Contr'un

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Contr'un episodes

  • La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 5

    Il y a trois sortes de tyrans.
    Les uns ont leur royaume par élection du peuple. Les autres par la force des armes. Les derniers par succession de race.
    Ceux qui ont acquis leur pouvoir par le droit de la guerre, ils se comportent ainsi qu’on le sait et le dit très justement comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois ne sont communément guère meilleurs. Étant nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait leur naturel de tyran et regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires. Selon leur tempérament dominant, avares ou prodigues, ils se servent du royaume comme de leur héritage.

    Celui auquel le peuple a donné l’état, devrait être, me semble-t-il, plus supportable, et le serait, je crois, si dès lors qu’il se voit élevé au-dessus des autres, flatté par je ne sais quoi qu’on appelle la grandeur, il décidait de ne plus en bouger : généralement, celui-là déclare transmettre à ses enfants la puissance que le peuple lui a donné. Et dès que ceux-ci ont accepté cette opinion, c’est une chose étrange de voir combien ils dépassent en toutes sortes de vices, et même en cruauté les autres tyrans, ne voyant d’autres moyens pour assurer leur nouvelle tyrannie que d’oppresser plus fort encore, et rendre la liberté si étrangère à leurs sujets qu’aussi frais qu’en soit le souvenir ils puissent en effacer la mémoire.
    Pour dire la vérité, je vois bien entre eux quelques différences. Mais de choix, là je n’en vois pas, et quelques soient les moyens divers de parvenir aux règnes, la façon de régner toujours est quasi semblable : les élus traitent les peuples comme s’ils avaient pris des taureaux à dompter ; les conquérants comme des proies ; les successeurs comme de naturels esclaves.

    Mais à propos : si par hasard il naissait aujourd’hui des gens tout neufs, ni habitués à la servitude, ni affriandés à la liberté, et qu’ils ne sachent rien ni de l’une ou de l’autre, et à grand peine leurs noms mêmes ; si on leur présentait le choix ou d’être serfs, ou d’être libres, selon les lois sur lesquelles ils s’accorderaient, nul doute qu’ils aimeraient mieux obéir seulement à la raison plutôt que de servir un homme, à moins qu’ils ne soient comme ces gens d’Israël qui sans contrainte ni besoin se confièrent jadis à un tyran. Je ne lis jamais leur histoire sans grand dépit, jusqu’à presque en devenir inhumain de me réjouir de tant de maux qui leur advinrent en conséquence. Car pour que les hommes, tant qu’ils sont des hommes, se laissent assujettir il faut de deux choses l’une : ou qu’ils y soient contraints, ou qu’ils soient trompés. Contraints par des armées étrangères, comme Sparte ou Athènes par les forces d’Alexandre. Ou trompés par les factions, comme le gouvernement d’Athènes tombé auparavant aux mains de Pisistrate.

    Ils perdent souvent la liberté par la tromperie, mais moins souvent séduits par autrui que trompés par eux-mêmes. Ainsi le peuple de Syracuse, capitale de la Sicile, étant pressé par les guerres, et inconsidérément ne songeant qu’au danger présent, élut Denys en premier tyran, et lui donna la charge de la conduite de l’armée. Il ne prit garde de l’avoir fait si grand que lorsque, rentrant victorieux comme s’il eût vaincu ses concitoyens plutôt que ses ennemis, ce malin se fit de capitaine, roi, et de roi, tyran.

    Il est incroyable que le peuple dès lors qu’il est assujetti tombe aussi soudainement en un tel et si profond oubli de sa liberté qu’il paraît impossible qu’il se réveille pour la reconquérir, servant si bien et si volontiers qu’on dirait qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude.
    Il est vrai qu’au commencement on sert contraint et vaincu par la force : mais ceux qui viennent après servent sans regret, et font volontairement ce leurs devanciers avaient fait sous la contrainte. C’est pour cela que les hommes naissant sous le joug, puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés ; et, ne pensant avoir d’autres biens ni d’autres droits que ce qu’ils ont trouvé, ils prennent pour naturel leur état de naissance.

    Toutefois, il n’y a pas d’héritier si prodigue ou nonchalant qui ne finisse par passer les yeux sur les registres de son père pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession, et si l’on n’a rien entrepris contre lui ou son prédécesseur. Mais la coutume qui en toutes choses a un grand pouvoir sur nous a surtout la vertu de nous apprendre à servir, et comme on le raconte de Mithridate qui finit par s’habituer à boire le poison, de nous apprendre à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude.
    On ne peut pas nier que la nature n’ait en nous une bonne part et qu’elle nous tire là où elle veut, que nous puissions juger être bien ou mal lotis de naissance ; mais il faut avouer qu’elle a moins de pouvoir sur nous que l’habitude. Si bon que soit le naturel, il se perd s’il n’est entretenu, et la nourriture de l’habitude nous conforme toujours à sa façon, en dépit de notre nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et fragiles qu’elles ne peuvent résister au moindre choc d’habitudes contraires : elles s’entretiennent moins facilement qu’elles ne s’abâtardissent, et même dégénèrent et viennent à rien, un peu comme ces arbres fruitiers qui gardent la nature de leur espèce tant qu’on les laisse venir, mais qui les perdent à porter des fruits étrangers selon les greffes qu’on leur fait.

    Les herbes aussi ont chacune leurs propriétés, leur naturel et leur singularité : toutefois le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier ajoutent ou retirent beaucoup de leur vertu ; la plante qu’on a vu en un endroit, ailleurs on n’arrive pas à la reconnaître. Pour qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d’entre eux ne voudrait pas être le roi de tous, nés et élevés à ne pas connaître d’autre ambition que celle d’être celui qui jugera au mieux, et qui le plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, eux qui dès le berceau ont appris qu’ils n’échangeraient jamais le moindre point de leur liberté pour tous les bonheurs de la terre… Qui aura vu dis-je ces personnes-là, et qui en partant s’en ira visiter les terres de celui qu’on appelle grand seigneur, y voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir, et qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie : penserait-il que ceux-là et les autres aient un même naturel, n’estimerait-il pas plutôt que sortant d’une cité d’hommes il soit entré dans un parc à bêtes ?

    8 min
  • La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 4

    Alors bien sûr, les médecins conseillent justement de ne pas s’occuper des plaies incurables. Et peut-être ai-je tort de vouloir prêcher sur ce thème au peuple qui a depuis longtemps perdu toute connaissance de son mal, ce qui montre assez bien que la maladie est mortelle. Cherchons donc par hypothèse, si nous pouvons en trouver, comment s’est enracinée si profondément cette volonté opiniâtre de servir au point qu’il semble maintenant que cela soit l’amour même de la liberté qui n’est pas naturelle.

    Premièrement : il est je crois hors de doute que si nous vivions avec les droits et les enseignements que la nature nous donne, nous serions naturellement obéissants aux parents, sujets de la raison, et serviteurs de personne. Tous les hommes peuvent témoigner, chacun pour soi, de l’obéissance que d’instinct chacun porte à son père et à sa mère. Quant à la raison, si elle est innée en nous ou non, ce qui est une question débattue sur le fond par tous les académiciens et qui touche toutes les écoles de philosophes, pour le moment je ne pense pas me tromper en disant qu’il y a dans notre âme comme une semence de raison, vertu qui fleurit lorsqu’elle est entretenue par de bons conseils et de bonnes habitudes, et qui au contraire trop souvent étouffée avorte, ne pouvant endurer les vices survenus.

    Ce qu’il y a de plus clair et d’évident dans la nature, ce à quoi personne ne peut être aveugle, c’est que la nature, la ministre de Dieu, la gouvernante des hommes nous a fait tous de même forme, et comme sortis du même moule pour que nous nous reconnaissions tous comme des égaux – ou des frères plutôt. Et si faisant le partage des présents qu’elle nous donne, elle a donné l’avantage au corps ou à l’esprit des uns plus qu’à d’autres, elle n’a pourtant pas cherché à nous mettre au monde, comme dans un champ clos, en envoyant ici-bas les plus forts et les plus intelligents comme des brigands armés dans une forêt pour y détrousser les plus faibles. Croyons plutôt que, faisant ainsi les parts aux uns plus grandes, aux autres plus petites, elle a voulu faire place à l’affection fraternelle, afin qu’elle puisse s’employer, puisque les uns ont la puissance d’apporter de l’aide tandis que les autres ont le besoin d’en recevoir. Et comme cette bonne mère nous a donné à tous la terre pour demeure, nous a tous logés chacun dans une même maison, nous a tous figuré sur un même modèle afin que chacun puisse se contempler et quasi se reconnaitre dans l’autre comme dans un miroir, comme elle nous a donné ce grand cadeau de la voix et de la parole pour nous accorder et fraterniser davantage, et pour produire par la communication et l’échange de nos pensées la communion de nos volontés, puisqu’elle s’est évertué par tous les moyens de resserrer et étreindre si fort le noeud de notre alliance et de notre société, puisqu’elle a montré en toute chose qu’elle ne voulait pas seulement que nous soyons unis, mais comme un seul être ; comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux ? Il ne peut entrer dans l’esprit de personne que la nature ait mis quiconque en servitude, puisqu’elle nous a tous mis en compagnie.

    Mais à la vérité il est inutile de se demander si la liberté est naturelle puisqu’on ne peut tenir personne en servitude sans lui causer du tort. Il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que cette injustice. Il s’ensuit donc que la liberté est naturelle : et pour les mêmes raisons, à mon avis, nous ne sommes pas nés seulement en possession d’elle, mais aussi avec l’instinct de la défendre. Et si d’aventure nous en doutions, si nous étions tellement abâtardis que nous ne puissions reconnaitre nos biens et semblablement nos affections innées, il faudra que je vous rende l’honneur qui vous appartient, et pour ainsi dire que je montre les bêtes brutes en exemple pour vous enseigner votre nature et votre condition.

    Les bêtes, Dieu me vienne en aide, si les hommes ne faisaient pas les sourds, leur crient : « Vive la liberté ! » Plusieurs d’entre elles meurent aussitôt qu’elles sont prises. Comme le poisson quitte la vie aussitôt que l’eau lui manque, elles se laissent mourir et ne veulent pas survivre à leur liberté naturelle. Si les animaux avaient entre eux le sens des prééminences, ils feraient de cette liberté leur noblesse. Les autres, des plus grandes aux plus petites, lorsqu’on les prend font une grande résistance d’ongles, de cornes, de bec et de pieds, et déclarent assez bien combien elles tiennent cher ce qu’elles perdent ; puis, étant prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la connaissance qu’elles ont de leur malheur qu’il est beau de les voir dès lors se languir de vivre, et qu’elles continuent leur vie plus pour se plaindre de leur liberté perdue que pour se plaire en leur servitude.

    Que veut-il dire d’autre l’éléphant, qui, s’étant défendu jusqu’à n’en plus pouvoir, n’y voyant plus d’espoir, enfonce ses mâchoires et se casse les dents contre les arbres, sinon que son grand désir de demeurer libre, tel qu’il est, lui donne l’esprit de marchander avec les chasseurs en songeant qu’il sera quitte au prix de ses dents, et qu’il aura son reçu à donner son ivoire et en payant cette rançon pour sa liberté. Nous appâtons le cheval dès qu’il est né pour l’apprivoiser à servir ; et nos flatteries ne l’empêchent pas, quand on vient à le dompter, de mordre son frein, de ruer sous l’éperon, comme, semble-t-il, pour montrer là sa nature, et témoigner au moins par-là que s’il sert, ce n’est pas de bon gré, mais par notre contrainte.

    Que faut-il donc ajouter ?
    Même les boeufs sous le poids du joug geignent.
    Et les oiseaux dans la cage se plaignent.

    Je l’ai dit autrefois pour passer le temps en rimes françaises. […] Ainsi donc, puisque toutes les choses qui ont du sentiment, dès lors qu’elles l’ont, sentent le malheur de la sujétion et courent après la liberté, puisque les bêtes, même faites au service de l’homme, ne peuvent s’accoutumer à servir qu’après avoir protesté d’un désir contraire, quelle malchance a pu tellement dénaturer l’homme, seul vraiment né pour vivre libre, et lui a fait perdre le souvenir de son premier être comme le désir de le reprendre ?

    8 min
  • La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 3

    C’est une chose étrange d’entendre parler de la vaillance que la liberté met dans le coeur de ceux qui la défendent. Car ce qui arrive en tous pays et tous les jours, pour tous les hommes, c’est qu’un homme en domine cent mille, et les prive de leur liberté. Qui le croirait s’il ne faisait que l’entendre dire sans jamais le voir ? Et si cela n’arrivait que dans des pays étrangers, dans des terres lointaines, et qu’on vînt nous le raconter, qui ne croirait ce récit plus inventé que véritable ? Enfin, ce tyran tout seul, il n’est pas besoin de le combattre, il n’est pas besoin de le défaire : il se défait de lui-même dès lors que le pays ne consent pas à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose mais de ne rien lui donner. Il n’est pas besoin que le pays se mette en peine de faire quelque chose pour soi pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt se malmènent eux-mêmes, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple lui-même qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui ayant le choix ou d’être soumis ou d’être libre délaisse la liberté et prend la laisse, et qui consent à son mal et le recherche même.

    S’il lui coûtait quelque chose à recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas, même si ce qu’il doit avoir de plus cher c’est de rentrer dans ses droits naturels, ce qui est une façon de dire à partir de bête de redevenir homme. Je n’attends même pas de lui une si grande hardiesse. Je lui permets qu’il aime mieux une je ne sais quel sûreté à vivre misérablement qu’une espérance douteuse à vivre à son aise. Quoi ? Si pour avoir la liberté il suffisait de la désirer, s’il n’était besoin que d’un simple vouloir, se trouverait-il une nation au monde qui estimerait encore trop cher de pouvoir la gagner seulement en la souhaitant ? Et qui regretterait sa volonté de recouvrer un bien qu’on doit souvent racheter au prix de son sang, et dont la perte amène tous les gens d’honneur à estimer la vie déplaisante, et la mort salutaire ? Certes, comme le feu d’une étincelle grandit et se renforce toujours, et que plus il trouve de bois à brûler plus il le brule, mais se consume lui-même et finit par s’éteindre sans qu’on y mette de l’eau n’ayant plus rien à consommer, de même plus les tyrans pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur donne, plus on les sert, et d’autant ils se fortifient, deviennent toujours plus forts et frais et dispos pour tout détruire et anéantir. Mais si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils demeurent nus et défaits, et ne sont plus rien, ainsi qu’une branche devient sèche et morte n’ayant plus de suc ou d’aliment à la racine.

    Pour acquérir le bien qu’ils demandent les hommes hardis ne craignent pas le danger, et les gens avisés ne refusent pas leur peine. Quant aux lâches et aux engourdis ils ne savent, eux, ni endurer le mal, ni recouvrer le bien qu’ils se contentent de souhaiter. La force d’y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté même. Seul leur demeure le désir naturel de le posséder. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux imprudents, aux courageux et aux lâches, puisque tous souhaitent des choses qui une fois obtenues les rendraient heureux et contents. Mais il en est une seule que les hommes je ne sais pourquoi n’ont pas le tempérament de désirer : c’est la liberté, qui est toutefois un bien si grand et si doux que si l’on vient à la perdre tous les maux viennent à la file – et les biens même qui subsistent après elle perdent entièrement leur goût et leur saveur, corrompus par la servitude. Seule la liberté n’est pas désirée par les hommes, semble-t-il, pour la seule raison que s’ils la désiraient ils l’auraient, comme s’ils refusaient de faire cette belle acquisition parce qu’elle est trop aisée.

    Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles à votre bien ! Vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des anciens meubles de vos pères ! Vous vivez de telle sorte que vous pouvez vous vanter que rien ne soit à vous. Et il semblerait qu’aujourd’hui cela vous serait un grand bonheur de tenir la moitié de vos biens, de vos familles et de vos petites vies. Et tous ces dégâts, ce malheur, cette ruine ne vous viennent non pas DES ennemis mais certes bien de l’ennemi, de celui que vous faites plus grand qu’il n’est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous présenter à la mort. Ce maître (qui vous maitrise) n’a pourtant que deux yeux, deux mains, il n’a qu’un corps et n’a pas autre chose que ce qu’a le dernier des habitants du grand nombre infini de vos villes. Il n’a que l’avantage que vous lui donnez de vous détruire. D’où aurait-il pris tant d’yeux pour vous épier, si vous ne lui aviez prêtés ? Comment aurait-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prenait de vous ? Les pieds avec lesquels il foule vos cités, d’où les auraient-ils si ce n’étaient les vôtres ? Comment a-t-il pouvoir sur vous, sinon par vous ? Comment oserait-il vous courir après si vous n’étiez pas d’accord ? Que pourrait-il faire si vous n’étiez receleur du voleur qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traitres à vous-mêmes ?

    Vous semez vos fruits afin qu’il les dévaste. Vous meublez et remplissez vos maisons pour qu’il puisse vous piller. Vous nourrissez vos filles afin qu’il ait de quoi saouler sa luxure – et vous nourrissez vos enfants pour le mieux qu’il puisse en faire, les mener en ses guerres, les conduire à la boucherie, ou les faire ministres de ses convoitises et les exécuteurs de ses vengeances. Vous vous tuez à la peine afin qu’il puisse se mignarder en ses délices, se vautrer dans ses sales et vilains plaisirs. Vous vous affaiblissez pour qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus fortement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes n’endureraient pas si elles les sentaient, vous pouvez vous en délivrer juste en essayant, non pas même de vous en délivrer, mais simplement de vouloir le faire.

    Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne demande même pas que vous le poussiez pour le secouer mais seulement que vous ne le souteniez plus – et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base, chuter de son propre poids et en bas se briser.

    8 min
  • La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 2

    Notre faiblesse à nous les humains est telle qu’il faut souvent que nous obéissions à la force. Il y a besoin de temporiser quand nous ne pouvons pas toujours être les plus forts. Si donc une nation contrainte par la force de la guerre se trouve asservie à un seul, comme la cité d’Athènes dut servir à trente tyrans, il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais se plaindre de l’accident. Ou bien plutôt ni s’en étonner ni s’en plaindre, mais supporter le malheur patiemment et se réserver pour un avenir meilleur.

    Notre nature est ainsi faite que les devoirs communs de l’amitié occupent une bonne partie du cours de notre vie. Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les belles actions, d’être reconnaissant du bien que l’on reçoit – et de diminuer souvent notre bien-être pour augmenter l’honneur et l’avantage de ceux qu’on aime et qui le méritent. Si donc les habitants d’un pays ont trouvé parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait montré par la preuve une grande prévoyance à les sauvegarder, une grande hardiesse à les défendre, un grand soin à les gouverner, si de cela même ils s’apprivoisent jusqu’à lui obéir, et se fient à lui tant qu’ils finissent par lui donner quelques avantages, je ne sais pas si ce serait là sagesse – puisqu’on l’ôterait d’un lieu où il faisait bien pour l’avancer en une place où il pourrait faire mal. Mais certes on peut toujours se tromper d’avoir la bonté de ne pas craindre le mal de celui duquel on n’a reçu jusque-là que du bien.

    Mais, ô grand dieu que peut être cela ? Comment dirons-nous que cela s’appelle ? Quel malheur est celui-là ? Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice reconnait-on quand on voit un nombre infini de personnes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux, souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés non pas d’une armée, non pas d’un camp barbare contre lesquels ou devant lesquels il faudrait faire dépendre son sang et sa vie, mais devant un seul ; et non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un petit bonhomme, le plus souvent le plus lâche et faible de la nation, qui n’est pas habitué à la poudre des batailles, ni même à peine au sable des tournois, qui n’est pas seulement inapte à commander les hommes mais aussi incapable de satisfaire la moindre femmelette. Appellerons-nous cela de la lâcheté ? Dirions-nous que ceux qui servent sont couards, et vides ?

    Si deux, si trois, si quatre n’arrivent à se défendre d’un seul, c’est étrange, mais toutefois possible. On pourrait peut-être se dire avec raison que c’est faute de coeur. Mais si cent, si mille cèdent à un seul, ne dirait-t-on pas qu’ils ne veulent pas, non pas qu’ils n’osent pas, se prendre à lui, et que ce n’est pas là de la couardise, mais plutôt du mépris, ou du dédain ? Enfin si l’on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves, comment pourrons-nous nommer cela ? De la lâcheté ? Tous les vices ont des bornes qu’ils ne peuvent dépasser. Deux hommes, même dix peuvent bien en craindre un ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se défendent pas contre un seul homme, cela n’est pas de la couardise, la couardise ne va pas jusque-là – de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, assaille une armée, conquière un royaume. Quel vice monstrueux est donc ceci, qui ne mérite pas encore le titre de lâcheté, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature désavoue avoir fait et que la langue refuse de nommer ?

    Qu’on mette d’un côté cinquante mille hommes en armes, et de l’autre autant. Qu’on les range en ordre de bataille, qu’ils en viennent aux prises, les uns combattant pour leur liberté, les autres pour la leur ôter : sur lesquels pariera-t-on la victoire, lesquels pensera-t-on aller le plus courageusement au combat ? Ceux qui espèrent en récompense le maintien de leur liberté, ou ceux qui n’attendent pour salaire des coups qu’ils donnent ou reçoivent que la servitude d’autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de la vie passée, et l’attente d’un pareil confort pour l’avenir. Ils pensent moins à ce qu’ils endurent le temps d’une bataille qu’à ce qu’ils endureraient, s’ils étaient vaincus, eux, leurs enfants et toute leur postérité. Les autres n’ont rien d’autre pour les enhardir qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger, et dont l’ardeur pourrait s’éteindre à la première goutte de sang sortie de leurs blessures.

    Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui se sont déroulées il y a deux mille ans, et qui sont encore aujourd’hui aussi fraiches dans la mémoire des livres et des hommes que si elles venaient d’être livrées hier, en Grèce, pour le bien des Grecs, et pour l’exemple au monde, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de guerriers, comme étaient les Grecs, non pas le pouvoir mais le courage de supporter la force de tant de navires (tant de navires) que la mer même en débordait ? De vaincre des nations en si grand nombre que tous les soldats grecs pris ensemble n’auraient pas fourni assez de capitaines aux armées ennemies ? Il semble que dans ces journées glorieuses ce n’était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur la convoitise.

    7 min
  • La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 1

    D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je ne vois,
    Qu’un sans plus soit maître, et qu’un seul soit le roi

    C’est ce que selon Homère Ulysse déclarait en public. S’il n’eût rien dit de plus que :

    D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je ne vois,

    c’était tout aussi bien : mais au lieu d’en déduire que la domination de plusieurs ne peut être bonne puisque la puissance d’un seul, dès lors qu’il prend ce titre de maître est dure et déraisonnable, il est allé ajouter au contraire :

    Qu’un sans plus soit maître, et qu’un seul soit le roi

    Il faudrait peut-être en excuser Ulysse, lequel avait possiblement besoin d’user de ce langage pour apaiser la révolte de l’armée, conformant je crois son propos plus aux circonstances qu’à la vérité. Mais pour parler juste, c’est un extrême malheur que d’être sujet à un maître duquel on ne peut jamais s’assurer qu’il soit bon – puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il le voudra. Quant à avoir plusieurs maîtres, c’est autant qu’on en a, autant de fois être extrêmement malheureux.

    Si je ne veux pas débattre ici cette question tant de fois rebattue, ni examiner si les autres façons d’organisation de la chose publique sont meilleures ou non que la monarchie, je voudrais quand même savoir – avant de connaître le rang que doit avoir la monarchie entre toutes les républiques – si elle mérite même d’en avoir un : parce qu’il est malaisé de croire qu’il n’y ait rien de public en ce gouvernement où tout est à un seul. Mais réservons cette question pour un autre temps. Elle mériterait bien son traité à part, et si je l’ouvrais elle amènerait immédiatement à elle toutes les disputes politiques.

    Pour l’heure, je ne cherche qu’à comprendre comment il peut se faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelques fois autant d’un seul tyran, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a le pouvoir de leur nuire que pour autant ils ont le vouloir de l’endurer ; qui ne saurait seul leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose surprenante certes – et toutefois si commune qu’on peut s’en affliger plus qu’en être étonné – de voir un million d’hommes servir misérablement, pliant sous le joug, non pas contraints par une force plus grande, mais seulement, semble-t-il, enchantés et comme ensorcelés par le nom d’un seul, duquel pourtant ils ne doivent ni craindre la puissance puisqu’il est seul, ni aimer les qualités puisqu’il est à leur endroit inhumain et cruel.

    4 min

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Rédigé par Etienne de la Boétie alors qu’il n’était qu’adolescent, vers 1548-1549, le Discours de la servitude volontaire n’est pas seulement un texte de jeunesse, mais un texte éternellement jeune.…