Stéphane et Isabelle furent liés par une amitié indestructible, même quand leurs chemins se séparèrent, lui pour un internat à Clermont-Ferrand, elle pour le lycée de Saint-Étienne, ensuite, lui pour des études universitaires de français, elle pour les mathématiques.
Certes, lors de différentes vacances, ils se revoyaient, passant quelques moments agréables à gambader, voire flirter, en toute amitié, ils s’écrivaient trois ou quatre fois l’an alors qu’ils étaient séparés par des boulots d’enseignants situés à des centaines de kilomètres l’un de l’autre, elle dans la région parisienne, lui dans le Nord, jusqu’au jour où Stéphane demanda et obtint sa mutation au collège de Fontbonne, au pays natal, y rejoignant Isabelle, professeur de mathématiques depuis deux ans.
Les chaleureuses retrouvailles se firent au bistrot Giraud sur le faubourg, puis, il l’emmena à la pêche aux écrevisses à bord de sa mythique 2 CV, là-bas, loin de la ville, dans un coin isolé où scintillait une rivière parmi les pins.
Au menu de ces heures tant espérées par les deux amis d’enfance, une belle truite, des écrevisses à raison de six balances pour chacun, selon la règle, un pique-nique, quelques baisers fougueux, beaucoup de tendresse réciproque, et l’amour, là, à la belle étoile.
« Qu’est-ce que je t’avais dit ? On est tout seuls ! » lui dit-il.
Ce qui n’était pas du tout le cas. Je laisse au lecteur la suite des événements, sans quoi, ce serait dévoiler ce qui constitue une littérature du réel qui mêle à la fois une enquête quasiment judiciaire, un indéniable aspect romanesque, la sociologie des personnages, le tout sur fond de guide d’une région aux multiples attraits et lieux, parfois bien insolites.
Ce livre relève donc de la littérature de terrain comme le laissa sous-entendre Pierre Petit dans son prologue : » Même si ce roman est inspiré par des faits réels, décors et personnages restent imaginaires. Enfin, presque… »
Quand j’aime, je le dis. Quand je n’aime pas, je le dis aussi.
De quoi s’agit-il ? Du nouveau roman de Gilles Laporte Les Silences de Julien aux Presses de la Cité.
Ainsi, je n’ai pas du tout aimé Léopold Malard, dont il est fortement question tout au long de cet ouvrage de quelque 456 pages.
C’est le prototype de l’arriviste, doublé d’un égoïsme qui écrase tout sur son passage pour arriver à son but : la gloriole, le paraître, le fric, la suffisance.
Un personnage qui, dans la vie réelle, me fait changer de trottoir.
Il débuta sa carrière professionnelle comme ouvrier dans une usine de pompage-embouteillage, participa aux luttes syndicales, s’y révéla un battant, un agitateur aux yeux des patrons. Bref, jusqu’ici, il m’était très sympathique.
Puis, pour l’amadouer, ces mêmes patrons le firent rentrer dans le rang en lui proposant une formation complémentaire et, comme il était déjà ambitieux, lui qui, adolescent, avait déclaré à son père qu’il voulait sortir « des sentiers merdeux », il mordit avec délectation à l’hameçon que lui tendait la direction de l’usine.
Il reçut une promotion et devint même le fossoyeur de celles et ceux qu’il avait prétendu défendre.
Mais, Léopold n’en avait cure, même quand il eut à ses côtés Marianne, une épouse attentionnée, davantage tournée vers les choses de la Vie qu’un plan de carrière, il avait atteint son premier objectif : diriger, ordonner, décider de « la vie et de la mort de salariés soumis au bon vouloir d’actionnaires dont il assumait désormais les désirs, objectifs et paroles. »
Ah ! Comme il jubilait en se pavanant dans son Alfa Romeo rouge Duetto ! Son père l’avait traité de prétentieux le jour où Léopold lui avait littéralement craché au visage qu’il ne serait jamais paysan puis, quand il débarqua chez ses parents « en costard, mocassins à glands, chemise blanche au col serré par une cravate à rayures à la manière des Anglais… »
Cette rarissime visite à ses géniteurs avait un autre but : « Je suis Léopold Malard, cadre de direction d’une multinationale…, et je veux ma part de l’héritage pour acheter une maison à Roissy, pas loin de l’aéroport et du siège de mon entreprise… »
Le sang du père ne fit qu’un tour : « Fous-moi le camp ! Ta part sera pour ton gosse, ce sera pour lui et personne d’autre ! Dehors ! »
Il faut dire que Léopold avait quitté sa femme et son tout jeune enfant, Julien, pour que rien ni personne ne l’empêche d’accéder à la plus haute marche dans le monde capitaliste.
Il n’en avait rien à faire que Marianne soit aux prises avec une angoisse incommensurable quand son amie, George, infirmière dans un centre psychiatrique, trouva que Julien, 3 ans, devait être vu par de grands spécialistes du comportement.
Il était tout aussi odieux quand le terme « autiste » fut lâché au sujet de son enfant.
Et Marianne de tenter, encore et encore, de sauver ce qui pouvait l’être dans son couple : « Léopold est tellement autocentré, qu’il est juste capable de compliquer le problème, au lieu de le résoudre ! »
Que voilà, donc, une manière bien gentille pour ne pas clamer que Léopold était un sale type !
Bon ! J’en ai suffisamment dit, sans quoi je vais finir par trop dévoiler la suite de ce livre touchant, bouleversant.
Sachez, cependant, que Gilles Laporte est un auteur humaniste et que dans tous les ouvrages que j’ai lus de sa plume, il y a toujours une certaine « morale » qui découle de son récit.
Celle qui explique, argumente, prend du recul, fouille les gens et leurs idées, et, bien entendu, leurs comportements, qui tente, aussi, de comprendre sans pour autant admettre, qui, parfois, réconcilie entre eux les acteurs de son histoire mais, également, le lecteur qui a pris en grippe l’un d’eux, car, dans le fond, même chez les êtres humains les plus abjects, il peut y avoir une minuscule lumière qui surgit dans les ténèbres.
Et puis, Julien, fit aussi des rencontres, disons, « lumineuses », dont un luthier (un personnage récurrent dans les histoires de Gilles Laporte, par parenthèse). Rencontre qui, hasard ou non, fut le résultat d’un geste de… Léopold !
La langue du pic vert, voici un roman que l’on n’est pas près d’oublier à l’issue des 280 pages écrites par Chantal Dupuy-Dunier aux Éditions la déviation, tout comme Sylvain qui, en visitant une Maison de la Ligue pour la Protection des Oiseaux entendit ces mots prononcés par le guide : « Le pic vert enroule sa langue autour de son cerveau pour le protéger contre les trépidations quand il fore les arbres. »
Outre une superbe et très symbolique illustration de couverture, cette phrase ne pouvait, aussi, qu’attirer l’attention de l’auteure qui travailla comme psychologue en hôpital psychiatrique et de fournir un titre particulièrement prégnant à son ouvrage : La langue du pic vert.
Que je vous résume : si cet oiseau fabuleux possède une langue extraordinaire, Sylvain va connaître une destinée tout aussi hors du commun. Il n’a pas connu sa mère, Martine, morte en lui donnant la vie, très lourd « héritage » à porter : « Comment peut-on naître d’une morte ? »
Et puis son père, Julien, qui, à 46 ans, commence à embrouiller ses idées, confondant mardi avec dimanche, oubliant l’endroit du stationnement de son véhicule, se rendant à son boulot alors qu’il n’y est pas attendu, en d’autres mots, c’est la déchéance, encore une situation très lourde à supporter pour Sylvain : « Papa, c’est mon anniversaire. » Papa ne répond rien.
À deux, ils vont sur la tombe de Martine, endroit quasiment inconnu du fils. Il ne connaît pas le chemin qui mène à la sépulture. Julien, oui. Pareil à un automate, il va s’asseoir sur le bord du caveau et, comme un mantra, répète « Il ne faut pas renverser la bruyère ! »
Parallèlement, Sylvain fréquente une bibliothèque, il écrit quelques poèmes, manipule un boulier chinois, ah ! pourquoi cet objet tient-il une certaine place dans le roman ? Tout comme Stanislav, d’ailleurs…
Le jeune homme recherche un emploi, son père étant placé au « Cloître », une institution adaptée à son état, il devient agent de service dans l’hôpital où, justement, Julien travailla.
Il se met à lire des ouvrages consacrés au Râja-yoga, ensuite, comme une suite parfaitement tracée par le Destin, il désire ardemment se promener dans les bois « afin de rencontrer son oiseau totem ».
Alors, cette recherche s’apparente à une quête initiatique qui, vers la fin, fait même, chose rarissime, rire Sylvain aux éclats, « un rire qui ressemble à celui du pic vert ».
L’éditeur de ce roman spécifie que « la poétesse Chantal Dupuy-Dunier manie en virtuose le jeu du langage. Mystérieux et original, son premier roman est dédié à ceux dont le rêve est appelé folie. »
Pour ma part, je termine cette chronique par une citation de Jean Jaurès : « Les progrès de l’humanité se mesurent aux concessions que la folie des sages fait à la sagesse des fous. »
Le machinisme, l’industrialisation, les technologies nouvelles, certains matériaux traditionnels (pierre, bois, terre cuite, paille) remplacés par du plastique et du béton hautes performances et ses superplastifiants, telle est l’évolution, du moins sur une échelle du temps et non au point de vue de la qualité et de la pérennité des constructions, ont fait que des métiers ancestraux et des entreprises artisanales ont été quasiment rayés de notre société consumériste.
Résultat tangible : des cathédrales, demeures, châteaux et ponts moyenâgeux tiennent encore leur rôle, alors que des buildings et viaducs modernes se fissurent, se dégradent à une vitesse folle et que des viaducs s’effondrent.
Alors, tant qu’il est en encore temps, tournons les pages d’un passé pas si lointain qui, déjà, est considéré comme de l’histoire remontant à la création de l’Univers, pour certains.
J’exagère un tantinet certes, mais en bon Ardennais, je force un peu le trait dès qu’il s’agit de défendre, promouvoir ou se souvenir cette vaste région de France, de Belgique, du Luxembourg et d’Allemagne, pour la mettre en évidence comme il se doit, à l’instar de l’auteure Jacqueline Hiver aux racines familiales ardennaises.
Il y a peu, elle a publié aux Éditions Jacques Flamant un livre qui, justement, évoque « les Ardennes ardoisières entre poèmes et légendes » sous le titre de Jean l’écaillon.
Un écaillon est le principal ouvrier d’une ardoisière et le terme écaillon vient d’écailler, car on écaille les ardoises.
Pour moi, féru de récits historiques, de témoignages et de vécus consacrés au monde du travail, à l’esprit compagnonnique, aux luttes sociales, à la condition ouvrière et artisanale, ce fut un moment « fort » de me replonger dans les Ardennes de Jean l’écaillon, mort de silicose comme tant de ses collègues avant d’arriver à la retraite ou peu après celle-ci.
« Gueules noires au regard triste,
Brisées par le démon capitaliste.
Plus de foi, plus d’espérance,
Endurer la souffrance.
Ce n’est pas le bagne, non !
Les bagnards triment au jour
C’est pire. C’est le fond. »
Dans ce livre touchant, abondamment illustré, il y a aussi ces femmes, belles et fortes comme des chênes, attendant, parfois vainement, que leur homme remonte de la fosse.
Et pourtant, dans le silence des forges et du souvenir que les Ardennes furent d’horribles champs de bataille, Jacqueline Hiver n’en démord pas :
« Ma terre ardoisière
Je t’aime comme on aime
Un pays où mes racines ont grandi ! »
Et puis, en bonne poétesse et en adepte des légendes, elle nous évoque Rimbaud, un Ardennais pure souche, et des légendes, telle celle de la Poule noire, mais ceci est une autre histoire.
Photos extraites du livre Jean L’Écaillon (Éditions Jacques Flament) de Jacqueline Hiver.
Isaac Asimov (1920-1992) fut un Russe naturalisé Américain, biologiste et chimiste, un cratère sur Mars et un astéroïde portent son nom, il fut président de l’American Humanist Association, et aussi un écrivain qui créa le célèbre personnage de science-fiction le professeur Seldon, futurologue, adepte du psychédélisme.
Dans l’une de ses œuvres, Asimov fit dire à Seldon les causes de la disparition future de la Civilisation :
l’armée et sa méga-force de destruction, armée appuyée par des partisans et des fanatiques ;
La science-fiction rejoint bien la réalité, ou vice versa.
Voici Clotilde, Naïma et Judith, trois amies d’une vingtaine d’années qui, depuis des années, vivent leur jeunesse dans une sorte de gaieté communicative, le regard porté vers un avenir prometteur.
Comment pourrait-il en être autrement puisque, en principe, à cet âge-là, que l’une soit née dans une famille chrétienne, l’autre chez des Musulmans et que la troisième soit juive, peu importe, ces différences ne les touche pas.
Alors, c’est le temps des promesses du genre « Toutes pour une, une pour toutes », « Amies un jour, amies toujours », « À la vie, à la mort ».
De la mort, parlons-en, d’ailleurs puisque le tournant du roman Les Promesses de l’innocence d’Éric Le Nabour paru aux Presses de la Cité, se déroule le jour de la Toussaint, celui qui est considéré, à tort, comme le jour des défunts, alors qu’il s’agit de la fête de tous les saints, mais, on ne refait pas les vieilles traditions.
Cependant, Clotilde, que ses parents verraient bien mariée à un officier, Naïma qui doit faire une croix sur son rêve de devenir infirmière afin de veiller sur son père malade et ses frères, alors que Judith se sent étouffée par le poids de la thora et veut goûter sans entrave sa relation amoureuse avec son ami arabe, ce jour de la Toussaint est le 1er novembre 1954 et se déroule en Algérie.
Ce 1er novembre 1954 est appelé la « Toussaint rouge », car c’est le moment historique où le Front de libération nationale (le FLN) manifesta pour la première fois son refus du colonialisme imposé depuis des décennies par l’omnipotent colonisateur français. C’est le début de la Guerre d’Algérie, celle qui fit jusqu’en 1962 des centaines de milliers de victimes militaires et civiles, dont tellement d’autochtones qui ne demandaient qu’à vivre libres dans leur propre pays.
Alors ? La belle amitié entre les trois principales figures du roman allait-elle subir les dégâts collatéraux de cette guerre coloniale ? Allaient-elles être séparées par les événements ? Se livreraient-elles, elles aussi, à des représailles ?
L’auteur vous expliquera en 400 pages ce triple destin qui, aujourd’hui encore, mais de manière non fictive, habite l’existence de maintes personnes de part et d’autre de la Méditerranée.
Quand, au tout début des années 1970, je lus et entendis quelqu’un énoncer qu’une société conviviale était une société où l’être humain contrôlait l’outil et non l’inverse comme le faisait le trio capitalisme-communisme-religion et l’hyper-industrialisation, que l’école devait être démocratisée au profit d’un apprentissage s’apparentant au compagnonnage, qu’il mit au point un programme pour le Tiers Monde avec une formation concrète basée sur des idées neuves et des énergies nouvelles opposé à la philosophie expansionniste américaine et à l’endoctrinement de l’Église catholique, je fus directement impressionné.
Cette personne était Ivan Illich (1926-2002) qui, à l’heure actuelle, retrouve un écho sociétal assez conséquent.
Il est vrai, qu’en 1973, il s’était révélé un incontestable visionnaire :
« Je crois que la croissance s’arrêtera d’elle-même. En un temps très court, la société perdra confiance non seulement dans les institutions dominantes, mais également dans les gestionnaires de la crise.
Ce qui est évident pour quelques-uns, sautera un jour aux yeux du monde, à savoir que cette économie totalement tournée vers le mieux-être est l’obstacle majeur au bien-être. »[1]
Ce philosophe, penseur de l’écologie politique, libertaire, critique de la société industrielle, fut d’abord un prêtre considéré comme rebelle puis comme un drôle de personnage puisqu’il n’hésita pas à interpeller directement le pape sur sa non-dénonciation de l’arme nucléaire, ce qui n’a guère été du goût du Vatican.
Ivan Illich développait des théories où dominait le concept de convivialité, où il réclamait avec force de sortir des idées préconçues, clamait que la planète était en danger et préconisait un projet urbain à forte connotation écologiste (marche, vélo, transports en commun…), il en appelait à une société qui ne crée pas d’inégalité mais renforce l’autonomie de chacun en accroissant le champ d’action sur la réalité.
Pour lui, la guerre tend à égaliser et homogénéiser les cultures tandis que la paix est la condition dans laquelle chaque culture s’épanouit de sa propre inégalable manière.
Selon Franco La Cecla, anthropologue et incontestable spécialiste de la pensée d’Ivan Illich, qu’il côtoya beaucoup, la méthode de celui-ci se voulait radicale en appelant à un monde écoconscient articulé sur des relations de proximité.
Illich disait qu’il fallait distinguer l’école de l’éducation et il faisait remarquer qu’elle était devenue un lieu de compétition, un lieu où l’acquisition de diplômes devenait plus importante que l’acquisition du savoir.
Il développa cette analyse en soulignant que le ministère de l’éducation était principalement préoccupé par la comptabilisation du nombre de reçus au BAC : la course à ces statistiques continuelles empêcherait considérablement les enfants de s’installer dans la Vie, selon lui.
Il ne dénonça pas l’école, mais la manière (comme l’Église, ajouta-t-il) dont elle pervertit en institutionnalisant les études et en ne faisant pas la connexion entre elles, en imposant une discipline qui ne laisse pas l’enfant s’épanouir au monde actuel, d’où, de plus en plus de décrocheurs et d’inégalité dans ce système de transmission.
Pour lui, l’enseignement et la pratique de la production, la culture orientée vers la consommation de biens et de services, la société technologique avec ses spécialisations à outrance, étouffent la disponibilité à la convivialité.
Ivan Illich fut un penseur engagé qui avait le sens du concret et du réel, celui d’un monde de résistants à la guerre du Vietnam et à la folie du nucléaire, celui des objecteurs de conscience d’inspiration libertaire.
Il avait choisi une voie laïque par ses positions sur l’avortement, le célibat, le ministère féminin, la contraception, la pauvreté, selon Franco La Cecla.
Il était franchement contre l’acharnement thérapeutique le comparant à de la torture, et il considérait même les soins de santé comme une entreprise et un « garage humain », regrettant amèrement le temps du diagnostic médical qui était établi par la relation d’écoute personnelle entre le médecin et le patient, diagnostic devenu un ensemble de radiographies, de biopsies, d’analyses qui s’expriment en graphiques et courbes de probabilités, dénonça-t-il au grand dam de scientifiques.
Néanmoins, force est de remarquer qu’une grande partie de ses thèses sont devenues évidentes dans « un monde qui semble brûler du désir de se détruire ».
Précision : pour d’aucuns qui le côtoyèrent, surtout à la fin de sa vie alors qu’il était atteint d’un cancer au visage, Ivan Illich se serait montré colérique, despote, irrespectueux, négatif, un véritable gourou qui jouait au maître absolu, ne supportait pas la contradiction et considérait les autres comme des subalternes, certains ne méritant même plus son amitié, selon lui.
[1] Idées, RFI, 6 septembre 2020 et Ivan Illich et l’art de vivre, Franco La Cecla, Atelier de création littéraire, Lyon, 2021.
Dans Désobéir de Frédéric Gros, il est bien entendu fait référence à Henry David Thoreau, celui-ci expliquant l’opposition majeure entre l’État et les politiciens qui se secouent et bougent quand ils sont animés par des lobbyistes et des carriéristes ambitieux, et les individus habités par leur conscience.
La morale trouve son assise dans la conscience, alors que la politique est un mode de fonctionnement gigantesque et glacé, selon le pionnier de la désobéissance civile.
À l’argument de la légalité des lois votées selon des procédures réglées (majorité simple, majorité des 2/3, unanimité…), il répliqua que ce qui devait l’emporter était la supériorité éthique et non une loi arithmétique.
Quant à la dissidence civique, elle est une posture éthique par laquelle la désobéissance civile décourage par avance toute récupération politicienne.
Les trois grands foyers de l’obéissance aveugle en sont : l’Administration, la Religion et l’Armée.
Leur mot d’ordre est le même : obéissez sans réfléchir, dit-il.
Le dissident civique est celui qui désobéit parce qu’il ne peut plus continuer à obéir, est-il encore expliqué.
Les notions d’obligation éthique, de responsabilité sans limites apparaissent également dans le constat qu’il posa : la neutralité est un choix, c’est celui de la complicité passive.
J’ai été particulièrement attiré par la démonstration reprise du tout premier numéro des Temps modernes en 1945 : Flaubert et Goncourt pouvaient être considérés comme responsables de la répression qui suivit la Commune, parce qu’ils n’avaient rien écrit, pas un seul mot, pour l’empêcher.
À cela, il fut rétorqué que ce n’était par leurs affaires.
Répliques cinglantes des Temps modernes : le procès de Calas était-il l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus était-elle l’affaire de Zola ? L’administration du Congo, était-elle aussi l’affaire de Gide ?
Le piquant dans cette référence aux Temps modernes, c’est que ce magazine fut fondé par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir et, qu’eux-mêmes, ne furent pas des modèles de résistants, c’est le moins que je puisse dire.
Tout arrive ! À la veille de ses 100 ans, Edgar Morin m’est apparu pour la première fois de mon existence par la parole et non par l’écrit durant un bon bout de temps[1]. Impressionnant !
Une heure trente pour évoquer son itinéraire durant un siècle, ses soixante livres, son universalisme, son engagement pour les révolutionnaires espagnols, celui en tant que résistant qu’il commenta de la manière suivante : « Je voulais vivre en résistant et pas survivre en me planquant » et l’occasion de rappeler que l’on peut résister pacifiquement : « J’ai foi dans la fraternité humaine », clama-t-il encore avec une conviction communicative, tout en reconnaissant avoir sous-estimé l’horreur du nazisme, mais il avait 20 ans à l’époque et n’avait pas encore assez d’expérience dans la vie, malgré la perte traumatisante de sa mère à l’âge de 10 ans.
Exclu du Parti communiste français après sa rupture avec le communisme de Staline, cet allergique au fanatisme expliqua clairement que la France identitaire ne peut être que fermée sur elle-même, alors que la France humaniste est multiculturelle comme son origine d’ailleurs : « La France n’est-elle pas formée par l’Alsace, la Bretagne, Nice, le Languedoc et d’autres régions ? »
L’inventeur du mot « yéyé » aborda le concept de la liberté qui est, selon lui, dans la volonté de considérer le monde et, aussi, l’état de la planète : « Elle est emportée dans un déferlement techno-économique libéral et la pandémie démontre que malgré lui, l’infiniment petit, comme le virus, reste important et nous rend fragile. »
Pour Edgar Morin, les prises de conscience sont absolument nécessaires, celle, entre autres, de changer de voie pour retrouver la solidarité et non plus vivre le gigantesque vide politique actuel, reprendre le chemin vers l’humanisme et surtout pas vers la révolution violente, comme la pensée de Marx qui fut dénaturée par Staline et consorts.
Il donna plusieurs pistes pour tendre vers cette nouvelle voie :
À l’issue de ce moment privilégié avec un homme qui dit redouter le néo-totalitarisme, avait espéré un autre changement sociétal après la récente crise, il y eut cette confidence : « Je garde la capacité de révolte intérieure face à la cruauté du monde et la sagesse consiste à contrôler mes passions par la raison et à nourrir la raison par mes passions. »
Visiblement, Edgar Morin n’apprécie pas qu’on dise de lui qu’il est un sage, et il en profita pour exprimer son avis sur la sagesse : « C’est l’expérience de la vie ! »
[1] La Grande Librairie, France 5, 9 juin 2021.
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