Nous arrivons à la dernière station du voyage.
Après des milliards d’années d’histoire, après la naissance de la Terre, l’apparition de la vie, les grandes révolutions biologiques, les extinctions, les reconstructions, les glaciations et les réchauffements successifs, une question s’impose désormais?: la Terre est-elle entrée dans une nouvelle époque géologique??
Depuis quelques décennies, scientifiques, géologues, historiens et philosophes débattent d’un terme?: l’Anthropocène. Un mot pour désigner l’idée que l’activité humaine aurait modifié la planète à une échelle comparable aux grandes forces géologiques du passé.
Mais ce mot ne va pas de soi. Il ne décrit pas seulement un constat scientifique?; il interroge notre place dans le temps profond. Pour comprendre ce débat, il faut revenir à ce que signifie une époque géologique.
Dans l’histoire de la Terre, les grandes divisions — ères, périodes, époques — ne sont pas définies par des événements culturels ou historiques, mais par des signatures durables inscrites dans les roches?: changements climatiques globaux, extinctions massives, modifications profondes des cycles du carbone, de l’oxygène, du vivant, des paysages, des rapports entre le climat, les roches, le vivant.
Or, aujourd’hui, de telles signatures sont en train d’apparaître. Dans les sédiments, on retrouve désormais des matériaux inexistants auparavant?: plastiques, alliages de métaux, radionucléides issus des essais nucléaires.
Dans l’atmosphère, la concentration de dioxyde de carbone augmente à une vitesse sans équivalent dans l’histoire de la Terre. C’est le bien connu réchauffement climatique. Dans la biosphère, les taux d’extinction de la biodiversité dépassent largement les rythmes naturels observés hors crises majeures.
Pour certains chercheurs, ces signaux sont suffisants. L’Anthropocène serait déjà là, commencé au milieu du XX? siècle, avec la «?grande accélération?» industrielle, démographique et énergétique.
Pour d’autres, la prudence s’impose. Ils rappellent que la géologie se mesure à l’échelle de centaines de milliers, voire de millions d’années. Ils soulignent que l’Anthropocène n’est pas encore officiellement reconnu par les instances géologiques internationales. Le débat reste ouvert.
Mais au-delà de la terminologie, une réalité fait consensus. Jamais auparavant une seule espèce n’avait transformé aussi rapidement, aussi profondément, autant de composantes du système Terre à la fois. En quelques siècles, l’humanité a modifié :
la composition de l’atmosphère,
les flux du cycle du carbone,
l’occupation des sols,
la chimie des océans,
la distribution du vivant.
Pour replacer cela dans le temps profond, il faut se rappeler ce que nous avons vu au fil de ces chroniques sur l’histoire de la Terre :
La photosynthèse oxygénique a mis des centaines de millions d’années à transformer l’atmosphère.
2. Les glaciations ont sculpté les paysages sur des centaines de milliers d’années.
3. Les extinctions massives se sont produites sur des dizaines de milliers d’années.
Aujourd’hui, certaines transformations comparables se déroulent en une poignée de générations humaines. Cela ne signifie pas que l’humanité soit extérieure à la nature. Au contraire. Ce que révèle le débat sur l’Anthropocène, c’est que l’espèce humaine est pleinement incluse dans le système Terre. Ses techniques, ses sociétés, ses choix énergétiques s’inscrivent désormais dans la même continuité que le volcanisme, la tectonique, ou les grandes révolutions biologiques du passé.
Mais avec une différence majeure. Les forces géologiques du passé étaient progressives et sans objectif ni direction intentionnelle. Elles n’avaient ni intention, ni mémoire, ni capacité de réflexion sur leurs propres effets. L’humanité, elle, agit en sachant — au moins en partie — ce qu’elle fait. Elle transforme un système dont elle dépend entièrement.
L’Anthropocène, qu’il soit formellement reconnu ou non, pose donc une question nouvelle dans l’his
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