Elsa Bouchard, professeure de littérature grecque à l'Université de Montréal, rappelle d'emblée qu'« Homère » est d'abord un nom conventionnel, celui auquel l'Antiquité a rattaché deux poèmes monumentaux, L'Iliade et L'Odyssée. On ne sait rien de sa vie, on ignore s'il a existé, on ne sait pas davantage s'il faut lui attribuer les deux œuvres ou une seule. La date traditionnelle de la fin du VIIIe siècle avant notre ère n'est qu'une borne haute, et certains chercheurs font descendre la composition jusqu'au VIe siècle. À cette incertitude s'ajoute un paradoxe que l'entretien prend le temps d'exposer : l'écriture ne réapparaît en Grèce qu'à l'aube de la période archaïque, autour de 776, date conventionnelle des premiers Jeux olympiques. Comment expliquer que deux œuvres d'une telle ampleur surgissent quelques décennies à peine après le retour de l'alphabet ? La réponse, acquise depuis le premier quart du XXe siècle et aujourd'hui largement admise, tient à l'origine orale des poèmes : les répétitions, les épithètes, ces blocs de mots que l'on nomme formules trahissent un art de la composition en performance, transmis par les aèdes et les rhapsodes à l'intérieur d'un cadre métrique qui en rend la mémorisation possible.
Elsa Bouchard souligne du même coup l'extraordinaire feuilletage temporel de l'œuvre : certains objets décrits dans les poèmes remontent à la culture mycénienne, soit près d'un demi-millénaire avant l'époque du poète, et voisinent avec des réalités contemporaines de la période archaïque.
L'entretien se déplace ensuite vers le poème lui-même. L'Odyssée, du grec Odysseia, est le poème d'Odysseus, c'est-à-dire d'Ulysse : le récit d'un retour, celui d'un héros de la guerre de Troie vers Ithaque, dont il est le roi, après une absence de vingt ans. Elsa Bouchard insiste sur un point que l'imaginaire populaire a tendance à effacer. Les aventures fantastiques, le Cyclope, les Sirènes, les pays exotiques peuplés de créatures dangereuses, n'occupent que quatre chants sur vingt-quatre, ceux que la tradition appelle les apologues, et Ulysse les raconte lui-même, à la première personne, devant ses hôtes.
La plus longue partie du poème se déroule en Grèce, à Ithaque, à partir du treizième chant : Ulysse y est rentré, mais déguisé en mendiant par Athéna, sa complice de toujours, et il éprouve les siens pour distinguer les fidèles des traîtres. S'y déploient alors les thèmes propres à ce poème : la ruse plus que la force, l'identité sans cesse dissimulée ou perdue, la fidélité et le bonheur conjugal, absents de L'Iliade, et un motif politique insistant, celui du royaume déserté par sa figure d'autorité et livré à la dégénérescence morale, une anarchie au sens littéral, sans chef ni archonte. La Télémachie, ces quatre premiers chants où le fils part en quête de nouvelles de son père, participe de la même interrogation.
Contre ceux qui voient dans L'Odyssée une compilation, Elsa Bouchard défend l'idée d'un dessein d'ensemble, d'une unité qui se laisse deviner sous la disparité. Elle termine sur une invitation sans réserve : l'œuvre est d'un abord facile, elle se lit comme un roman d'aventures, et l'on n'a jamais vu personne s'ennuyer à sa lecture.
Une émission animée par Christophe Turcotte-Richard, diffusée sur les ondes de Radio VM.
L'Antiquité en œuvres est un projet de la Fondation Humanitas pour les humanités gréco-latines au Québec. Pour plus d'informations, visitez fondationhumanitas.ca.