Lundi 16 mars 2020
Je remets le début du disque vinyle de Charlie Rich parce que je réfléchissais à ce que j’allais écrire et je n’ai rien écouté de sa country old school. Je vérifie le niveau du chauffage, les soirées sont fraîches en Normandie, peu importe les saisons. Je me suis assis dans un coin du salon de notre petite maison de pêcheur à Etretat, l’iPad posé sur son socle, un clavier Bluetooth en secours; je balaye du regard toute l’étendue de ces douze mètres carrés où nous passons notre soirée, ma femme, mes deux enfants, notre chien et moi.
Nous sommes venus pour un week-end, pensant repartir ce matin pour rendre visite à mon beau-père à Pont-Lévèque puis rejoindre Paris où nous habitons. L’actualité liée à l’épidémie du CoronaVirus, avec son nom très stylé de Covid-19, nous a fait réfléchir à l’idée de rester un peu plus longtemps dans notre petite maison de vacances. Hier, on parlait de rester jusqu’à mercredi. Aujourd’hui on ne sait plus.
Je change la face du disque de Charlie Rich. Je n’ai rien entendu: les enfants regardent un film à deux mètres en face de moi. Le son de leur film est plus fort que celui du pianiste de Memphis.
C’est la fin d’une journée rythmée par la consultation frénétique des sites d’information, par les incessantes notifications de WhatsApp où chacun partage les mêmes dernières rumeurs d’un possible confinement total, enfin par les négociations avec les enfants pour se laver les mains, faire des exercices scolaires, manger, manger proprement, aller à la sieste, ne pas manger tous les chocolats, se laver encore les mains et nous laisser un peu bosser. On attend vivement que les deux merveilleux invités d’honneur de notre vie soient suffisamment fatigués pour accepter d’aller se coucher sans contestation et dans un autre genre on attend que le Président de la République parle.
Dans les rues du village, entre voisins, au téléphone, par messages, tout le monde ne parle que de cela : le confinement. La France sous cloche. On parle de couvre-feu à 18 heures, de l’armée dans les rues avec des blindés, d’une France en pause comme l’Italie ou l’Espagne, de 2 ou 3 régions concernées, non, de toute la France concernée, de rationnement alimentaire, de réseaux saturés, de Netflix et YouTube limités en bande-passante pour permettre les télé-travailleurs de télé-travailler, de centaines de morts, de milliers de morts, de centaines de milliers de morts possibles, mais jamais de Charlie Rich.
Sur la pochette du vinyle, Rich est sur scène, caressant des doigts un Steinway. Mon rêve. Ce n’est pas demain que je jouerai sur un tel piano.
Demain je serai là, à Etretat, à surveiller, distraire et faire le travail d’éducation pédagogique de deux enfants, tout en essayant d’écrire et de trouver un sens à cette vie.
Il est 19h56. Emmanuel Macron va enfin parler. Nous allons bientôt savoir combien de temps nous resterons en Normandie.